Texte intégral
ORIANE MANCINI
Comment lutter contre les violences faites aux femmes ? Le nombre de féminicides reste élevé. Les témoignages de violences et d'agressions sexuelles se multiplient malgré les lois, malgré les mesures gouvernementales. Et pour en parler, nous sommes avec Aurore BERGÉ. Bonjour.
AURORE BERGÉ
Bonjour.
ORIANE MANCINI
Merci beaucoup d'être notre invitée. Ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations. Une interview en partenariat avec la Presse Régionale représentée par Julien LECUYER de La Voix du Nord. Bonjour Julien.
JULIEN LECUYER
Bonjour Oriane, bonjour madame la ministre.
AURORE BERGÉ
Bonjour.
ORIANE MANCINI
Aurore BERGÉ, d'après les chiffres des associations, on compte déjà une quarantaine de féminicides depuis le début de cette année. Au-delà des drames personnels, est-ce que ce chiffre c'est celui de l'échec du Gouvernement à protéger les femmes ?
AURORE BERGÉ
Un échec qui est toujours collectif évidemment. A chaque fois qu'il y a un féminicide, c'est-à-dire une femme qui est assassinée parce qu'elle est une femme, une femme assassinée parce qu'elle a pris une seule décision, celle de quitter son conjoint, son compagnon parce que c'est toujours le point de départ du féminicide. C'est un homme qui n'accepte pas qu'une femme retrouve sa liberté et qu'une femme décide de partir. C'est la raison pour laquelle on essaye aussi d'accélérer évidemment encore sur des nouveaux dispositifs.
Je serai justement dans le département du Nord aujourd'hui pour y lancer le Pack Nouveau Départ. Le Pack Nouveau Départ, c'est garantir une coordination à l'échelle départementale justement pour que les femmes n'aient pas en fait à ouvrir une porte puis une deuxième puis une troisième puis une dixième parce que c'est souvent ça la difficulté. Et c'est souvent ça d'ailleurs qui est mal compris à l'extérieur. On continue encore un peu à mettre en accusation les femmes en disant pourquoi elles sont parties si tard, pourquoi elles ne sont pas parties tout de suite parce que parfois le jour d'après paraît encore plus difficile, encore plus insurmontable que les violences elles-mêmes parce qu'il y a l'angoisse pour les enfants. Et je le rappelle, dans 8 cas sur 10, une femme victime de violences, c'est aussi une mère de famille. Ce qui veut dire que les enfants, c'est vraiment le point clé pour savoir si une femme arrivera à partir et donc tout l'accompagnement qu'on lui doit à elle et qu'on doit aussi à ses enfants.
D'ailleurs, la loi a été changée. Souvenez-vous, en 2017, on ne considérait pas les enfants comme des co-victimes des violences subies par leurs mères. On entendait encore ces phrases de : "Mais c'est quand même un bon père" donc il n'y a pas de raison, par exemple, de retirer l'autorité parentale. C'était il y a moins de 10 ans. On voit quand même et heureusement qu'il y a aussi des progrès qui ont été faits en la matière.
JULIEN LECUYER
Ce Pack Nouveau Départ que vous allez lancer dans le Nord, quel bilan vous en tirez aujourd'hui puisque c'est une extension d'un dispositif qui existe depuis 2022… 2023 pour la première…
AURORE BERGÉ
Depuis fin 2023. On a lancé ça en expérimentation parce que c'était un dispositif très nouveau parce qu'à chaque fois, vous mettez 40 jusqu'à parfois 60 partenaires autour de la table. Ça veut dire le conseil départemental, l'État qui sont les deux pivots, la CAF, la MSA qui vont être les opérateurs et qui sont les opérateurs du quotidien que les Français connaissent bien. MSA pour le monde agricole et CAF pour le monde civil, j'allais dire. Et puis après tous les partenaires. Les partenaires associatifs, les bailleurs sociaux, les collectivités. L'objectif, c'est quoi ? C'est que les femmes n'aient pas forcément elles-mêmes à se déclarer mais qu'elles puissent être détectées. C'est-à-dire qu'on puisse faire prendre conscience que les violences commencent déjà, existent déjà. Et les violences, c'est encore une fois pas que des coups. Donc ça va permettre de détecter ces femmes et d'anticiper avec elles le départ. C'est-à-dire qu'elles n'aient pas à partir dans l'urgence absolue avec le risque qu'elles reviennent en arrière sur leurs décisions mais qu'elles partent parce que nous avons préparé avec elles le départ, ce qui veut dire l'hébergement, voire le relogement, scolarisation des enfants, accompagnement en matière de santé, y compris en matière de santé mentale.
Et donc là, on voit la meilleure statistique en fait qui démontre l'efficacité du Pack Nouveau Départ. C'est que toutes les femmes qui ont été accompagnées par le Pack, aucune, aucune n'est revenue en arrière sur sa décision de partir. Et c'est ça évidemment notre objectif.
JULIEN LECUYER
Ce Pack Nouveau Départ vous en tirez donc des bénéfices visiblement. La généralisation était prévue à l'origine pour fin 2025. On est quasiment à la fin du premier semestre 2026. On en est encore très loin. Il y a 22 départements qui sont entrés dans ce processus. Pourquoi tant de blocage ?
AURORE BERGÉ
Ce n'est pas tant des blocages, c'est qu'à chaque fois, ça prend plusieurs mois en fait pour arriver à mettre autour de la table 40, 50, 60 partenaires parce que c'est un travail partenarial, parce qu'il faut avoir les conseils départementaux à chaque fois à bord parce que c'est eux qui pilotent la politique sociale dans un département et qu'on a besoin de cette proximité-là. Donc on va continuer à accélérer.
Évidemment, moi, j'ai beaucoup fait accélérer ce dispositif depuis que j'ai été nommée ministre en charge de l'Égalité. Et l'objectif, c'est évidemment la généralisation parce que dans chaque département…
JULIEN LECUYER
Quand ? Est-ce qu'on y arrivera d'ici la fin du mandat ?
AURORE BERGÉ
J'espère qu'on y arrivera. En tout cas, j'y mets beaucoup d'énergie. On a signé un accord national avec l'Association des départements de France, François SAUVADET, pour accélérer. On a des discussions avec chaque conseil départemental pour accélérer. On fait des préfigurations de manière à pouvoir le lancer partout. Donc là, on a fait une nouvelle vague de 10 départements. À la rentrée à l'automne, j'espère qu'on fera au moins aussi bien et puis qu'on va accélérer trimestre après trimestre pour garantir évidemment partout qu'on ait cette coordination départementale qui est nécessaire. Il y a un autre engagement que nous avions pris et qui va être évidemment tenu, c'est d'avoir dans chaque département une maison de santé dédiée à la lutte contre les violences faites aux femmes, à l'accompagnement des femmes victimes de violences. C'est absolument déterminant. Ce sont des établissements qui sont pluridisciplinaires. Vous avez des médecins généralistes, vous avez des psychologues, vous avez des psychiatres, vous avez même par exemple du soin dentaire. C'est-à-dire qu'on répare et on fait un accompagnement global des femmes en matière de santé de leurs enfants, évidemment, qui sont systématiquement accueillis. On forme aussi les professionnels, on y fait des permanences juridiques, on y permet le dépôt de plainte. Donc tout ça, encore une fois, ce sont des dispositifs qui n'existaient pas et qui doivent nous permettre de mieux protéger, de mieux accompagner.
ORIANE MANCINI
En novembre, vous avez élaboré un projet de loi cadre contre les violences faites aux femmes. Il n'est toujours pas inscrit à l'agenda parlementaire. Comment vous l'expliquez ? Ce n'est pas une priorité ?
AURORE BERGÉ
Si, c'est une priorité. Et d'ailleurs, on a fait un certain nombre d'avancées. On en a d'ailleurs souvent parlé ensemble l'intégration et l'inscription du non-consentement dans la définition pénale du viol. C'était une demande essentielle, c'est-à-dire de mieux caractériser ce que veut dire le consentement ou l'absence de consentement. On avance. C'était mon engagement sur la question de la lutte contre la soumission chimique.
Hier, j'étais aux côtés de Sandrine JOSSO. Vous savez, c'est elle qui a porté un rapport avec Véronique GUILLOTIN, sénatrice à l'époque, sur la question de la lutte contre la soumission chimique. Eh bien, là aussi, on a réussi à avancer sur la question, justement, des tests qui doivent être réalisés pour ne pas avoir de perte de preuve en matière de soumission chimique.
ORIANE MANCINI
Mais ça veut dire que votre loi, elle n'a plus lieu d'être ? Les mesures ont déjà été prises dans différentes lois ?
AURORE BERGÉ
Non. Moi, je suis toujours favorable et je me bagarre pour avoir en effet une loi-cadre parce que je pense qu'on a besoin d'une coordination globale et d'une architecture globale. Puis après, on se bagarre aussi, pas contre le temps parlementaire.
ORIANE MANCINI
Mais pourquoi elle n'est pas inscrite ? C'est quoi, c'est faute d'embouteillage parlementaire ? Pourquoi le Bloc central ne la reprend pas à son compte ?
AURORE BERGÉ
Parce qu'encore une fois, il faudrait que ce soit le Gouvernement qui puisse avoir le temps de l'inscrire. Moi, je ne me décharge pas sur les groupes politiques parce qu'il faut du temps. Ce n'est pas une loi qu'on examine en une ou deux journées. Et vous voyez bien que le temps parlementaire est très contraint sur des textes qui avaient été annoncés de longue date, la loi de programmation militaire, la loi agricole. L'idée, ce n'est pas de faire de hiérarchie, évidemment, entre ces textes-là. Et parfois, l'obstruction parlementaire aussi assez massive qu'on connaît plus à l'Assemblée nationale qu'au Sénat fait que des textes qui devaient être examinés en 4-5 jours sont finalement examinés en 15 jours. Et donc, on perd aussi du temps parlementaire utile. Moi, j'avais réuni tous les groupes parlementaires de l'Assemblée et du Sénat.
On a un accord qui existe sur un certain nombre de mesures qu'on estime être nécessaires. Certaines sont déjà reprises, je vois la proposition qui a été portée par Hervé MAUREY. C'est typiquement une des mesures que je portais dans le cadre de la loi CAD, de garantir un contrôle d'honorabilité systématique pour celles et ceux qui sont au contact de nos enfants, pour garantir qu'évidemment, ceux qui sont au contact des plus vulnérables n'aient jamais eu d'antécédents judiciaires en la matière. Et puis, encore une fois, un engagement clair du Gouvernement qu'avant la fin de l'année, les règles en matière de prescription sur la question du viol aient été changées ; prescription dite glissante. Et le contrôle coercitif, c'est une mesure essentielle qu'avait porté cette loi. Et cette loi, elle sera bien adoptée avant la fin de l'année. Donc, il y aura d'autres avancées législatives.
ORIANE MANCINI
Alors justement, puisque vous parlez du périscolaire, effectivement, il y a un texte qui a été adopté au Sénat hier. Et puis, il y a eu un texte également présenté au Conseil des ministres.
AURORE BERGÉ
Du Gouvernement…
ORIANE MANCINI
Le ministre de l'Éducation nationale qui a donc annoncé une liste noire d'adultes qui, sous le coup de sanctions, seront donc interdits d'école. Pardon, mais il a fallu attendre mai 2026 pour que des individus à risque ne puissent plus approcher des enfants.
AURORE BERGÉ
En fait, ça avait des trous dans la raquette de manière évidente, de manière évidente. Et c'est un problème. Et heureusement qu'on s'en saisit, qu'on s'en saisit collectivement.
Déjà, un, je veux saluer les parents, parce que ce qui s'est passé à Paris, c'est que ce sont des parents qui ont été lanceurs d'alerte. Ce sont des enfants qui ont réussi à parler. Et ce sont des parents qui ont réussi à les écouter et à les entendre et à les croire.
ORIANE MANCINI
Il y a une faute de la mairie de Paris, une responsabilité de la mairie de Paris ?
AURORE BERGÉ
Il faudra déterminer toutes les responsabilités, toutes les responsabilités, parce qu'on parle de dizaines et de dizaines d'animateurs. On parle d'un système, ce que disait Agnès EVREN. On parle d'un système qui a été établi et qui a permis à des animateurs vraisemblablement de se recommander des lieux où il valait mieux venir, parce qu'il y avait des enfants qui étaient des proies plus faciles à atteindre. C'est ça qui s'est passé de manière très claire et très froide. Quand on regarde ce que les enfants ont dit, ce que les parents disent de ce que les enfants ont subi, ce sont des sévices sexuels, ce sont des agressions sexuelles. Parfois, ce sont même jusqu'à des viols que ces enfants ont subis. Donc le sujet n'est pas…
ORIANE MANCINI
Mais Agnès EVREN a dit aussi que les alertes n'ont pas été entendues. Est-ce que vous aussi, vous dites qu'il y a une responsabilité de…
AURORE BERGÉ
Moi, ce que j'entends, ce que je comprends, c'est que vraisemblablement, il y a eu, il y a plusieurs années déjà, un rapport interne de la mairie de Paris. Et ce rapport interne n'a pas eu de conséquence, puisque dans les éléments qu'on a à disposition… Mais encore une fois, la justice est saisie donc il y a des responsabilités qui devront être établies. Je comprends qu'une commission d'enquête ici va avoir lieu. Et tant mieux si ça permet encore une fois d'aller plus loin sur un certain nombre de mesures et de recommandations. Mais si ce rapport existe, qu'il n'a pas été suivi des faits, si des animateurs dont on savait qu'ils avaient vraisemblablement peut-être commis des actes sexuels vis-à-vis d'enfants, des attentes sexuelles, des agressions sexuelles voire des viols n'ont pas été mis sur la touche mais ont été déplacés d'un établissement à l'autre, oui, il y a des responsabilités qu'il va falloir établir. Et dans la loi qui est la nôtre, au-delà de la liste noire dont le ministre de l'Éducation nationale a parlé, on voit que la difficulté, c'est aussi la coordination. Le temps scolaire, le temps périscolaire.
Le temps scolaire, c'est l'État. Le temps périscolaire, ce sont les collectivités locales. Or, parfois, vous pouvez avoir aussi des gens qui sont recrutés sur l'un puis sur l'autre. Mais pour les enfants, rien n'est évidemment aussi simple en termes d'articulation. L'objectif, c'est aussi qu'il y ait beaucoup plus de fluidité entre cela, c'est-à-dire garantir que quelqu'un qui serait interdit parce qu'il y aurait des suspicions, parce qu'il y aurait une sanction pour des agressions sexuelles sur le temps scolaire, évidemment, ne puisse jamais aller dans le temps périscolaire. Que quelqu'un interdit dans le temps périscolaire puisse par ensuite revenir en étant animateur, par exemple, dans un club sportif ou dans le monde culturel. Et ça, évidemment, c'est en effet une espèce de liste noire un peu générale pour le garantir.
JULIEN LECUYER
Mais au-delà de la liste noire, il y a aussi la possibilité du contrôle d'honorabilité qui est porté dans la proposition de loi de Violette SPILLEBOUT contre les violences scolaires. Ça doit permettre également aux maires de vérifier tout simplement si les animateurs périscolaires sont des prédateurs ou non.
AURORE BERGÉ
Mais ça paraît une mesure de bon sens, juste une mesure de bon sens. Les maires sont ceux qui recrutent. En tout cas, ils en ont la responsabilité. Et à la fin, ils n'ont pas la possibilité de savoir si la personne qu'ils recrutent a déjà commis une infraction à caractère notamment sexuel. Comment vous pouvez recruter en toute connaissance de cause si vous ne connaissez pas le passif de celles et ceux que vous recrutez ? Donc je pense que c'est une mesure de bon sens qui me paraît absolument nécessaire.
On l'a fait par exemple aussi sur la question du transport, du transport scolaire, transport de personnes vulnérables, parce que quand vous transportez une personne en situation de handicap, par exemple, on a déjà eu malheureusement à vivre et à entendre le fait que des personnes en situation de handicap, on le sait, sont encore plus soumises au risque des violences sexuelles. Donc il faut partout, en fait, protéger celles et ceux qui, dans notre société, sont les plus vulnérables. Les plus vulnérables sont nos enfants, les plus vulnérables sont les personnes en situation de handicap, et garantir que celles et ceux qui sont auprès d'eux et qui s'en occupent ont l'honorabilité nécessaire pour le faire, la qualification nécessaire pour le faire, les compétences nécessaires pour le faire, et que chacun prenne ses responsabilités, État et collectivité.
ORIANE MANCINI
Autre sujet Aurore BERGÉ, c'est l'affaire BRUEL. Hier soir, des militantes féministes qui sont allées au théâtre Édouard VII à Paris, perturbaient la représentation de la pièce dans laquelle joue Patrick BRUEL, qui l'ont interpellé au cri de "BRUEL violeur". Elles ont eu raison de le faire ? Est-ce que vous soutenez cette manifestation ?
AURORE BERGÉ
Je peux comprendre, évidemment, l'émoi qu'il suscitait. On parle d'une trentaine de femmes aujourd'hui qui, soit ont dénoncé des faits d'agression sexuelle, tentative de viol ou viol, ou pour certaines, qui ont porté plainte.
Il y a une procédure judiciaire, maintenant, qui va être ouverte, puisqu'il y a un certain nombre de plaintes prescrites, et puis il y a d'autres plaintes qui ne sont pas prescrites. Donc, de toute façon, il y a une procédure judiciaire qui va devoir établir une vérité. Moi, ce que je dis sur ce sujet, mais comme je le dis pour tout le monde, que ce soit Patrick BRUEL, qui est extrêmement connu, ou que ce soit monsieur Tout-le-Monde, je dirais la même chose. La première des choses, c'est qu'on a, depuis ces dernières années, dit aux victimes "Nous vous croyons". C'est le premier message que nous avons passé aux victimes, de dire "Nous vous croyons", et parce que nous vous croyons, nous respectons votre parole, nous écoutons votre parole, et donc nous vous incitons à porter plainte.
Ça, c'est la première des choses. Donc je n'accepte pas l'idée de voir encore un déferlement de haine à l'encontre des victimes présumées qui ont porté plainte, qui ont dénoncé, comme si elles avaient un intérêt caché à le faire. Encore une fois, il n'y a pas une femme dans ce pays qui a déjà dénoncé des violences sexuelles et qui a eu un gain à le faire, à part pour se protéger elle-même.
Et la deuxième chose, et il faut entendre le "et", et il faut entendre les deux parties de la phrase, c'est le respect de la présomption d'innocence, qui ne peut pas devenir dans notre État de droit tel que nous, on le connaît et on le souhaite, une présomption de culpabilité. Ce n'est pas simple de tenir les deux, mais c'est nécessaire de tenir les deux. Écouter et respecter la parole des victimes, ne pas partir du principe que les femmes mentiraient ou auraient un intérêt, encore une fois, à dénoncer des violences qu'elles auraient subies. Ça n'est pas le cas. Donc on a cette nécessaire écoute qui doit exister dans notre société et respect, et dans le même mouvement, on doit avoir le même respect de la présomption d'innocence. Et parfois, le risque, c'est qu'on entend un morceau de la phrase seulement, là où, à mon avis, il faut entendre les deux morceaux.
JULIEN LECUYER
Et dans ce cadre-là, est-ce que vous appelez de nouveau Patrick BRUEL à annuler ses concerts ? Il y a déjà eu des annulations en Suisse, à Québec, au Canada. Est-ce que, pour vous, il ne peut plus se produire en France dans ces conditions ?
AURORE BERGÉ
C'est la responsabilité à la fois des organisateurs. Donc il y a des organisateurs de festivals qui ont reporté sa participation en disant qu'il la reportait une fois que la procédure judiciaire aurait dit la vérité judiciaire. C'est le cas notamment en Suisse. Et puis c'est sa responsabilité à lui. Est-ce que les conditions, selon lui, sont réunies pour qu'il puisse se produire ou non ? C'est lui qui est sur scène, c'est lui qui est aussi producteur. Moi, ce qui est très important pour moi, c'est de garantir évidemment la sécurité des personnes, de celles et ceux qui sont présents, présentes notamment à ses côtés. J'entends des alertes qui sont formulées de ce point de vue-là. Donc ce qui est important, c'est que, encore une fois, la décision lui revient. Elle ne revient pas à une ministre de dire oui ou non. Ce n'est pas à moi de porter cette interdiction. Par contre, c'est à lui de déterminer si, oui ou non, il estime que les conditions sont encore réunies pour que ce soit possible pour lui de se produire et garantir absolument évidemment la sécurité de celles et ceux qui travaillent sur cette…
JULIEN LECUYER
Il y a des menaces vis-à-vis de son entourage ? C'est ça que vous voulez dire ?
AURORE BERGÉ
Je ne dis pas des menaces. Je dis que vraisemblablement, en tout cas, ce que disent un certain nombre d'associations, c'est qu'il se peut qu'il y ait dans celles qui ont témoigné notamment des femmes qui ont travaillé à ses côtés. Donc ce qu'on doit garantir, ce que les organisateurs doivent garantir, c'est évidemment la sécurité des personnes. Ça, c'est leur responsabilité de manière évidente. Et moi, en tant que ministre de l'Égalité, attachée à la lutte contre les violences faites aux femmes, c'est évidemment ma première préoccupation.
ORIANE MANCINI
Plus largement au-delà de l'affaire BRUEL, on voit que les témoignages de femmes victimes d'agressions, de violences sexuelles se multiplient. Est-ce qu'on est dans une hausse des actes qui est réelle ou est-ce qu'on est dans un nombre d'actes qui a toujours existé, mais une parole des femmes qui se libèrent aujourd'hui et ces actes ne sont plus passés sous silence ?
AURORE BERGÉ
C'est très difficile de vous répondre de manière affirmative. Est-ce que c'est l'un ou est-ce que c'est l'autre ? Ce qui est certain, c'est que ce qui était considéré comme acceptable il y a encore quelques années, aujourd'hui ne l'est plus. Une atteinte sexuelle, une agression sexuelle, une remarque… Et heureusement, on n'est pas rentré dans une société moralisatrice ou dans une société puritaine, juste dans une société qui souhaite l'égalité et la dignité.
ORIANE MANCINI
Mais est-ce qu'on est rentré dans une société plus violente ?
AURORE BERGÉ
Alors, il y a autre chose. Je pense qu'il y a une part de désinhibition de la violence, ça c'est certain. Et moi, ce qui m'interpelle le plus, c'est surtout le rajeunissement. C'est-à-dire qu'on a des victimes de plus en plus jeunes parce qu'on a des auteurs de plus en plus jeunes, que ce soit sur la question des violences faites aux femmes, mais aussi dans notre ministère, sur toutes les formes de haine. Par exemple, quand vous parlez des atteintes à caractère raciste, antisémite, LGBT, vous voyez qu'on a des victimes de plus en plus jeunes parce qu'on a des auteurs de plus en plus jeunes. Et plus en plus jeunes, ça veut dire 11 ans, 12 ans, 13 ans.
Donc il y a vraiment ce risque-là d'une part de désinhibition de la violence, de reproduction de violence, le rôle majeur joué par les plateformes et les réseaux sociaux. D'où la question, pour moi, déterminante d'interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans pour en protéger nos enfants et nos adolescents.
ORIANE MANCINI
Julien, sur la lutte contre les discriminations.
JULIEN LECUYER
Oui, puisqu'après Lille, où vous parlerez du Pâques Nouveau Départ, vous devez vous rendre à Dunkerque pour y débattre sur la lutte contre les discriminations. Alors on avait retenu que vous aviez lancé, il y a quelques mois, une vaste campagne de testing à l'embauche. 12 000 CV test envoyés pour 4 000 offres réelles d'emploi. Quand est-ce que vous attendez les résultats et quelles mesures vous pourriez en tirer ?
AURORE BERGÉ
Alors les résultats, ils seront connus mi-juin. C'était l'engagement qu'on avait pris, c'est-à-dire, en effet, 12 000 CV test envoyés en réponse à 4 000 offres d'emploi existantes. Donc ce n'est pas du CV spontané, ce sont de véritables offres d'emploi. On vient tester 20 secteurs d'activité différents pour justement voir s'il y a des écarts, des différences en fonction des secteurs. Et puis 4 critères, le sexe, être un homme, une femme, l'adresse. Est-ce qu'il y a des différences : hexagone, outre-mer, ruralité, quartier, par exemple ? Et puis aussi, évidemment, le prénom, parce que le prénom, il dit aussi une origine sociale et le nom de famille. Donc tous les résultats, évidemment, seront transparents. Et en parallèle, ça fait 6 mois, c'est la raison pour laquelle, en effet, je suis aussi dans le Nord aujourd'hui et demain, de tours de France, de groupes de travail régionaux avec des chefs d'entreprise, des DRH, des associations, de manière à ce qu'ils me fassent remonter leurs propositions. Donc fin juin, on fera connaître toutes les propositions pour aller encore, sans doute, plus loin sur les questions de lutte contre les discriminations, notamment territoriales, sur la question de la ruralité, sur la question des quartiers, des villes. Parce que je pense que ça, c'est aussi un sentiment vraiment très présent aujourd'hui des Français. Et ce n'est pas qu'un sentiment, c'est parfois le sentiment qu'on ne vit pas dans le même pays, qu'on n'a pas accès aux mêmes informations, qu'on n'a pas accès aux mêmes opportunités, aux mêmes chances. Et donc c'est pour ça que, nous, l'angle territorial a été absolument majeur dans le travail qu'on a engagé.
ORIANE MANCINI
Un dernier mot sur la présidentielle. Aurore BERGÉ, il y a une déclaration de candidature qui se multiplie dans le Bloc central. Édouard PHILIPPE, Gabriel ATTAL, est-ce que vous allez ajouter votre nom ? Est-ce que vous serez candidate ?
AURORE BERGÉ
Déjà, aujourd'hui, chaque semaine, je crois que les Français se réveillent avec une nouvelle candidature. Je ne suis pas certaine que ce soit ça qu'ils attendent. Je pense que ce qu'ils attendent, c'est un projet. Ce qu'ils attendent, c'est une vision.
ORIANE MANCINI
Vous ne dites pas non ?
AURORE BERGÉ
Moi, ce que je dis, c'est deux choses, et je le dis depuis des mois de manière constante. Un, il reste un an. Et un an, on peut faire des choses. Regardez tous les sujets dont on a parlé, y compris législatifs. Si on dit aux Français qu'il ne se passera plus rien pendant un an, je ne suis pas sûre qu'ils aient envie de continuer avec nous si on n'a pas prouvé qu'on était utile et efficace. Moi, je suis au Gouvernement, j'ai envie d'être utile, et jusqu'à la dernière minute. Ensuite, l'unité. L'unité, parce que je vois plusieurs candidatures aujourd'hui. LR, Horizons, Renaissance. À la fin, si on a trois candidatures, voire plus, le risque, c'est simple, c'est qu'on ne soit même pas présents au second tour.
ORIANE MANCINI
Avec que des hommes, vous qui êtes ministre de l'Égalité hommes-femmes…
AURORE BERGÉ
Oui, par ailleurs, avec que des hommes.
ORIANE MANCINI
Vous avez envie d'ajouter un nom un peu féminin à cette candidature ?
AURORE BERGÉ
Mon sujet, il n'est pas d'être autour de la table parce que je suis une femme, mais d'être autour de la table parce que je pense qu'on a créé notre propre place. Ce n'est pas uniquement ce sujet-là, à mon avis, qui doit exister. En revanche, ce qui est nécessaire, c'est l'unité. Et ce qui est nécessaire, c'est surtout un projet pour gagner. Le projet d'être contre le Rassemblement national ne suffit pas. Ce n'est pas un projet, ce n'est pas une vision pour le pays.
ORIANE MANCINI
Dernier mot, très vite, Julien.
JULIEN LECUYER
Oui, mais simplement pour rebondir. Est-ce que vous serez au grand meeting de Gabriel ATTAL ce samedi ?
AURORE BERGÉ
Moi, encore une fois, j'ai dit que je m'exprimerais en temps voulu sur l'élection présidentielle.
ORIANE MANCINI
Donc, vous n'irez pas ?
JULIEN LECUYER
Donc, vous n'irez pas ?
AURORE BERGÉ
Je n'irai pas au meeting de Gabriel ATTAL ou à celui d'Édouard PHILIPPE parce que je pense que ce n'est pas le moment.
JULIEN LECUYER
Vous êtes toujours chez Renaissance ?
AURORE BERGÉ
Oui, mais j'y suis. Je suis fière d'être membre de ce parti.
ORIANE MANCINI
Mais vous ne perdez pas votre candidat.
AURORE BERGÉ
C'est le parti qu'on a construit avec le Président de la République. Vous savez à quel point je suis en soutien du Président de la République ? Moi, je suis au Gouvernement.
JULIEN LECUYER
Mais pas Gabriel ATTAL, visiblement.
AURORE BERGÉ
Je n'ai pas dit que je soutenais ou que je ne soutenais pas. J'ai dit que moi, j'étais membre du Gouvernement et que mon objectif c'était, jusqu'à la dernière minute, de montrer qu'on est utile au sein du Gouvernement. Je crois que c'est aussi l'esprit du Premier ministre de démontrer qu'on peut, jusqu'au bout, être utile et être au travail.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 28 mai 2026