1936, l'été des possibles (3/3)
L'Actualité de la vie publique - Podcast - N° 79
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Quel a été le rôle des femmes sous le Front populaire ? Quelle est la principale réforme mise en œuvre afin de répondre aux problèmes liés à la crise dans le monde rural ? De quelle manière le Gouvernement cherche-t-il à limiter l’influence des « 200 familles » dans le secteur de la finance en particulier au sein de la Banque de France ? Comment la politique de démocratisation et d’émancipation se traduit-elle dans les domaines de l’éducation, de la culture ou du sport ?
1936, l'été des possibles (3/3)
Patrice : Bonjour à toutes et à tous, bonjour Raphaël !
Raphaël : Bonjour Patrice !
Patrice : Le 3 mai 1936, le Front populaire remporte largement les élections législatives. Cette coalition
politique rassemble pour la première fois plusieurs partis de gauche : la Section
française de l'Internationale ouvrière (la SFIO), le Parti communiste français (le PCF) et le Parti
radical.
Jusqu’à la fin de l’année 1938, c’est cette alliance qui gouverne la France. De grandes lois sociales sont adoptées dès juin 1936, permettant notamment aux travailleurs et travailleuses de bénéficier de droits en matière de congés payés et de durée maximale du temps de travail.
À l’occasion du 90e anniversaire des lois sociales de 1936, voici une nouvelle série de
« L’Actualité de la vie publique » consacrée au Front Populaire.
Dans l’épisode précédent, nous avons évoqué la manière dont les grandes conquêtes sociales du Front populaire ont été obtenues et mises en place dans un contexte de crise économique et politique. Congés payés, semaine de 40 heures, droits syndicaux… autant d’avancées qui marquent encore aujourd’hui
l’héritage de l’année 1936. Mais cette période ne se résume pas à ces avancées particulièrement
symboliques.
Au sommaire de ce troisième épisode : « L’été des possibles », nous allons revenir sur des
dimensions souvent moins connues, mais pourtant essentielles pour comprendre cette période.
Pour commencer, intéressons-nous à la place et la vie des femmes dans la société française des années 1930 et plus précisément à la question très importante de leurs droits. Quelle a été Raphaël la contribution du Front populaire dans ce domaine ?
Raphaël : Eh bien Patrice, tout d'abord, une question, connaissez-vous ces trois femmes : Cécile Brunschvicg, Suzanne Lacore et Irène Joliot-Curie ?
Patrice : Irène Joliot-Curie oui, c’est la fille de Pierre et Marie Curie, des pionniers de la
radioactivité, les deux autres sont un peu moins connues Raphaël, mais peut-être
pouvez-vous nous rappeler leur rôle pendant la période du Front populaire ?
Raphaël : Eh bien ces trois dames sont les toutes premières femmes à entrer au gouvernement sous le Front populaire. Elles sont nommées sous-secrétaires d’État par Léon Blum, président du Conseil en juin 1936. Un fait d’autant plus marquant que les femmes n’ont toujours pas le droit de vote à cette époque. Irène Joliot-Curie est surtout connue pour ses travaux scientifiques et devient en tant que sous-secrétaire d'État, responsable de la recherche scientifique, Suzanne Lacore, elle, est chargée de la protection de
l’enfance, tandis que Cécile Brunschvicg se voit attribuer les questions éducatives.
Mais cette avancée reste limitée puisque ces femmes sont placées sous l’autorité de ministres hommes. Toutefois, elles ont réussi à mettre en place d'importantes réformes :
Cécile Brunschvicg agit dans le domaine de l’hygiène scolaire, et le développement des
cantines. Elle a également soutenu l'éducation des filles.Irène Joliot-Curie, elle, organise la recherche scientifique en France et cherche à structurer les
laboratoires, tout en donnant plus de place à la science dans les politiques de l’État.Suzanne Lacore, de son côté, a mis en place des actions pour la protection des enfants pauvres ou en danger et a développé les "visiteuses sociales", ancêtres des assistantes
sociales spécialisées.
Patrice : Donc si les réformes qu’elles mettent en place constituent de réels progrès, leur
influence reste limitée. Mais je crois que le véritable enjeu, Raphaël, c'est bien celui du droit de vote ?
Raphaël : Et oui puisque pour beaucoup de militantes féministes, comme Louise Weiss, c'est l'enjeu central. Et si la Chambre des députés vote à l’unanimité, le 30 juillet 1936, en faveur du droit de vote des femmes, le Sénat n'inscrit pas le texte à son ordre du jour. Léon Blum était personnellement favorable au suffrage
féminin, mais le Front populaire dépendait aussi du soutien du Parti radical, dont une partie des élus
craignait que les femmes, jugées plus pratiquantes que les hommes, soient influencées par l’Église et votent selon les consignes du clergé (souvent à droite), ou de leur entourage familial.
Patrice : Et il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1944 pour que les femmes
obtiennent ce droit de vote, mais durant le Front populaire les ouvrières, les salariées sont très présentes dans les mobilisations : les manifestations, les mouvements de grèves ou encore la vie syndicale, mais est-ce que leur voix compte réellement ?
Raphaël : Eh bien, l’historien et écrivain Louis-Pascal Jacquemond, spécialiste de l’histoire des femmes, met justement en évidence tout le paradoxe du Front populaire dans ses travaux. Il montre que, malgré une forte présence des femmes dans le monde du travail et dans les mobilisations, leur reconnaissance et
l’évolution de leurs droits restent encore très limitées à cette période.
En réalité, lors des grandes grèves de 1936, les femmes sont bien présentes. Elles sont d’ailleurs de plus en plus nombreuses à travailler depuis la Première Guerre mondiale : on compte par exemple plus d’un tiers de femmes dans les usines Citroën. Elles s’engagent donc et participent activement aux luttes sociales. Mais dans les faits, elles restent largement à l’écart des prises de décision, qui demeurent dominées par les hommes.
Un exemple concret, les accords de Matignon, que nous avons évoqués dans l’épisode précédent, eh bien ils confirment une inégalité majeure : l’existence de grilles salariales différentes entre hommes et femmes. Le salaire féminin reste donc considéré comme un salaire d’appoint. Même si les salaires augmentent
globalement, ce principe persiste. Et surtout, aucune femme ne participe à ces négociations. On observe ainsi des écarts de salaire de 20 à 30 % entre hommes et femmes pour un même travail.
Et côté syndicats, leur rôle reste limité : on valorise leur engagement, mais on les cantonne souvent à des tâches logistiques, et on les exclut de certaines actions, notamment les occupations d’usines la nuit. En
réalité, les politiques publiques encouragent surtout une vision traditionnelle : celle de la femme au foyer, mère de famille.
Patrice : Oui et la priorité est même donnée à une politique nataliste à cette époque. La contraception et l’avortement restent interdits, donc on avance très lentement, et toujours sous le contrôle des hommes, si je comprends bien ! Mais au-delà de cette question du combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes, est-ce que le Front populaire a mis en place dans d’autres domaines des mesures qui se sont traduites par des progrès ?
Raphaël : Oui, le Front populaire a agi dans plusieurs domaines clés, notamment dans le monde rural… La première grande mesure est la création de l’Office national interprofessionnel du blé. Un organisme
contrôlé par l’État, notamment par le ministère de l’Agriculture et celui des Finances.
Son objectif : répondre à la crise du marché du blé en fixant son prix afin de lutter contre la spéculation, qui se fait au détriment des producteurs comme des consommateurs. Pourquoi ? parce que le blé est lié à
l’enjeu du pain, élément de base de l’alimentation du pays. Et il faut rappeler qu’à cette époque, plus d’un tiers de la population active est agriculteur, ce qui rend la mesure essentielle.
L’État intervient donc directement dans le commerce des céréales, et plus globalement dans d’autres
produits agricoles. Les agriculteurs vont ainsi bénéficier d’un meilleur revenu : le prix du quintal passant de 80 à 180 francs entre 1935 et 1937.
Patrice : Et dans un contexte géopolitique particulièrement tendu, marqué par la montée du fascisme dans les pays voisins, comme en Italie avec Mussolini, en Espagne avec le soulèvement des militaires franquistes contre le gouvernement républicain ou encore face au réarmement de l’Allemagne nazie en violation du traité de Versailles, que décide de faire le gouvernement du Front Populaire ?
Raphael : Eh bien contrairement à une idée reçue selon laquelle le Front populaire n’aurait pas
suffisamment armé la France, Léon Blum met en réalité en place une véritable politique de
réarmement. Dès 1936, un important budget militaire est adopté (14 milliards de francs de crédits sur quatre ans), dépassant même les propositions de l’état-major. Pour produire en plus grande quantité, l’État regroupe certaines entreprises et met en place des nationalisations partielles, en créant de grands
ensembles industriels, comme les Ateliers de construction d’Issy-les-Moulineaux (AMX), nés de la
nationalisation des usines Renault.
Un grand emprunt de défense nationale est également lancé pour financer la production
d’environ 1 500 avions de combat et de milliers de chars. Dans ce contexte lourd de menaces, les acquis
sociaux, comme la semaine de 40 heures, sont assouplis dans le secteur de l’armement, avec un temps de travail pouvant monter jusqu’à 60 heures hebdomadaires afin d’accélérer la production.
Patrice : Dans le secteur financier, des réformes importantes sont également décidées, lesquelles ?
Raphaël : Oui. À cette période, on emploie l’expression les « 200 familles », pour désigner les plus grands actionnaires du pays et notamment ceux de la Banque de France, disposant d’un pouvoir important
puisqu’ils peuvent désigner les dirigeants de la banque. Le Front populaire cherche alors à limiter cette
influence pour renforcer le rôle de l’État. La composition du conseil est ainsi modifiée : il compte désormais 25 membres, dont seulement deux représentent les actionnaires.
Patrice : Et qui sont les autres membres ?
Raphaël : Eh bien, ce sont des hauts fonctionnaires, des représentants d’organismes publics et il y a même un représentant syndical, Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT, donc un symbole fort. Cela marque une volonté de démocratiser et de reprendre le contrôle du système financier. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la loi du 2 décembre 1945 rendra officielle et légale la nationalisation.
Patrice : D’accord, donc le Front populaire renforce le rôle de l’État dans l’économie en
régulant l’agriculture, en développant l’industrie de l’armement et en limitant le pouvoir des grandes élites financières. Et dans le domaine de l'éducation, quelles sont les principales avancées ?
Raphaël : Eh bien, sous le Front populaire, Jean Zay, ministre de l'Éducation lance plusieurs réformes importantes…D'abord une loi, celle du 9 août 1936 sur l’instruction primaire obligatoire qui prolonge la
scolarité de 13 à 14 ans dès la rentrée 1936. À cette époque, l’enseignement secondaire reste encore
largement réservé aux enfants des familles les plus aisées, qui intègrent les petites classes des lycées.
Ensuite, l'école s’ouvre à de nouvelles méthodes pédagogiques : utilisation de la radio et du
cinéma comme outils éducatifs, mise en place d’une heure hebdomadaire d’éducation physique, et
introduction des faits sociaux afin de mieux comprendre la société et les conditions de vie, dans les
programmes d’histoire-géographie et d’instruction civique. La charge scolaire est également allégée, avec la limitation des devoirs à la maison et la réduction des effectifs dans les classes surchargées, notamment grâce au dédoublement des classes.
Patrice : Et dans cette logique d’ouverture en direction des classes populaires, quels sont les
changements initiés par le Front populaire dans le domaine de la culture ?
Raphaël : En fait, une véritable politique d’émancipation culturelle est lancée. Grâce notamment aux
réformes de la semaine de 40 heures et aux deux semaines de congés payés, les Français disposent de
davantage de temps libre, en particulier les ouvriers du secteur privé qui peuvent désormais partir en
vacances. On ne subit plus autant le travail : une nouvelle place est accordée au temps pour soi, aux loisirs et à l’épanouissement.
Patrice : Et donc à partir de l’été 1936, des centaines de milliers de Français partent retrouver leur famille dans leur région d’origine et, pour certains ayant plus de moyens, c’est aussi la première fois qu’ils peuvent aller à la mer ou à la montagne. Pour beaucoup, c’est une vraie découverte : un autre rythme de vie, loin des villes et du quotidien habituel. Des mesures sont-elles prises pour encourager les
déplacements de ces nouveaux vacanciers ?
Raphaël : Oui, et d'ailleurs Patrice, pour partir en vacances, certains peuvent même bénéficier d’un tarif
réduit appelé le "billet populaire de congés payés", qui permet une réduction d’environ 40 % sur les billets de train en troisième classe. Le train joue alors un rôle essentiel, il permet de rompre avec la monotonie du quotidien, car il offre la possibilité à de nouvelles populations de voyager. La SNCF est d’ailleurs créée à cette période, en 1938. Maintenant, cela étant dit ce billet populaire ne concerne pas principalement les catégories les plus précaires. De plus, la loi sur les congés payés ne s’applique pas dans de nombreux
secteurs comme aux emplois saisonniers - donc en général de quelques mois seulement - comme dans
l’hôtellerie ou le bâtiment puisqu’il fallait qu'un salarié accomplisse un an de service continu pour
bénéficier du congé complet.
Ce sont donc surtout des jeunes couples et des célibataires qui en bénéficient, avec des séjours souvent de courte durée, notamment en camping ou en auberges de jeunesse que le Front populaire contribue à
développer.
En fait, il faudra attendre les années 1950-1960 pour voir le phénomène du tourisme de masse prendre une réelle ampleur. Enfin, quoi qu’il en soit, les vacances ne sont plus réservées aux seules catégories sociales aisées.
Patrice : Et l’on voit également dans le cadre d’une politique de démocratisation se
développer la pratique sportive et les colonies de vacances. Quels sont les grands axes de cette
politique ?
Raphaël : Eh bien avec Léo Lagrange, nommé sous-secrétaire d’État aux Loisirs et aux Sports le 4 juin 1936, cette politique va connaître un véritable essor. Il met en place les premiers brevets sportifs et engage des moyens importants pour développer les infrastructures : ainsi des millions de francs sont investis dans la construction de stades, de piscines et de terrains de jeux afin de rendre l’activité physique accessible au plus grand nombre, pour faire croitre le dynamisme du monde associatif, avec de nombreuses initiatives
locales en faveur des loisirs populaires.
On assiste aussi, vous l’avez dit, à une démocratisation des colonies de vacances, qui existaient déjà
auparavant, mais avec le Front populaire, l’État prend davantage en charge leur organisation. Elles
s’inscrivent désormais dans un véritable projet éducatif et pédagogique, porté par des équipes d’animation qualifiées. L’objectif est de permettre aux enfants et aux adolescents de s’épanouir à travers des activités auxquelles ils n’ont pas accès le reste de l’année. Une ambition forte et nouvelle pour l’époque.
À l’origine, ces colonies de vacances s’adressaient surtout aux classes sociales les plus modestes. Puis, au fil des années, elles vont se diffuser progressivement à l’ensemble de la société, touchant à la fois les ouvriers et les catégories sociales moyennes, voire supérieures.
Patrice : En seulement deux ans d’existence, le Front populaire ne se résume donc pas aux deux semaines de congés payés et à la semaine de 40 heures. Il marque une véritable avancée sociale, mais aussi une émancipation culturelle, un renforcement des aspirations à l’égalité avec une ouverture aux catégories
sociales les plus précaires.
Cependant, ces progrès restent partiels et s’accompagnent de certaines limites et de
désillusions, comme dans le cas du combat pour les droits des femmes. Plusieurs facteurs ont fini par brider en effet les ambitions et les espérances soulevées par l’arrivée au pouvoir du Front populaire comme
l’hostilité de l’extrême droite, la défiance des milieux d’affaires, la difficulté à résoudre les problèmes
économiques, le conservatisme social mais aussi les contradictions et les divergences au sein de l’alliance des partis de gauche.
C’est la fin de notre série consacrée au 90e anniversaire du Front populaire. Merci beaucoup Raphaël !
Raphaël : Merci Patrice !
Patrice : Vous pouvez retrouver les deux premiers épisodes sur vos plateformes d’écoute préférées ainsi que sur notre chaîne YouTube. N’hésitez pas à vous y abonner. Et pour en savoir plus rendez-vous sur notre site Vie publique. À bientôt ! Au revoir « Raphaël », au revoir à toutes et à tous !
Raphaël : Au revoir Patrice !
[MP1]de désillusions
[MP2]Plusieurs facteurs comme l’hostilité de l’extrême droite, la défiance des milieux d’affaires, la difficulté à résoudre les problèmes économiques, le conservatisme social mais aussi les contradictions et les divergences au sein de l’alliance des partis de gauche ont fini par brider les ambitions et les espérances soulevées par l’arrivée au pouvoir du Front populaire.
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senat.fr/connaitre-le-senat/lhistoire-du-senat/dossiers-d’histoire/d35/les-femmes-et-le-pouvoir-21.html