Interviews de M.Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA, à RTL le 27 juin 2003, dans "Ouest France" le 4 juillet, "La Croix" le 7 juillet et "la Tribune" le 22 août 2003, sur l'accord sur la réforme de la politique agricole commune et les contreparties nationales attendues par la FNSEA.

Texte intégral

Ruth Elkrief .- Merci d'être avec nous et bonjour.
Jean-Michel Lemétayer.- "Bonjour."
Vous avez passé une nuit blanche à Luxembourg avant hier soir, avant l'accord sur la PAC. Hier, vous avez dit clairement : "cet accord nous a déçus". Est-ce que le Gouvernement français vous avait promis de résister jusqu'au bout, quitte à être isolé au sein des Quinze ?
- "Quelque part, nous l'espérions. Nous espérions qu'il fasse blocage contre le projet du Commissaire européen à l'Agriculture, M. Fischler, parce que nous assistons désormais à un changement radical de la politique agricole européenne sur ses fondamentaux. En fait, l'Europe, par les choix qui viennent d'être faits, abandonne, ce qui est un point dur pour nous, la gestion des marchés, puisque c'est la notion de découplage, [notion] évidemment compliquée pour ceux qui nous écoutent."
On précise qu'avant, les agriculteurs recevaient des subventions en fonction de leurs productions. Le problème, c'est que parfois ils recevaient beaucoup de subventions et donc ils produisaient beaucoup pour recevoir beaucoup de subventions. Et puis, maintenant, ils reçoivent une enveloppe limitée et ils produisent plus ou moins.
- "Oui mais là, je voudrais préciser quand même qu'ils ne recevaient pas beaucoup, parce qu'ils produisaient beaucoup. En fait, il y avait une aide à l'hectare indépendante du volume de leur production. On avait quitté - ce qui a été largement condamné - le productivisme. Là, maintenant, on va séparer très complètement l'aide de l'acte de production. Là, c'est l'abandon de la gestion des marchés, parce qu' si on veut mieux gérer les marchés, afin d'avoir une vraie politique de prix, pour assurer un revenu aux agriculteurs, il faut gérer les marchés. Là, on a une vraie démission sur la gestion des marchés. C'est pour cela que nous espérions que le ministre de l'Agriculture - les ministres de l'Agriculture, parce qu'ils sont quinze autour de la table - fassent obstacle au projet de M. Fischler qui est un projet finalement ultralibéral, puisqu'il laisse faire le marché, et je dis souvent que c'est le marché finalement qui va réguler les hommes."
H. Gaymard, le ministre de l'Agriculture français, qui a donc finalisé cet accord pour la France, affirme que les aides pour les agriculteurs ne baisseront pas, et que finalement la France va bénéficier de neuf milliards d'euros à peu près, et que ça ne changera donc rien aux revenus des agriculteurs.
- "Non, mais là aussi les aspects n'étaient pas budgétaires, puisque la décision sur le plan du budget de l'agriculture en Europe était une décision des chefs de l'Etat en automne dernier. Donc la question était de savoir si avec ce budget, fixé jusqu'en 2013, on allait poursuivre cette politique agricole, l'améliorer, dans le sens de la qualité, dans le sens de l'environnement, dans le sens de la sécurité tant souhaitée par les consommateurs. Et nous, nous disons oui à ces objectifs puisque finalement ce sont ces objectifs qui étaient soutenus par le projet, mais nous disons que ces objectifs, il fallait les mettre en oeuvre en montrant aux producteurs qu'on pouvait le faire en leur assurant plus de valeur ajoutée. Une meilleure valorisation de leur production."
Alors concrètement, vous pensez que quoi. Vous avez payé le prix politique d'un rapprochement entre la France et l'Allemagne ? Comment vous analysez ça ? parce qu'on sait que les agriculteurs ont toujours été très proches de J. Chirac, du défunt RPR, qu'il y avait une sorte d'affinité. Vous avez le sentiment que cette histoire est terminée ?
- " Non, nous comptions au contraire sur l'accord franco-allemand. Parce qu'il n'y a pas d'évolution de l'Europe sans la France et l'Allemagne, sur ce dossier comme sur beaucoup d'autres. Nous comptions sur l'accord franco-allemand pour faire échec à un projet très libéral, de libéralisation des marchés de l'agriculture, qui va faire de l'Europe une zone de libre échange. En fait, cette décision va encore plus loin puisque, pour faire plaisir un peu à tout le monde, la Commission a laissé une application à la carte. Et moi je dis même qu'on ne va plus avoir cette notion de politique agricole "commune", puisque la PAC veut bien dire cela... On est dans un marché unique, et on ne va plus avoir cette politique commune... "
Il y a une marge d'intervention de chaque Etat qui demeure.
- " Sur le plan politique, on aurait aimé effectivement que l'engagement qui avait été pris par le président de la République et le chancelier Schröder tienne bon, et que l'on ne cède pas finalement aux ambitions du commissaire européen. "
Je reviens, J-M. Lemétayer, sur cette question finalement de vos rapports avec J.Chirac, et globalement la majorité d'aujourd'hui. Est-ce que le président vous a appelé ? est-ce qu'il y a eu des contacts pour mieux faire passer la pilule, je dirais ?
- " Non non, mais il n'avait pas de raison de m'appeler. J'étais présent à Luxembourg où j'ai fait pression, autant que j'ai pu le faire, tant auprès de notre ministre de l'Agriculture, que d'ailleurs d'autres ministres de l'Agriculture au niveau de l'Europe. Mais ce qu'il va falloir faire demain, c'est nous retourner vers le Gouvernement pour analyser le plus rapidement possible les conséquences de cette Politique Agricole... "
Concrètement, qu'est-ce que vous allez demander ?
- " On va d'abord faire, nous, notre propre analyse des conséquences. Il faut que nous fassions de la prospective, puisque ça va s'appliquer seulement en 2005, voire 2006, voire 2007. Forts de cette analyse, nous demanderons - et je l'ai déjà annoncé - un rendez-vous chez le Premier ministre pour qu'on ait le plan d'accompagnement."
Qu'est-ce que vous allez demander, d'abord ce plan d'accompagnement, par exemple.
- " Nous ce que nous voulons, c'est que cette nouvelle politique agricole permette aux agriculteurs d'apprendre un métier, et surtout je pense aux jeunes, c'est-à-dire qu'il faut vraiment que la politique agricole demain donne des perspectives aux jeunes pour que ces nombreux jeunes qui vont arriver pour s'installer et pour prendre le renouvellement de très nombreux départs, croient en ce métier... On a besoin de renouveler nos générations aussi en agriculture, notamment en France, si l'on veut cette agriculture sur tous les territoires. C'est la force de la France, c'est d'avoir cette agriculture présente sur tous nos territoires, approvisionnant le consommateur en produits de qualité, diversifiés, etc "
Vous craignez des débordements justement, ou des manifestations un petit peu sauvages ? parce que, pour le moment, vous n'appelez pas à manifester contre cette réforme mais est-ce que vous craignez que votre base, comme on dit, s'exprime sans vos consignes ?
- " Non, je n'appelle pas à manifester. Nous avions hier une réunion de tous nos présidents départementaux, parce que nous savons que la décision est prise par les quinze ministres de l'Europe, et que manifester demain serait manifester finalement notre déception, notre grande déception par rapport aux choix qui viennent d'être faits, mais n'aboutirait pas à un changement de politique... Donc ce qu'il faut demain, c'est préparer la politique d'accompagnement de décisions qui viennent d'être prises. Et peut-être que là, par contre, nous manifesterons si le Gouvernement n'est pas suffisamment à l'écoute de la profession agricole pour justement accompagner cette réforme. "
Donc pas tout de suite de débordements, ou en tout cas ça n'est pas la consigne de la FNSEA.
- " Pas tout de suite, sauf que nous avons ce qu'on oublie de dire aussi, c'est que la situation actuelle de l'agriculture n'est pas bonne. Nous vivons une crise extrêmement sévère en production porcine, en production de volailles, d'ailleurs deux productions qui n'étaient pas concernées par la réforme de la politique agricole. Nous avons des difficultés aussi dans le domaine des légumes, et puis malheureusement, comme si ça ne suffisait pas les crises, on a aussi la sécheresse qui sévit de plus en plus durement et puis les conséquences du gel : vous savez si les fruits sont chers cette année, c'est parce qu'on a connu une terrible sécheresse qui a fait que dans toute la vallée du Rhône, il n'y a pas de production de fruits. Donc, on a beaucoup de difficultés et là, si le Gouvernement ne nous entend pas pour prendre les mesures qui s'imposent... Je ne suis pas là pour réclamer des aides supplémentaires, simplement pour dire qu'on ne peut pas laisser tomber les agriculteurs quand on vit des calamités comme celle de la sécheresse ou du gel. "
(Source : http://www.fnsea.fr, le 30 juin 2003)