La responsabilité des magistrats

Par  Nicolas Braconnay - Magistrat

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Le principe démocratique veut qu’il n’y ait pas de pouvoir sans responsabilité : à mesure que s’accroît l’importance sociale et politique du pouvoir judiciaire, grandit également la nécessité pour les magistrats de répondre de leurs comportements professionnels. Le système français, s’il permet d’engager de diverses manières la responsabilité personnelle des magistrats, privilégie la mise en œuvre de la responsabilité de l’État en cas de fonctionnement défectueux du service public de la justice.

Les conditions d’engagement de la responsabilité des magistrats

L’ordonnance du 22 décembre 1958 portant statut de la magistrature pose un principe général : « Les magistrats ne sont responsables que de leurs fautes personnelles ».

Par suite, et selon un principe qui est commun à tous les fonctionnaires, si la faute du magistrat est dénuée de tout lien avec l’exercice de ses fonctions, il est responsable dans les conditions du droit commun. Les magistrats ne bénéficient en conséquence d’aucun privilège particulier dans le traitement judiciaire dont ils font, le cas échéant, l’objet.

À l’inverse, lorsque la faute personnelle du magistrat est rattachable à l’activité judiciaire de service public, le justiciable ne peut intenter une action qu’à l’encontre de l’État. Cette solution prévaut depuis une réforme de 1979 : auparavant, une procédure de prise à partie permettait au justiciable, après autorisation du Premier président de la cour d’appel, de prendre personnellement son juge à partie et de le traduire en justice devant la cour d’appel.

Ainsi, en matière de responsabilité civile, la loi du 18 janvier 1979 prévoit que les magistrats doivent répondre personnellement de leurs fautes, mais que la mise en cause de leur responsabilité ne peut résulter que d’une action récursoire de l’État, après que celui-ci a été lui-même condamné pour dysfonctionnement du service public de la justice. À ce jour, cette action récursoire de l’État n’a jamais été mise en œuvre.

En matière de responsabilité pénale, les magistrats ne jouissent d’aucun privilège particulier : ils ne bénéficient d’aucune immunité et sont poursuivis dans les conditions du droit commun.

Les magistrats sont enfin soumis à un régime de responsabilité disciplinaire, en cas de manquement « aux devoirs de [leur] état, à l’honneur, à la délicatesse ou à la dignité ». La procédure disciplinaire implique la saisine du Conseil supérieur de la magistrature (CSM), qui, à l’issue d’une procédure publique et contradictoire, rend – pour les magistrats du siège – un jugement doté de l’autorité de la chose jugée, ou – pour les magistrats du parquet – un avis éventuellement repris par le ministre de la Justice. Notons que l’erreur d’appréciation, même grave, commise par un magistrat dans l’exercice de ses fonctions n’est pas considérée comme une faute disciplinaire. Cette règle constitue un moyen de préserver l’indépendance et l’autorité des décisions judiciaires, dont la teneur peut être d’ores et déjà contestée dans le cadre de l’appel. Elle fait néanmoins l'objet d'un débat récurrent, une partie de l'opinion considérant qu'elle conduit à préserver de toute sanction les magistrats dans leur exercice professionnel.

Le CSM peut être saisi de poursuites disciplinaires contre un magistrat selon trois moyens :

  • par le garde de Sceaux ;
  • par les premiers présidents de cour d’appel ;
  • et, depuis la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 mise en œuvre par la loi organique du 22 juillet 2010, directement par tout justiciable estimant que le comportement d’un magistrat à l’occasion d’une procédure le concernant doit être sanctionné disciplinairement. Afin d’éviter l’instrumentalisation de cette procédure disciplinaire, la loi prévoit de strictes conditions de recevabilité qui font l’objet d’un examen par une « commission d’admission des requêtes » avant tout renvoi du magistrat mis en cause devant le conseil de discipline.

La responsabilité de l’État du fait du fonctionnement défectueux de la justice

Si les fautes professionnelles des magistrats ne peuvent être sanctionnées qu’à la suite d’une condamnation de l’État, les conditions d’engagement de cette responsabilité de la puissance publique à l’égard des usagers du service public de la justice sont prévues par la loi du 5 juillet 1972 : « L’État est tenu de réparer le dommage causé par le fonctionnement défectueux du service de la justice », mais « cette responsabilité n’est engagée que par une faute lourde ou par un déni de justice ».

Traditionnellement, la faute lourde désignait une erreur grossière révélant l’intention de nuire de son auteur ou le mépris par un magistrat des devoirs élémentaires de sa charge. Dans un arrêt de principe du 23 février 2001 qui concernait l’affaire dite « du petit Grégory », dans laquelle les erreurs de procédure s’étaient multipliées, la Cour de cassation a élargi cette notion pour y inclure « toute déficience caractérisée par un fait ou une série de faits traduisant l’inaptitude du service public de la justice à remplir [sa] mission ».

Il existe en outre quelques régimes spéciaux de responsabilité de l’État en matière de justice pénale. La loi du 17 juillet 1970 a institué un système d’indemnisation des détentions provisoires injustifiées : toute personne qui a été acquittée, relaxée ou qui a bénéficié d’un non-lieu alors qu’elle avait été placée en détention provisoire possède un droit automatique à l’indemnisation sans avoir à prouver l’existence de son préjudice. De même, et depuis la loi du 30 décembre 2000, la victime d’une erreur judiciaire révélée par un fait nouveau et ayant fait l’objet d’une procédure de révision peut obtenir réparation intégrale du préjudice matériel et moral résultant de sa condamnation.

Enfin, le fonctionnement du service public de la justice administrative peut également engager la responsabilité de l’État : depuis un arrêt du 28 juin 2002, le Conseil d’État considère qu’une faute simple (en l’espèce la méconnaissance du droit à un délai raisonnable) peut suffire à engager la responsabilité de l’État.