Interview de M. Jean-François Lamour, ministre de la jeunesse, des sports et de la vie associative, sur LCI le 14 novembre 2005, sur sa position concernant les mesures gouvernementales annoncées - soutien au milieu associatif et instauration d'un service civil - en réponse aux violences urbaines.

Texte intégral

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A. Hausser - Le Conseil des ministres extraordinaire de ce matin va proroger l'état d'urgence...
J.-F. Lamour - On verra la décision du Conseil des ministres...
Q- Ce n'est pas de moi, je croyais que c'était annoncé ?
R- Vous savez, la mise en place du couvre-feu est un signal très fort, envoyé bien sûr aux émeutiers, mais également aux familles de ces jeunes qui, malheureusement, se laissent aller un peu à accompagner ces émeutiers. C'est leur dire que cela ne peut plus durer. Il faut le retour à l'ordre et au calme dans les banlieues, pour envisager effectivement, ensuite, une action forte, coordonnée, de la part du Gouvernement. C'est le message qui a été entendu. On voit que ces violences commencent à décroître dans les différents quartiers, partout en France. Il faut poursuivre cet effort. Il faut aussi donner la possibilité aux forces de l'ordre, aux préfets, de travailler dans ce sens.
Q- Trois mois, cela vous paraît-il être le temps nécessaire pour vraiment mettre fin à la crise ?
R- Certainement pas. Mais c'est la logique : on a mis en place ce couvre feu, il y a maintenant quelques jours, et ensuite, la prochaine étape, c'est de le mettre à disposition des préfets, pour une durée de trois mois. Je suis convaincu que le retour au calme arrivera bien évidemment avant.
Q- Vous vous êtes dit effondré, quand vous avez vu ce qui se passait dans les banlieues, notamment quand on met le feu aux gymnases ou dans les écoles. Quels gestes suggérez-vous pour marquer la fin de cette crise et le souhait vraiment du Gouvernement d'en sortir ?
R- Vous avez raison : il faut que l'on soit maintenant en ordre de marche, pour répondre aux attentes à la fois de ces jeunes, [que] je comprends parfaitement, pour la grande majorité d'entre eux - je ne parle pas des casseurs, je ne suis pas le "ministres des casseurs", je suis le ministre de la Jeunesse... Je pense effectivement qu'il faut leur envoyer de nouveaux messages, pas un énième plan, mais le renforcement d'un certain nombre de mesures. Le plan de cohésion sociale de J.-L. Borloo, porté par le Premier ministre, attendu par le président de la République, porte ces espoirs. Il s'agit bien sûr de rénover le logement, de créer de l'emploi aidé. Mais ce qui manquait - et c'est certainement l'enseignement qu'il faut tirer de cette crise -, c'est un peu plus de supplément d'âme, de la chair autour de ce remarquable dispositif : 15 milliards d'euros sur cinq ans, 800.000 jeunes qui vont être concernés par ces emplois. Eh bien, ce supplément d'âme, cette chair autour du dispositif, c'est l'engagement associatif. C'est pour cela que le Premier ministre a annoncé 100 millions d'euros pour aider les associations à accompagner ce dispositif.
Q- Il faut quand même dire que vous êtes le ministre de la vie associative aussi, et que les associations étaient les parents pauvres, peut-être pas seulement du plan, mais aussi du budget 2005 et 2006...
R- Il nous fallait des priorités, avec ce respect d'un déficit en deçà des 3 %. Et effectivement, on peut le dire, un certain nombre d'associations ont souffert. Mais attention, les 100 millions d'euros, il ne s'agit pas de déverser une énième ligne budgétaire vers ces associations. Il faut de l'efficacité. Le deuxième enseignement de cette crise, c'est que les maires des villes ont été remarquables, quelle que soit leur tendance. Et je crois que ce sont eux qui peuvent définir, avec les services de l'Etat, les meilleurs associations, celles qui sont les plus à même de répondre justement à cette attente, à cet accompagnement nécessaire, pour à la fois, bien sûr, le retour au calme, et par exemple, lutter efficacement contre les discriminations.
Q- C'est ce que vous appelez "l'efficacité", c'est un autre mode d'attribution des subventions ?
R- Effectivement. En tout cas, en écoutant de façon beaucoup plus précise les maires des villes concernées, des quartiers concernés, faire en sorte d'attribuer ces subventions là où bien sûr on en a besoin, et là où elles sont effectivement utilisées.
Q- Ce n'était pas le cas ?
R- Disons que l'on aidait beaucoup les grands réseaux associatifs, ce qui est très bien, sans véritablement savoir, non pas où allait cet argent, on le sait, mais évaluer l'efficacité, évaluer les dispositifs mis en place. C'est la priorité maintenant : aider les associations, aider les maires des communes concernées, mais le faire avec beaucoup plus d'efficacité, pratiquement du sur-mesure, pour accompagner ces dispositifs, et surtout accompagner ces jeunes.
Q- On a aussi évoqué le rétablissement, sinon du service militaire, d'un service civique...
R- Oui, j'ai quand même l'impression que là, c'est faire du neuf avec du vieux. Vous savez que le président de la République, en 1996, a annoncé la suspension du service national. Je ne comprends pas cette logique qui est de dire que pour être tranquille, on va rétablir un service national, certes pas militaire mais civil, mais semble-t-il pour un phénomène de brassage. Mais vous savez très bien que ce brassage, au service national, n'existait plus. Ceux qui ne voulaient pas ou ceux qui ne pouvaient pas assurer ce service national, se débrouillaient pour nepas le faire. Je crois que l'exemple de la fausse bonne idée. Par contre, je suis tout à fait favorable à un service civil volontaire, expression de l'engagement des jeunes, faire en sorte que ces jeunes qui ont envie de prendre des initiatives, de porter des travaux d'intérêts généraux, de faire en sorte d'aider les associations, qu'ils s'engagent sur une durée de trois, six ou neuf mois, sur des projets associatifs, mais de façon volontaire. Alors, oui, je suis prêt à les aider. C'est d'ailleurs pour cela qu'un projet de loi a été voté au Sénat, il y a quelques mois, et qu'il sera présenté, je l'espère, dans les toutes prochaines semaines, à l'Assemblée, pour porter ensuite ce volontariat au travers de grands programmes nationaux, dans le domaine de la jeunesse, de la domaine par exemple de l'environnement ou des sports...
Q- J'entends bien, mais vous savez bien que ce ne seront pas forcément les jeunes qui en auraient le plus besoin, qui seraient volontaires ?
R- Mais bien sûr que si !
Q- Eh bien non, parce qu'il faut leur arriver à leur faire faire la démarche...
R- Eh bien, à nous de les inciter, à nous de leur exprimer à la fois cette attente de la société, qu'ils nous démontrent qu'ils veulent faire un geste pour la société. Et nous allons les accompagner, mais pas de façon obligatoire. Cette notion d'obligation de service civil est dépassée.
Q- Faut-il expulser les étrangers qui... ?
R- La loi, dans ce domaine, doit s'appliquer au cas par cas. C'est ce qui est envisagé, à la fois d'ailleurs par les juges et par les préfets...
Q- Cela ne va-t-il pas être fait de manière un peu expéditive ?
R- Bien évidemment que non, puisqu'il y aura toujours la possibilité d'aller vers le juge administratif. Donc en aucune façon... C'est une mesure qui fait partie des dispositifs à la disposition des préfets. Donc la loi doit s'appliquer, simplement la loi. Il s'agit d'étudier cas par cas la situation de tel ou tel qui aurait effectivement attenté à l'ordre public et à la sécurité de la nation.
Q- Faut-il des exemples ?
R- Il ne s'agit pas d'"exemples". Il s'agit simplement d'appliquer la loi. Le retour au calme est l'expression d'une volonté populaire forte :faire en sorte que le calme revienne dans les cités. La mise en place du couvre feu en était un exemple. Et ensuite, effectivement, il faudra passer à cette phase de réconciliation, de travail en profondeur. Quand on imagine que plus de 100.000 logements vont être construites dans notre pays grâce à ce plan de cohésion sociale, nous en avons besoin. Cette ghettoïsation qui existe dans notre pays, cette discrimination, il faut faire en sorte de lutter contre, il faut faire en sorte de trouver les moyens pour échapper à cette communautarisation d'une certaine partie de la population. C'est vraiment ce que je redoute le plus.
Q- Allez-vous vous lancer en politique ?
R- J'y suis, je m'y sens bien. Ce n'est pas un métier facile...
Q- Allez-vous briguer une élection ? A Paris ?
R- Je vais effectivement poursuivre mon action politique. A Paris, peut-être pas. Je suis né en région parisienne, j'ai vécu dans le Val-de- Marne, je me sens bien en Ile-de-France, j'y ai fait pratiquement toute ma carrière politique, depuis que je suis rentré au cabinet du maire de Paris, qui était J. Chirac. Je me sens bien en Ile-de-France. Donc pourquoi pas poursuivre en Ile-de-France ?
Q- N'êtes-vous pas plus précis ce matin ?
R- Non.
(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 18 novembre 2005)

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