Interview de M. Serge Lepeltier, ministre de l'écologie et du développement durable, à RTL le 4 novemvre 2004, sur la mort de la dernière ourse de Pyrénées abattue par un chasseur.

Texte intégral

Jean-Michel APHATIE : Bonjour Serge Lepeltier. L'ourse Cannelle, âgée de 15 ans, a été abattue lundi par des chasseurs dans la vallée d'Aspe, en Béarn, tout proche de l'Espagne. Jacques Chirac s'est ému hier de cette mort, et vous-même vous serez sur les lieux en vallée d'Aspe ce matin. La mort de cette ourse prend les allures d'une affaire d'état Serge Lepeltier. Est-ce que vous n'en faites pas un peu beaucoup ?
Serge LEPELTIER (Réponse) : C'est vrai que c'est une véritable catastrophe écologique, puisque cette ourse était la dernière ourse de source pyrénéenne. C'est donc une perte, à la fois évidemment pour le patrimoine naturel, mais aussi pour le patrimoine culturel de cette région et je crois que nous sommes là face à un problème quasiment de société. C'est la société qui doit s'obliger à protéger des espèces telle que l'ours.
QUESTION : Les chasseurs qui l'ont tuée se disent "en état de légitime défense". Ils ont failli être agressés par cette ourse, expliquent ceux qui participaient à cette battue. Vous comprenez leurs arguments ?
Serge LEPELTIER (Réponse) : Ecoutez j'ai demandé immédiatement, dès lundi, qu'une enquête très approfondie soit menée pour connaître, à la fois les conditions de la présence des chasseurs sur place (puisqu'on s'étonne en fait - alors que la présence de l'ourse et de l'ourson était parfaitement connue - que des chasseurs aient été sur place, puisque l'information avait été largement donnée)... et puis évidemment que cette enquête nous précise les conditions du tir qui a été fatal à l'ourse.
QUESTION : Vous n'avez pas de résultat pour l'instant de cette enquête ?
Serge LEPELTIER (Réponse) : Non pas en ce moment. Il y a une enquête judiciaire en cours, et j'ai demandé que l'Etat se porte partie civile. Ce qui est important, c'est de voir pourquoi une chose comme ça a pu arriver et puis surtout de faire en sorte qu'elle ne puisse pas se reproduire dans l'avenir.
QUESTION : Mais pourquoi c'est arrivé ? Parce qu'il est sans doute difficile de faire cohabiter des ours d'un côté, et puis des éleveurs, des gens qui ont des troupeaux, des chasseurs dans la même région. C'est sans doute ça la raison, non ?
Serge LEPELTIER (Réponse) : Pour avoir beaucoup rencontré dans les semaines qui viennent de se passer des acteurs, puisque j'avais rencontré il y a quelques jours des associations concernées par l'ourse, et puis naturellement les élus concernés par la région, je trouve vraiment que cette compatibilité entre l'ourse et les populations présentes sur place, ne faisait que se renforcer. Et je crois que là, progressivement, et peut-être parce que d'ailleurs l'ours fait partie de la culture pyrénéenne - il ne faut pas oublier que l'ours est l'emblème des Pyrénées - eh bien cette compatibilité, progressivement, et je pense déjà depuis un certain temps, s'inscrivait dans la vie locale.
QUESTION : Allez-vous décréter des zones de non chasse pour faire en sorte que cet accident ne se reproduise pas ?
Serge LEPELTIER (Réponse) : Ce que je souhaite voir aujourd'hui, c'est comment faire en sorte que ça ne se reproduise pas, et donc peut-être décider de certaines zones de tranquillité lorsque la présence de l'ours est avérée. Il faut encadrer un certain nombre d'activités - je pense bien évidemment à la chasse, mais peut-être à d'autres - pour faire en sorte, justement, que lorsque nous avons en particulier une mère et son ourson, et nous savons que dans les Pyrénées nous en avons une autre avec son ourson, eh bien il faut en sorte que cette tranquillité soit assurée, et qu'un incident, un accident dramatique comme celui-ci ne puisse pas se reproduire.
QUESTION : Encadrer la chasse, ça ne veut pas dire décréter des zones de non chasse... c'est autre chose...
Serge LEPELTIER (Réponse) : Ca veut dire, lorsque nous connaissons la présence de l'ours - et il faut savoir qu'il y a un suivi quasiment permanent qui est fait - eh bien peut-être dans ces zones, l'interdire.
QUESTION : On dit que vous allez décider d'introduire de nouveaux ours pour remplacer donc l'ourse Cannelle, et puis pour maintenir les autres ours présents dans cette vallée d'Aspe. C'est vrai ?
Serge LEPELTIER (Réponse) : Je souhaite d'abord faire confiance bien sûr aux Pyrénéens, en discuter avec eux et voir les conditions, les modalités d'une telle réintroduction. Je crois que c'est avec eux que je souhaite en discuter et je souhaite, quant à moi, prendre une décision et je souhaite l'annoncer avec les Pyrénéens, d'ici la fin de l'année.
QUESTION : Mais ceux qui connaissent le dossier, ceux qui suivent ces ours depuis longtemps, disent qu'il est inévitable d'en implanter de nouveaux. C'est un avis qui vous parait fondé ?
Serge LEPELTIER (Réponse) : C'est en tout cas un avis que je prends en compte. Mais encore une fois, ce n'est pas dans un bureau parisien que l'on peut prendre une telle décision ; c'est la raison pour laquelle je suis sur place aujourd'hui, pour voir les conditions, à la fois de vie de l'ours, mais aussi naturellement les conditions de vie des Pyrénéens dans ces hautes montagnes et prendre la décision, cette décision qui est une décision importante, avec eux.
QUESTION : Je ne sais pas si c'est de la polémique politique, mais Dominique Voynet, qui était avant vous au ministère de l'Ecologie, a dénoncé hier - je la cite - "les tergiversations du ministre de l'Ecologie, incapable de tenir tête aux lobbies".
Serge LEPELTIER (Réponse) : Je pense que dans toutes ces questions, d'abord il faut être serein, et surtout assurer un équilibre entre je dirais tous les acteurs qui vivent sur place. Et nous ne pouvons pas tirer d'un trait, comme ça, les personnes qui vivent sur place et en particulier les éleveurs, qui sont souvent des éleveurs transhumants, qui vivent une vie difficile. Donc il faut, aussi, discuter avec eux et mes décisions sont toujours prises pour aller vers le sens de cet équilibre, et que les populations - c'est-à-dire ici les Pyrénéens - eh bien s'approprient les décisions que nous avons à prendre. Mais il est bien évident que la défense, la préservation de la nature, est un objectif pour moi essentiel et premier.
QUESTION : L'ourse Cannelle était accompagnée d'un petit ourson, qui a dix mois environ. On pense que sa vie est menacée maintenant.
Serge LEPELTIER (Réponse) : Nous faisons tout aujourd'hui pour que sa survie soit assurée et pour cela nous prenons toutes les mesures pour assurer sa tranquillité, en particulier interdire évidemment tout acte de chasse dans le secteur concerné, pour qu'il puisse vivre dans le lieu que sa mère a choisi, et qu'il connaît.
QUESTION : J'ai lu un petit écho dans Paris-Match qui parait aujourd'hui: Nicolas Hulot a participé, indique l'hebdomadaire, à une longue réunion à Matignon avec Jean-Pierre Raffarin, à la demande de Jacques Chirac. Est-ce qu'il y a un ministre bis de l'Ecologie aujourd'hui en France Serge Lepeltier ?
Serge LEPELTIER (Réponse) : Ecoutez sachez que moi je suis en contact permanent avec Nicolas Hulot, un contact d'abord amical parce que ses avis sont des avis importants, il connaît bien le sujet, nous nous connaissons depuis très longtemps. Et je puis vous dire qu'il ne se considère pas comme tel et s'il devait se considérer comme tel, je pense que ça n'aurait pas beaucoup de sens dans notre système institutionnel.
QUESTION : Donc, tout va bien, il n'y a pas de parasitage de votre action.
Serge LEPELTIER (Réponse) : Non, aucun. Et puis sachez que nous travaillons. Et je travaille avec un grand nombre d'associations et Nicolas Hulot est une personne extrêmement représentative de ce "plus écologique" que nous devons mettre en place dans notre pays. C'est vraiment le défi écologique, qui est aujourd'hui un défi pour notre société. Tout simplement, nous la détériorons beaucoup sur le plan mondial.
QUESTION : Serge Lepeltier, le vrai ministre de l'Ecologie donc... qui sera en vallée d'Aspe ce matin... était avec nous sur l'antenne d'RTL. Bonne journée.
(Source : Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 4 novembre 2004)