Déclaration de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, sur les objectifs à atteindre pour la réussite de l'élargissement de l'Union européenne, Strasbourg le 3 mai 2004.

Intervenant(s) :

Circonstance : Intervention devant les parlementaires européens et des élus locaux français et allemands à l'occasion de la célébration de l'élargissement de l'Union européenne, à Strasbourg le 3 mai 2004

Prononcé le

Texte intégral

Monsieur le Président,
Madame le Maire de Strasbourg,
Mesdames et Messieurs les Députés,
Chers Amis,
L'on ne doit jamais convoquer l'histoire à la légère. Surtout quand, comme c'est le cas en Europe, le patrimoine hérité du passé est si abondant, si présent, si tragique parfois, que son spectacle nous invite à donner à nos actions d'aujourd'hui leur juste dimension, plus modeste.
Et pourtant, à vous voir ainsi réunis ensemble sur le Rhin, non pas de manière éphémère, mais en tant que Parlement, en tant que représentants permanents des peuples européens auprès de la grande Union, le seul mot qui me paraisse convenir est : historique.
Historique à l'échelle de l'Union européenne, naturellement, qui n'a jamais accueilli autant de nouveaux membres, et moins encore d'un seul coup.
Historique encore, à l'échelle de notre temps, puisque votre présence signifie que l'Union enterre ainsi, définitivement, les sombres marchandages de Yalta.
Historique enfin, pour le ministre français que je suis, de m'adresser à vous sur le Rhin. Le Rhin, que Victor Hugo voyait "à la fois français et allemand", "fleuve des guerriers et des penseurs" et qui lui paraissait raconter "toute l'histoire de l'Europe". Le Rhin en effet européen, et grâce à vous en cet instant, plus que jamais à la source et au coeur du projet de la grande Europe unie.
Dès lors, que vous dire au nom de la République française, sinon : bienvenue
à bord !
Et vous faire part du très grand sentiment de fierté du gouvernement français, pleinement partagé je le sais par les autorités régionales et municipales, que le siège du Parlement européen soit établi ici, à Strasbourg. Nous faisons et ferons tout notre possible pour faciliter vos travaux, et accompagner vos séjours.
Mais au-delà de ces paroles de bienvenue, permettez-moi d'ajouter quelques mots sur la situation nouvelle dans laquelle se trouve désormais l'Union européenne.
Il existe aujourd'hui dans certaines opinions publiques en Europe, non pas tant un refus ou un rejet de l'élargissement de l'Union européenne, qu'une interrogation, un doute. Ce doute est le suivant : "comment réussir l'élargissement ?"
Ma conviction d'homme politique français a toujours été que cela est possible, à condition d'aller au bout de trois principes.
La liberté tout d'abord.
Liberté d'être soi-même, tout simplement, que la dictature soviétique a si longtemps limité ou empêché au-delà du Rideau de Fer. Liberté de l'échange, d'aller et de venir : une liberté pour les biens, les services, mais aussi une liberté pour les gens, les idées, les cultures. Certes, cela ne se fera pas totalement du jour au lendemain : ces libertés-là avaient d'ailleurs mis du temps à se concrétiser dans l'ancienne Europe des Quinze. Cependant, ce n'est pas la transition, mais l'horizon qui compte : et cet horizon sera, assez vite finalement, celui d'une Europe sans barrières.
Quant à la liberté de choisir la monnaie européenne, l'euro, elle est offerte à tous, à condition naturellement de le pouvoir - mais je ne suis pas pessimiste sur l'avenir - et de le vouloir.
Le deuxième principe est celui de l'égalité, ou même simplement de l'équité.
Egalité des Etats, qui doivent avoir les mêmes droits et remplir les mêmes devoirs, sans considération de taille ou de situation géographique. Le respect, dans l'Union européenne, ne se gagne pas par la taille, mais par l'exemple, par la démonstration de la réussite. L'influence ne s'obtient pas par l'invocation de la souveraineté ou la menace du veto, mais par la force de la créativité. A cet égard, je ne doute ni du respect, ni de l'influence dont seront crédités les nouveaux Etats membres, eux qui ont accompli des réformes si profondes.
Mais il y a une autre égalité, indissociablement liée à celle des Etats : celle des citoyens et de leurs droits, y compris celui de se faire entendre et représenter dans le cadre des institutions de l'Union européenne. A cet égard, la démocratie ne peut pas ignorer la démographie.
A cela, j'ajouterais l'égalité des chances. Dans ce magnifique discours de 1963 où il disait "faire un rêve", Martin Luther King proclamait que la Constitution des Etats-Unis d'Amérique était "comme un chèque à l'ordre de chaque citoyen américain", comme une promesse de liberté et de bonheur pour chacun d'entre eux. A sa manière, l'Union européenne n'a-t-elle pas le même devoir, celui de permettre à chaque citoyen européen, quels que soient son pays, sa langue, son lieu de résidence, d'avoir lui aussi la même chance à saisir ?
Pour ma part, je le crois, et pour cela l'Union élargie n'aura pas uniquement besoin de liberté et d'égalité, mais aussi et peut-être surtout besoin de solidarité.
Solidarité entre les gens et les territoires, compte tenu de la réalité du niveau de vie dans les nouveaux Etats membres. Un niveau qui s'est accru, qui inspire la confiance, mais qui reste encore éloigné de la moyenne de l'Union européenne. Il faudra, j'en suis convaincu, un effort financier déterminé dans les dix ans qui viennent pour poursuivre et amplifier ce mouvement de convergence partout où cela restera nécessaire. Le moment venu, la France soutiendra cet effort, dans le respect des nécessaires équilibres financiers.
La France s'engagera également en faveur de la solidarité des projets économiques. Je veux le dire aujourd'hui : c'est l'intérêt de tous. C'est l'intérêt des pays qui entrent dans l'Union européenne de bénéficier de nouveaux investissements, d'accueillir de nouvelles activités. Comme c'est l'intérêt des pays déjà membres de l'Union de trouver, dans le développement de ces marchés, le supplément de croissance qui leur fait actuellement défaut. Ce n'est pas une vision théorique. Mais, bien au contraire, le fruit des expériences réussies par le passé en Espagne, en Grèce, en Irlande, au Portugal.
Tout cela est plus vrai encore dans le domaine des coopérations scientifiques et industrielles. Ces coopérations sont lourdes, longues, coûteuses - trop sans doute pour un seul pays. Et pourtant, elles sont vitales pour l'avenir de nos entreprises et de nos emplois. L'Europe, depuis longtemps, est la seule solution pour les mener à bien. Hier, avec Airbus et Ariane ; aujourd'hui et demain, avec ITER et GALILEO. Ces coopérations, ces entreprises communes, sont ouvertes à tous, au bénéfice de tous.
Enfin, comment ne pas mentionner l'évidente, l'absolument nécessaire solidarité politique. Dont la meilleure illustration sera, à mes yeux, la mise en oeuvre opérationnelle de la clause de solidarité contre le terrorisme, inventée par la Convention, et adoptée il y a quelques semaines par le Conseil européen.
Mesdames et Messieurs les Députés, chers Amis,
Il nous reste encore beaucoup à faire ensemble. Il y a tant de transitions à organiser, de synergies à inventer, dans cette très grande Union qui est maintenant la nôtre - et qui s'agrandira encore, d'abord avec la Bulgarie et la Roumanie. Mais tous ces efforts, ceux qui ont été réalisés comme ceux qui vont venir, peuvent être fragilisés si notre unité politique n'est pas assez forte.
Nous pourrons être animés des meilleures intentions, être habités par les plus grandes ambitions, si nous ne disposons pas des instruments nécessaires pour discuter et décider ensemble, pour donner à l'Union européenne les moyens d'exister politiquement vis-à-vis de ses citoyens et sur la scène mondiale, alors le projet européen dans son ensemble sera mis en échec.
Car les défis du monde d'aujourd'hui et de demain ne peuvent être surmontés par une seule nation, une seule puissance, même la plus forte. Ils appellent, sous une forme ou sous une autre, l'effort conjoint des nations. L'Europe réunifiée doit demeurer à l'avant-garde de cette évolution.
Voilà pourquoi la première de toutes les conditions nécessaires pour réussir l'élargissement est l'adoption, au plus vite, du projet de Constitution européenne préparé par la Convention. Je ne m'exagère pas les vertus de ce texte. Mais il représente, à tous égards, le meilleur compromis possible pour faire fonctionner et avancer notre construction commune. La Conférence Intergouvernementale qui doit l'adopter a d'ailleurs reconnu qu'il n'existe à ce projet aucune alternative crédible.
Et puis, quel signal éclatant d'unité politique que l'adoption de ce projet de Constitution préparé et discuté dans le cadre d'une Convention où vingt-huit pays étaient représentés ! Quel démenti à tous ceux qui disaient que l'élargissement de l'Union ne lui permettrait plus d'avancer, et de s'approfondir ! Quel exemple enfin pour les autres régions du monde, qui suivent attentivement l'évolution européenne, pour démontrer qu'il est possible de devenir plus unis tout en étant plus nombreux !
Il nous reste quelques semaines pour régler les dernières questions encore discutées sur ce texte si fondamental. Je n'en sous-estime pas la difficulté. Mais nous sommes si proches du but, si près de saisir la dernière chance qui s'offre à l'Europe élargie de devenir plus unie, que je ne peux imaginer l'échec. Dans ces derniers mètres avant le sommet, en bon montagnard, je fais pleine confiance à la présidence irlandaise, qui a su avec patience nous guider à cette altitude.
Alors, parvenus tous ensemble au but, nous pourrons définitivement nous réjouir non seulement d'avoir accompli l'élargissement, mais d'avoir mis la maison en ordre de marche.
Vive l'Europe unie, vive l'Europe réunie !
Je vous remercie de votre attention.
(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 5 mai 2004)