En France comme dans la plupart des pays européens, les collections permanentes des musées appartiennent non aux musées qui les détiennent, mais aux États dont elles constituent le patrimoine. Dès lors, ces collections sont soumises au principe d'inaliénabilité du domaine public et ne peuvent faire l'objet de ventes ou de locations, selon les règles de l'édit de Moulins de 1566, renouvelées par la loi du 4 janvier 2002 relative aux musées en France. Les règles internationales du code de déontologie du Conseil international des musées (ICOM) vont également dans ce sens. Les prêts d'œuvres d'art entre musées restent donc en théorie gratuits, de courte durée, ou fondés sur l'échange.
Cela est dû au fait que les musées sont en règle générale des institutions non marchandes, sans but lucratif – qualifiées d'institutions nonprofit aux États-Unis ou de charity au Royaume-Uni. Néanmoins, les coûts croissants de rénovation ou d'acquisition des œuvres d'art incitent de nombreux musées dans le monde à louer, voire à vendre, certaines de leurs œuvres ou collections. Cette pratique, motivée par un but de valorisation du patrimoine et accrue du fait des difficultés économiques rencontrées par ces institutions, soulève plusieurs interrogations, notamment d'ordre éthique.
L'exemple le plus emblématique reste le Louvre Abu Dhabi. Inauguré en novembre 2017, ce musée résulte d'un accord intergouvernemental entre la France et les Émirats arabes unis, prévoyant l'usage du nom "Louvre" pour trente ans en échange d'une contrepartie financière. En parallèle, quelque 300 œuvres issues de collections publiques françaises – dont celles du musée du Louvre – ont été mises à disposition pour des prêts de longue durée, renouvelables et évolutifs, encadrés par un consortium d'établissements partenaires. Si certains y voient le succès de la diplomatie culturelle française destinée à promouvoir les valeurs d'universalisme, d'autres déplorent cette transformation du nom du Louvre en une marque, prémices à la marchandisation des collections nationales.
Un projet de grande ampleur
Situé sur l'île de Saadiyat, le Louvre Abu Dhabi représente un espace d'exposition de 24 000 m², dont 8 000 m² sont consacrés aux galeries permanentes et temporaires. Confié à Jean Nouvel, l'architecte de l'Institut du monde arabe et du musée du quai Branly - Jacques Chirac, le projet architectural s'organise autour d'une coupole monumentale de 180 mètres de diamètre, composée de près de 8 000 étoiles métalliques filtrant la lumière en une pluie géométrique. Outre le Louvre Abu Dhabi, ce pôle culturel accueillera notamment le Guggenheim Abu Dhabi – conçu par Frank Gehry et dont l'ouverture est annoncée pour 2026 –, le musée national Zayed et un musée d'histoire naturelle.
La France est impliquée dans la conduite scientifique et muséographique du projet via l'Agence France-Muséums, société de droit français fondée en 2007. Elle coordonne les relations avec treize institutions partenaires, parmi lesquelles le musée du Louvre, le Centre Pompidou, le musée d'Orsay, la Bibliothèque nationale de France ou encore le musée du quai Branly. Les œuvres prêtées par les musées français – initialement environ 300 – font l'objet d'une rotation régulière, leur durée d'exposition étant en moyenne d'un an, en plus d'une programmation d'expositions temporaires dynamique.
Les Émirats arabes unis sont les seuls financeurs du projet du Louvre Abu Dhabi. Selon l'accord intergouvernemental, le musée aura la possibilité d'utiliser pendant trente ans le nom du Louvre, moyennant le paiement de 400 millions d'euros. Au bout de quinze ans, cette possibilité pourra lui être retirée s'il ne remplit pas sa mission de "musée universel". En 2021, cet accord a fait l'objet d'un avenant prolongeant la licence jusqu'en 2047, en contrepartie d'un paiement supplémentaire de 165 millions d'euros. En outre, 40 millions d'euros par an sont mis à la disposition de l'Agence France-Muséums pour l'achat d'œuvres d'art et 25 millions d'euros ont été alloués directement au musée du Louvre, notamment pour la restauration du pavillon de Flore. À cette somme s'ajoutent des fonds consacrés à la restauration du théâtre impérial du château de Fontainebleau, rebaptisé en hommage au fondateur de la fédération émirienne, Cheikh Zayed ben Sultan al-Nahyan, décédé en 2004.
Un projet vivement débattu
La plupart des critiques suscitées par le Louvre Abu Dhabi se sont principalement cristallisées autour de ses dimensions politico-économiques. D'aucuns se seraient également inquiétés d'une éventuelle censure locale, visant les œuvres à caractère religieux ou les images de nu, qui nuirait à la représentation de l'universalité des œuvres du Louvre. Les premières années d'activité du musée semblent avoir dissipé ces appréhensions, avec la présentation de pièces relevant de traditions religieuses variées – chrétiennes, islamiques, bouddhiques ou hindoues – et l'exposition de nus classiques, comme la Vénus au bain de Lagrenée l'Aîné.
L'essentiel de la critique émanant du monde de l'art reflète l'envergure internationale des débats sur la "valorisation du patrimoine", confrontant aux préoccupations économiques des interrogations d'ordre éthique. L'exposition prolongée d'œuvres fragiles et leur mise en circulation internationale accélèrent leur dégradation physique, ce qui soumet les musées à un besoin croissant de financements. De ce fait, nombre d'entre eux, lorsque leur législation le permet, sont amenés à se défaire de certaines de leurs œuvres.
Aux Pays-Bas, certains musées dressent des listes d'œuvres jugées "secondaires", susceptibles d'être commercialisées. Aux États-Unis, où les œuvres d'art sont aliénables, les musées pratiquent le "deaccessioning", c'est-à-dire la vente aux enchères – parfois de collections entières. Certains musées mènent également une politique de location en contradiction avec leur vocation de prêteur à titre gracieux.
En France, si l'inaliénabilité du domaine public interdit toute vente des œuvres issues des collections nationales, cela n'a pas empêché le recours à des stratégies de valorisation commerciale et à des projets de délocalisation culturelle. Le Centre Pompidou-Metz, inauguré en 2010, et le Louvre-Lens, ouvert en 2012, incarnent cette nouvelle géographie muséale, pensée comme un levier d'attractivité territoriale autant que comme une réponse aux mutations du financement public de la culture.
Ces pratiques se fondent sur une logique économique de valorisation du patrimoine, qui avait été débattue en France à l'occasion de la publication du rapport Lévy-Jouyet sur l'économie de l'immatériel en 2006. Afin de favoriser la cession d'œuvres d'art, ce rapport préconise de distinguer les œuvres relevant du "trésor national" – inaliénables – de celles dites "libres d'utilisation", susceptibles d'être vendues. Il présente le projet du Louvre Abu Dhabi comme le "premier test de la valeur de la marque “Louvre”", et cite le musée de Bilbao comme un exemple de l'utilisation de la marque "Guggenheim" pour dynamiser l'économie locale.
Cette logique considérant l'œuvre d'art comme un actif immatériel est remise en cause par ceux qui soutiennent qu'il n'y a rien de plus matériel qu'une œuvre d'art. La pratique croissante de location d'œuvres d'art et de collections suscite une vive polémique. Les adversaires de cette pratique dénoncent l'appauvrissement des musées qu'elle entraîne et le risque de priver les publics nationaux d'un accès direct aux chefs-d'œuvre qu'ils contribuent à financer.
En 2006, en réaction au projet du Louvre Abu Dhabi, une pétition "Les musées ne sont pas à vendre" avait été lancée. Rendue caduque par la concrétisation dudit projet, la pétition a été retirée en mai 2009. Avec la multiplication des "délocalisations" de collections nationales, tels le musée Rodin à Salvador de Bahia, le Centre Pompidou à Metz ou le Louvre à Lens, le débat demeure, appelant à approfondir la réflexion sur la notion de valorisation du patrimoine à l'échelle internationale.
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