Tribune de M. Philippe Douste-Blazy, président du groupe parlementaire UDF à l'Assemblée nationale, dans "Le Monde" du 21 avril 2001, sur la situation économique, les plans sociaux, la croissance, la mutation du capitalisme et sur les propositions de l'UDF pour le développement d'un actionnariat salarié et la création de fonds de pension, intitulée "Le profit partagé".

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Média : Emission la politique de la France dans le monde - Le Monde

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Au moment où un vent mauvais semble prêt à souffler sur le terrain économique et social, il est temps, à un an des échéances déterminantes, de tenir aux Français un discours politique responsable. S'il y a avis de tempête, c'est parce qu'il y a la onjonction de plusieurs phénomènes.
D'abord, l'annonce de plans sociaux dans des grands groupes industriels et ommerciaux nous a replongés dans les paradoxes de l'économie : la loi du profit, créatrice de richesses, est aussi celle qui provoque des licenciements et des redéploiements d'activités au sein d'une même entreprise. Créations certes, mais aussi destruction de richesses et d'emplois, telles sont les règles de l'économie de marché.
De plus, certains ont cru à tort depuis quatre ans que l'économie française allait connaître une croissance illimitée. Or, depuis quelques mois, les prévisions de croissance ont perdu près d'un demi-point, quand ce n'est pas un point pour les plus pessimistes d'entre elles.
Troisièmement, une mutation du capitalisme est en train de s'accomplir au détriment des salariés. Les consommateurs exigent des produits toujours meilleur marché et de toujours meilleure qualité et les actionnaires attendent de leurs placements une rentabilité toujours croissante. Entre ces deux puissances économiques, les salariés pris en tenaille servent de nouvelle variable d'ajustement. Depuis dix ans, le partage des fruits de la croissance se fait au détriment des revenus de travail et au profit des revenus issus du capital.
Montent, enfin des revendications de certains salariés dont on exige toujours plus de mobilité, de disponibilité, d'adaptabilité et d'inventivité, sans véritable contrepartie. Pour la première fois des syndicats minoritaire cherchent à profiter de cette situation et à séduire par la radicalisation de leurs mots d'ordre toute une frange de salariés exaspérés. Ils viennent d'ailleurs de laisser sur les quais de gares des millions de vacanciers, ce qui ne s'était pas produit depuis décembre 1995.
Cette période de croissance n'a pas été mise à profit pour conduire à bien les grandes réformes dont la France et les Français ont besoin. Pour la première fois, une question qui semblait, encore hier, incorrecte, devient d'actualité :
le gouvernement Jospin n'a-t-il pas fait rater un train aux Français ?
Face à ces réactions, nous avons une responsabilité majeure : apporter des réponses de long terme à cette transformation structurelle du capitalisme français pour offrir aux salariés les contreparties qu'ils sont en droit d'attendre.
Dire la vérité, c'est refuser de tomber dans les délices bien françaises dans des petites phrases et des formules-chocs, de la réglementation comme unique solution ou encore d'une certaine fascination face à de nouvelles formes de contestation plus radicales.
Au lieu d'allumer partout en France de nouveaux bûchers idéologiques, il faut essayer de répondre à trois questions essentielles pour l'avenir de la cohésion sociale :
- Les revenus des Français : comment pouvons-nous ouvrir de nouvelles perspectives de rémunération et d'ascension sociale dans un contexte de fortes pressions sur les salaires ? Si hier le salarié pouvait consommer à crédit grâce à l'inflation et aux promesses d'augmentations de salaire, aujourd'hui il est confronté à un avenir sans réelle perspective. Le courage est de proposer une solution alternative, le dépassement du modèle strictement libéral.
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La seule issue pour résoudre le conflit entre les salariés et les actionnaires passe par le développement d'un actionnariat salarié généralisé pour être réellement équitable. Sans démocratisation des stocks-options et sans une plus grande participation au capital de leur entreprise, il n'y aura pas de profit équitablement partagé. Le mouvement, pour être de grande ampleur, doit s'appuyer sur des négociations et une incitation fiscale pour toutes les parties. La crise boursière que subissent actuellement les grandes places financières ne remet pas en question la nécessité d'un meilleur accès des Français au marché boursier.
- Le financement des entreprises françaises : comment corriger une des faiblesses structurelles de l'économie française, à savoir que la Bourse n'attire pas l'épargne des particuliers orientée depuis des siècles vers le financement de la dette de l'Etat ? Aujourd'hui, c'est la Bourse qui pour une large part finance les entreprises. Il n'est donc pas surprenant que les capitaux étrangers possèdent 35% des sociétés françaises cotées en Bourse, pourcentage record dans toutes les économies occidentales. Pourcentage dangereux, qui soumet nos entreprises aux diktats sociaux de fonds de pension anglo-saxons plus tournés vers une rentabilité de court terme.
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Pourquoi ne pas proposer à nos concitoyens des fonds paritaires de pension sur un modèle éthique et social ? Leur gestion serait contrôlée par les représentants des salariés et des entrepreneurs. Ces fonds de pension intégreraient des critères sociaux tels que la protection de l'environnement, le refus des licenciements secs, la participation des salariés à la vie de l'entreprise, une politique salariale dynamique.
Pourquoi la France serait-elle le seul pays développé à se tenir à l'écart du levier financier et de cette arme décisive dans la compétition mondiale que sont les fonds de pension ? Sans cet instrument d'épargne et de financement, le risque est grand que des pans entiers de notre économie ne soient finalement pas dirigés de l'étranger avec la conséquence que l'on sait : licenciements, brutalité des décisions et recherche exclusive du profit.
- Comment renouer un vrai dialogue social ? La mondialisation est avant tout l'extension des règles de fonctionnement du marché à des secteurs qui jusque-là les ignoraient. Ces règles doivent désormais s'appliquer aux entreprises pour le plus grand bénéfice de leurs salariés. Il faut, en France, une participation accrue des salariés dans les instances de contrôle et en particulier les conseils d'administration. Il faut établir une plus grande égalité de droit entre tous les détenteurs de capital.
Il n'y a pas d'incompatibilité entre le type de fonds de pension que je recommande t le souci social. Au contraire, ces fonds de pension sont à gestion sociale. Ils peuvent offrir aux partenaires sociaux de nouveaux espaces de négociations. Il faut reconnaître aujourd'hui le poids décisif des détenteurs de capital des entreprises, les actionnaires, dans la prise de décision. A travers de tels fonds de pension, les salariés pourraient peser très fortement sur l'organisation toute entière de l'économie et assumer un rôle essentiel de contrepoids et d'orientation pour une économie de marché à visage humain, pour un profit partagé. C'est le grand rendez-vous des prochaines années.
(source http://www.udf.org, le 26 avril 2001)