Déclaration de M. Jean-Luc Duval, président national des Jeunes Agriculteurs, sur la désaffection des jeunes pour le métier d'agriculteur, la baisse du revenu agricole et les aides à l'agriculture, Paris le 27 février 2002.

Texte intégral

Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Mesdames et Messieurs les Présidents,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
Nous venons d'entendre beaucoup de choses sur notre métier, sur notre place dans la société. De quoi être fiers : de ce que nous représentons, de ce que nous produisons, de ce que nous sommes. Et pourtant, à la veille d'un rendez-vous électoral déterminant, nous avons aussi de quoi être inquiets. Ce que nous venons de vérifier ce matin, qui le sait ? parmi les prétendants à l'exercice du pouvoir, qui en est conscient ?
Trop peu. Trop peu, et trop mal. Le besoin était urgent, impérieux, d'organiser cette matinée pour se rappeler à la bonne mémoire de ceux qui entendent nous représenter, gouverner notre pays, ce pays dont nous sommes les paysans. Pourquoi cette nécessité ? pourquoi rappeler toutes ces vérités sur notre profession, son rôle, son évolution ?
Pour une raison simple : l'éloignement. L'éloignement de nos concitoyens par rapport à ce que nous sommes, ce que nous faisons. Le manque de proximité entre monde agricole et monde non agricole.
Je vous propose de vous livrer à un petit exercice simple, qui va illustrer ce que je viens d'évoquer : je vais vous poser deux questions, auxquelles je vous propose de répondre en levant la main si vous êtes concerné.
Première question : quels sont ceux, parmi vous, qui sont fils ou filles, petit-fils ou petite-filles de paysans ? je vous demande de bien lever la main.
Seconde question : quels sont ceux ou celles, parmi vous, qui ont un enfant agriculteur ou qui compte s'installer, ou bien qui sont sûrs de transmettre leur exploitation à un jeune ?
Le résultat est sans appel.
En quelques secondes, nous venons de résumer près de cinquante ans d'évolution de la démographie agricole dans notre pays. Cinquante années d'hémorragie silencieuse, des actifs de notre secteur vers les autres, ou vers les guichets de l'ANPE. Chute du nombre d'actifs qui, à elle seule, explique ce manque de proximité dont souffre notre profession, que nos concitoyens et même nos dirigeants, surtout ceux qui les entourent, méconnaissent.
Ils ne savent pas assez que nous voulons vivre dignement. Dignement : de notre travail, de son fruit. Nous travaillons. Nous voulons être payés. Pour notre travail : ni plus ni moins et j'ajoute : pas pour autre chose que pour notre travail.
Pas pour amuser la galerie. Pas pour faire plaisir à des ignorants qui croient que la nature n'est belle que lorsqu'elle est à l'état sauvage. Pas pour permettre à des perdants, qui s'en excusent, de renoncer à la primauté du politique sur l'économique. Pas pour donner raison à des experts complaisants, qui se glorifient d'expliquer que la baisse des prix est écrite dans un marbre que personne n'a lu.
Nous ne voulons pas être des assistés de la puissance publique. Notre dignité de producteurs, d'entrepreneurs, n'est pas négociable. Cette dignité prend coup sur coup, mais elle demeure intacte. Cette dignité, c'est notre choix de vie et notre avenir, notre horizon et nos racines. Ces racines que Raymond Lacombe évoquait toujours avec une telle force d'âme que les larmes n'étaient jamais très loin.
Le petit exercice de tout à l'heure l'a montré : il faut convaincre. Convaincre des jeunes de tous les horizons que notre métier offre de merveilleuses opportunités d'épanouissement personnel et professionnel. Mais comment les convaincre ? avec un argument indispensable, irremplaçable : la perspective d'avenir. La certitude que l'effort sera récompensé. Rémunéré. Par le prix : du travail et de son fruit, nos produits.
Mesdames et messieurs les prétendants au pouvoir suprême, vous avez du pain sur la planche. Car cette perspective de revenu en agriculture est loin d'être engagée. Afin que vous le reteniez, je vais en faire une charade :
Mon premier est un revenu agricole qui diminue et qui, quand il ne diminue pas, stagne au prix d'une baisse d'actifs plus rapide que celle du revenu de la ferme France. Bref : mon premier est une régulation par le nombre de producteurs.
Mon deuxième est une part des aides publiques dans ce revenu qui fait de nous, lentement, des fonctionnaires. Je n'ai rien contre les fonctionnaires, tant qu'ils sont moins préoccupés de justifier leur emploi que de se mettre au service de la société. En tant que représentant des jeunes, je l'affirme : s'il revient moins cher à la nation de payer des chômeurs que de subventionner des paysans, l'agriculture n'a pas d'avenir. Et la société non plus.
Mon troisième est la suppression progressive des mécanismes de régulation de nos marchés qui rend les crises plus fréquentes, plus durables, plus dévastatrices.
Mon tout, c'est une situation intenable.

Du côté des jeunes, nous mettons sur la table une proposition à débattre : l'instauration, partout dans le monde, de marchés communs protégés aux frontières à l'intérieur desquels les prix rémunèrent le travail, moyennant la mise en place de mécanismes de régulation de l'offre. En un mot, l'application d'un simple principe de bon sens, par zones de productivités agricoles comparables : l'adéquation entre l'offre et la demande solvable.
Vous connaissez nos positions et je ne vais pas m'y attarder. Mais je tiens à signaler que nous sommes très intéressés par les travaux actuellement conduits pour préparer le prochain Congrès de la FNSEA. Nous souhaitons y prendre une part active.
Nos idées sont parfois taxées d'utopisme. En général, simplement parce que nous parlons protection tarifaire aux frontières.
Eh bien je l'affirme : la vraie utopie, c'est de croire que nous allons encaisser toujours plus de charges sans augmenter nos recettes. la vraie utopie, c'est de croire que les contraintes environnementales et sanitaires, sous prétexte qu'elles sont légitimes, et elles le sont, seront assumées par des paysans anesthésiés à coups de subventions.
Nous ne sommes pas opposés au recours au deuxième pilier de la Pac, le volet " Développement rural. " Nous avons même été les premiers à le revendiquer et nous ne renions pas ces positions. Mais pas au prix d'un démantèlement du premier pilier. Pas au prix d'une baisse des prix. La politique rurale n'est pas la politique agricole.
Nous continuons à travailler en ce sens. Notre prochain rapport d'orientation prolongera le précédent. Nous avons proposé une autre mondialisation, nous allons proposer une autre rémunération de notre travail que celle de l'aide publique. Une alternative au libéralisme vert, qui consiste à déguiser tous les renoncements politiques face à l'économique avec le tout bio, le tout vert, les niches, l'alimentation à deux vitesses.
Car la situation actuelle est celle d'un gigantesque sablier. En haut du sablier, 60 millions de consommateurs. En bas du sablier, 600 000 agriculteurs. Et au milieu du sablier, la taille de guêpe : 6 centrales d'achat. Le droit de la concurrence laisse se former ce goulet d'étranglement, et nous empêche de nous entendre pour faire valoir notre pouvoir de négociation ! ce droit doit être aménagé. Le sable de la valeur ajoutée doit couler.
Les consommateurs profitent de nos gains de productivité. Les industriels et les distributeurs profitent de nos gains de productivité. Nous revendiquons d'en profiter aussi, voire en priorité ! nous n'avons pas vocation à porter à bout de bras les autres secteurs de l'économie et le pouvoir d'achat de tous !
Je terminerai en évoquant notre spécificité de jeunes : au-delà de cette perspective de revenu qui est la première politique d'installation, il nous faut une politique d'aide à l'installation en tant que telle. Une politique qui permette de transmettre des entreprises, leur capital, leurs promesses, à de jeunes professionnels formés.
Cette politique doit reposer sur quatre volets :
Une adaptation du parcours à l'installation, mieux orientée vers les projets marginaux ou atypiques, mieux orientée vers le public Hors cadre familial ; Une action ciblée sur les cédants car, comme le disait hier le réalisateur du film " Une hirondelle a fait le printemps, " céder est plus difficile que s'installer. Un jeune qui s'installe a un projet, la vie devant lui ; un cédant se sépare d'une partie de sa vie, et c'est toujours une déchirure ;
Une synergie locale entre tous les acteurs institutionnels qui doivent moins se préoccuper de justifier ce qu'ils font dans leur coin que de travailler ensemble, en complémentarité ;
Une promotion du métier qui est trop souvent conçu comme une impasse, que trop de parents ne souhaitent pas pour leurs enfants.
A ce sujet, je souhaite évoquer un grand projet que les jeunes agriculteurs européens sont en train de lancer dans les quinze pays de l'Union européenne : le projet pédagogique Tellus. Il consiste en une mallette pédagogique et un site Internet à destination des écoliers du primaire, pour leur expliquer les métiers de l'agriculture en Europe.
Pour finir, je voudrais vous rappeler combien les mois qui viennent vont être déterminants pour notre profession : négociations commerciales internationales, élargissement de l'Union européenne, révision de la Pac, défi de l'agriculture raisonnée, et j'en passe. Aujourd'hui, à Paris, nous avons décidé, tous ensemble, de prendre notre avenir en main et de définir les contours de l'agriculture que nous voulons.
Je compte sur vous, en particulier les jeunes, pour porter le message partout où vos responsabilités vous le permettent : dans le monde agricole, auprès de la société civile, auprès des élus. En interpellant les politiques sur les sujets qui vous tiennent à coeur, vous pèserez, soyez-en certains, sur les décisions qu'ils prendront. Plus qu'un droit, c'est notre devoir que de dire ce que nous voulons.
Je vous remercie de votre attention.
(Source http://www.cnja.com, le 22 mars 2002)