Déclaration de M. Gérald Darmanin, Garde des Sceaux, ministre de la justice, sur le rôle de l'Union européenne dans la révision du Code de procédure pénale et du Code pénal de l'Albanie, à Tirana le 7 mai 2026.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Circonstance : Visite en Albanie de M. Gérald Darmanin, Sous l'intitulé " Etat de droit, la lutte contre le crime organisé, enjeux de l'intégration européenne et la sécurité collective ", les échanges du ministre, avec les étudiants de l'École de la magistrature, ont p

Texte intégral

Mesdames et Messieurs les présidents de juridictions, 
Mesdames et Messieurs les procureurs,
Mesdames et Messieurs les magistrats,
Mesdames et Messieurs les avocats,
Monsieur le Commissaire, 
Chers étudiants, 
Mesdames, Messieurs,

C'est un plaisir et un honneur de vous rencontrer aujourd'hui dans cet amphithéâtre de la Cité judiciaire de Tirana.

Ma visite répond à un engagement pris en janvier dernier, lorsque votre Premier ministre, M. Edi RAMA, m'avait fait l'honneur de m'inviter : celui d'y répondre, une fois qu'aurait commencé à se concrétiser une autre promesse, plus fondamentale encore : celle d'accompagner concrètement les autorités albanaises dans la révision de leurs Code de procédure pénale et Code pénal.

Un premier travail d'expertise a été conduit pour ce premier code, mobilisant des experts français mais aussi italiens, néerlandais et issus du Conseil de l'Europe ; il sera suivi prochainement d'une nouvelle mission pour le second code.

Le calendrier est serré, au service d'une ambition forte : celle de poser rapidement des bases solides pour une entrée dans l'Espace de Liberté, de Sécurité et de Justice qu'est aussi l'Union européenne.

La France soutient cette ambition ; non comme un évaluateur passif mais comme un allié actif. Le ministère de la Justice français en est l'un des artisans.

Ce travail s'inscrit dans le sillage des dernières réformes juridiques et judiciaires en Albanie, qui ont renforcé l'efficacité des enquêtes, l'indépendance des magistrats et l'exécution des décisions de justice.

L'enjeu, ici, est de se rapprocher pour mieux s'unir et travailler ensuite dans une confiance mutuelle et avec efficacité.

Cet enjeu est de taille car, en Europe et face à elle, se dresse une menace dont je rappelle volontiers qu'elle cause aujourd'hui plus de morts que le terrorisme : il s'agit de la criminalité organisée.

Sa composante la plus prégnante tient au trafic de stupéfiants et aux infractions associées, dont le blanchiment de capitaux ; mais l'Europe doit aussi faire face aux trafics d'armes, à la pédocriminalité ou encore, aux réseaux d'immigration irrégulière.

L'ensemble est orchestré par organisations criminelles ultra-violentes, dont les interconnexions et les capacités de projections internationales sont de plus en plus grandes.

C'est pourquoi nous devons collectivement pouvoir opposer la même fermeté ; c'est aussi la raison pour laquelle nous devons impérativement coordonner nos efforts.

D'où l'importance du travail mené avec les agences européennes, Europol et Eurojust ; ainsi que des équipes communes d'enquête. L'affaire SKY ECC en a témoigné. Rappelez-vous : en 2019, la police judiciaire française infiltrait la messagerie téléphonique cryptée éponyme : SKY ECC était une sorte de WhatsApp géant du grand banditisme. Y apparaissaient des images de règlements de comptes et de tortures ; de cargaisons de cocaïne ; de lingots d'or et de valises d'argent sale…

Moins de deux ans plus tard, le 9 mars 2021, une vaste opération était décidée par la Justice belge (à l'origine de l'affaire), avec l'appui des forces de l'ordre belges, néerlandaises et françaises.

Dans ce dossier, les autorités albanaises ont participé, avec 148 demandes passives (c'est-à-dire émises par leurs soins) exécutées, d'après le bureau français d'Eurojust – soit 13% de l'ensemble des demandes, tout pays confondu.

Permettez-moi de saluer, à ce titre, l'action de votre procureure de liaison au sein d'Eurojust.

Cette coordination, que je soutiens ardemment, s'opère aussi de manière bilatérale : entre l'Albanie et la France, avec l'appui de notre magistrat de liaison basé à Belgrade et couvrant pas moins de 7 pays : outre la Serbie et l'Albanie, Chypre, la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, le Monténégro et la Macédoine du Nord. Malgré ce vaste portefeuille géographique, ce magistrat, M. Cyril LACOMBE, a vocation à apporter, en Albanie, tout son appui à des fins de coopération opérationnelle et technique – ce qu'il fait d'ailleurs avec conviction et je l'en remercie.

Notre objectif est de démanteler les réseaux, de poursuivre les trafiquants, de les extrader lorsqu'ils ont fui à l'étranger mais aussi, de saisir leurs avoirs criminels.

Cette dimension est essentielle ; c'est la raison pour laquelle je suis accompagné aujourd'hui de Mme Charlotte HEMMERDINGER, Directrice de notre agence française de gestion et de recouvrement des avoirs saisies et confisqués, qui a pu échanger avec ses homologues dirigeant l'agence albanaise de recouvrement des biens saisis et la direction pour l'identification des avoirs criminels.

Toute enquête en matière de criminalité organisée doit effectivement inclure un volet économique et financier, afin qu'aucun trafiquant ne puisse profiter des fruits de ses méfaits.

Plus de 43 M€ ont été saisis par vos agences en 2024 et près de 2 M€ ont été confisqués. C'est un beau résultat, que nous pourrions conjointement porter encore plus haut.

Ces actions menées ensemble contribuent à la sécurité de chacun de nos pays et, plus largement, à la sécurité collective pour toute l'Europe. Dans un espace européen sans frontières intérieures, chaque système judiciaire national est un maillon de la sécurité commune : nous avons, à ce titre, une responsabilité partagée.

Pour reprendre un poème d'Ismaïl Kadaré :

Une phrase d'Héraclite, il me semble,
m'est revenue je ne sais trop comment :
" Les gens éveillés vivent ensemble ;
ceux qui dorment, séparément. "

Face à la criminalité organisée, notre devoir est bien de rester éveillés ensemble !

Cet éveil vigilant, nous l'attendons aussi – et même, beaucoup - de vous, Mesdames et Messieurs les étudiants.

Car la lutte contre la criminalité organisée n'est pas l'affaire des seules institutions. Elle ne se gagne pas dans les seuls bureaux des ministères, ni dans les seules salles d'audience. Elle se gagne aussi dans les amphithéâtres où vous étudiez aujourd'hui, dans les bibliothèques où vous vous formez, dans les débats que vous menez entre vous. Elle se gagne par l'engagement individuel et collectif, contre une menace qui va aujourd'hui jusqu'à toucher le cœur-même de nos institutions.

Or, ces institutions ne seraient rien sans cette chaîne ininterrompue de juristes, de magistrats, de citoyens qui choisissent de mettre leurs compétences au service de l'État de droit. Vous êtes cette relève. Et vous représentez bien plus encore : une nouvelle génération de citoyens lucides sur les défis de leur temps et déterminés à y répondre.

Le droit que vous étudiez n'est donc pas une matière abstraite. C'est un outil de combat pacifique, exigeant, mais redoutable, au service de la justice et de la liberté. Chaque cours que vous suivez, chaque stage que vous accomplissez participe à la construction d'une culture de l'intégrité, sans laquelle aucun État de droit ne tient durablement.

Alors je veux vous le dire avec gravité, et avec confiance : votre rôle est immense. La consolidation de l'État de droit, dans votre pays comme à l'échelle européenne, dépendra demain de votre engagement, de votre rigueur, et de votre courage. Soyez-en fiers. Soyez-en dignes.

"Le coup le plus rude que l'on peut porter à un peuple est celui qui est dirigé contre son avenir", écrivait encore Ismaïl Kadaré dans Les Tambours de la pluie.

Le geste le plus précieux que l'on peut porter à un peuple est celui dirigé vers son avenir, aurais-je donc tendance à penser.

Et je veux le redire ici, avec clarté : la France, et l'Europe avec elle, se tiendront aux côtés de l'Albanie sur le chemin des réformes. Par nos programmes de coopération, de formation et d'échange, nous accompagnerons chaque étape, pour atteindre un horizon commun et meilleur.

Je vous remercie de votre attention.


Source https://al.diplomatie.gouv.fr, le 18 mai 2026