Interview de M. Jean-Marie Bockel, secrétaire d'Etat à la justice, à RFI le 16 septembre 2010, sur les critiques faites en Europe à la politique de la France vis-à vis des Roms, sur le projet de réforme des retraites et sur les objectifs de son parti de la "Gauche moderne".

Texte intégral

F. Rivière.- La Commission européenne a apporté hier son plein soutien à V. Reding, la commissaire européenne à la Justice et aux Droits fondamentaux, au lendemain de sa violente charge contre la politique d'expulsion des Roms du gouvernement français. L'Allemagne estime également qu'elle était dans le plein exercice de ses fonctions. Est-ce que cette affaire n'est pas en train de ternir gravement l'image de la France, en Europe et dans le monde, après d'ailleurs, aussi, les critiques de l'ONU, du Vatican ?
 
Oui. Je pense que... Enfin, non... Je pense qu'on est dans un vrai malentendu. Je dis non, parce que le Vatican, je pense que c'est quand même beaucoup plus nuancé que ce qu'on a pu lire au début. Mais au fond, cette question des Roms, c'est bien qu'enfin on en parle vraiment. Parce que jusqu'à présent, moi qui suis un des premiers maires français - il y a déjà plus de douze ans - à y avoir été confronté, donc je connais bien la question, je peux vous dire qu'on a beaucoup souffert pendant des années, à ce qu'on soit seul face à cette question, qui est une question très spécifique - je vous en dirai un mot. Et maintenant, il y a une prise en compte par l'Etat, parce que seul, on ne peut pas y arriver. Il y a un dialogue - même si au début il était un peu difficile, mais là, ça va déjà mieux - bilatéral avec la Roumanie. Et que, au fond, il y ait maintenant, dès hier soir avec le Premier ministre F. Fillon, qui a déjà dit un certain nombre de choses fortes, et ce matin avec N. Sarkozy, une vraie explication au niveau de l'Union européenne, est une bonne chose. Parce que de quoi s'agit-il ? Il ne s'agit pas de gens du voyage. Je connais bien la problématique des gens du voyage, je crois qu'il y a des règles du jeu à respecter de part et d'autre. Là, nous avons, notamment depuis la chute du Mur, des pauvres gens, misérables, qui sont venus échouer, au début dans des terrains vagues ou dans des squats, avec des caravanes sans roues, en tout cas incapables de se déplacer, encadrés par des mafias extrêmement cruelles, cyniques, et qui les tiennent dans une sorte d'esclavage moderne, avec bien sûr une explosion de la délinquance, des problèmes sanitaires. Enfin, la pire des choses. Moi, j'ai tenté il y a une dizaine d'années de les insérer dans ma ville, de manière modèle, avec des Algeco, avec une présence sanitaire, sociale, ils sont allés à l'école, on a fait ça pendant plusieurs années, on a échoué. Vous savez pourquoi ? Parce qu'on n'a pas commencé par démanteler ces trafics, ces mafias. Et là, il y a une dimension de fermeté qui est nécessaire. Après quoi - et c'est ce que nous allons d'ailleurs faire sur le terrain -, on peut redémarrer une démarche d'insertion. Et la fermeté n'est possible que dans un partenariat entre les pays. Mais ça, c'est une question que souvent les gens connaissent mal. Et je pense d'ailleurs que madame Reding, que je connais bien...
 
Oui, mais vous savez, ce qu'elle a visé, elle n'a pas contesté à la France le droit d'expulser des Roms, c'est la circulaire, la fameuse circulaire qui les désignait spécifiquement. C'est ça qui est en cause.
 
 Oui, elle l'a fait, tout de même, avec un sens de la nuance, si je puis me permettre, c'est comme l'évêque de Toulouse...
 
Qui avait souhaité une crise cardiaque à N. Sarkozy...
 
C'est un pauvre curé qui a certainement eu des propos, il l'a dit lui-même, qui ont dépassé sa pensée. L'évêque de Toulouse a fait également un rapprochement avec la période de vichy...
 
Un parallèle avec la Deuxième Guerre mondiale...
 
Vous comprenez, et ça, ce n'est pas acceptable. Ce n'est acceptable d'aucune manière. C'est un, je dirais, c'est un dérapage, c'est un excès de langage. On n'est pas dans cette situation, et le Gouvernement, et le Président Sarkozy...
 
Et quand N. Sarkozy dit à V. Reding « prenez-les vous, les Roms, au Luxembourg », vous trouvez que ça, ça élève le débat ?
 
C'est une manière de dire simplement - après, ils vont s'en expliquer calmement - que c'est un problème difficile, spécifique, et souvent, au niveau européen. Je le sais, moi, par des amis qui sont parlementaires européens, notamment ma collègue de la Gauche moderne M. Striffler, qui suit cette question au niveau de la Commission, enfin au niveau du Parlement. Eh bien ils ne savent pas exactement de quoi il en retourne. Et quand on le voit, quand on le sait - c'est ce qu'a voulu dire le Président - eh bien on se dit que c'est un problème peut-être un peu plus complexe qu'il n'y paraît. Je pense qu'une fois qu'on aura dissipé ce malentendu - la France d'ailleurs, soit dit en passant, a toujours respecté le droit, toujours. La circulaire, au fond, qui a été tout de suite réécrite, elle insiste, maladroitement - la première version - sur cette spécificité. Mais qui dit spécificité, ne veut pas dire stigmatisation ou amalgame. Nous sommes clairs, nous serons clairs, et aujourd'hui cette question sera dissipée, et toute personne de bonne foi, tant au niveau européen que français, ou même au-delà, le comprendra.
 
Puisque les Roms ont été désignés par le ministre de l'Intérieur comme une population surreprésentée dans les actes de délinquance, en région parisienne notamment, et particulièrement chez les jeunes, parlons de cette mission de la prévention de la délinquance des jeunes, qui vous a été confiée par le président de la République. Vous avez procédé ces derniers jours à l'audition d'un certain nombre de personnalités, dans ce cadre-là. Quel est l'objectif de cette mission ? Est-ce que ça ne va pas être un machin de plus ?
 
Je vais vous dire, si c'est un machin de plus, ça ne m'intéresse pas. Cette mission m'a été confiée le 2 août, lors d'un entretien avec le président de la République. C'était trois jours après le discours de Grenoble, où, d'ailleurs, il m'avait demandé de l'accompagner, et je lui ai fait part de mes convictions déjà anciennes, à la fois comme homme politique, comme maire. C'était à l'époque aussi des discussions que nous avions eues alors qu'il était ministre de l'Intérieur, qu'il ne peut y avoir une politique de sécurité durablement réussie - moi, j'ai toujours été un sécuritaire de gauche - que s'il n'y a en même temps, étroitement articulée, une politique de prévention. A la fois de prévention spécialisée, et dans ce domaine-là j'aurai des tas de propositions à faire. Il y a beaucoup de professionnels qui font un travail remarquable, qui doivent davantage travailler entre eux, mais [il y a] aussi une dimension sociétale, c'est la parentalité. Et aujourd'hui, elle a changé, mais c'est toujours les parents. Donc, comment les aider, comment leur permettre de mieux jouer leur rôle ? C'est indispensable. C'est le rapport à l'autorité, c'est également la question de l'école, le décrochage scolaire, l'absentéisme. Comment peut-on surmonter ces questions ? Et là-dessus, je vais faire des Assises de la prévention à la mi-octobre, avec d'ailleurs des élus de toutes sensibilités. D'ailleurs, je me rends aussi bien à Sarcelles que dans des villes de droite ou du centre, et puis ensuite, je remettrai mon rapport au Président. Mais pour moi, et je crois avoir compris que c'était aussi le cas pour lui, c'est vraiment un aspect majeur de la politique de sécurité en France.
 
Le projet de réforme des retraites a été adopté hier à l'Assemblée nationale, dans une ambiance particulièrement électrique. Vous êtes toujours un homme de gauche, si on s'en tient au nom de votre parti, la Gauche Moderne - j'allais dire "le Parti de gauche", vous voyez le lapsus... Est-ce que le président de la Gauche Moderne approuve, sans réserve, cette réforme ?
 
Le président de la Gauche Moderne approuve d'autant plus cette réforme que nous avons, comme formation politique, eu à la fois des contacts avec les syndicats, j'ai moi-même rencontré un certain nombre de responsables syndicaux comme monsieur Mailly. Nous avons été écoutés, comme l'ensemble des partis, par E. Woerth, et nous avons, nous, été les premiers, au niveau des formations politiques, à introduire la notion de pénibilité, à l'époque où c'était encore un peu flou dans le débat. Et autant - alors là, franchement, je sais qu'il y a beaucoup de gens à gauche qui pensent comme moi - on considère que cette réforme est nécessaire, autant toutes les améliorations qui ont été apportées, qui seront encore apportées au Sénat, rendent cette réforme à la fois nécessaire et totalement, socialement je dirais, adaptée à la réalité française.
 
Rapidement. Vous tenez vos universités d'été ce week-end. C'est quoi la Gauche Moderne ? Est-ce que c'est une gauche de droite ?
 
Non, c'est l'aile gauche d'une majorité de droite et du centre. La Gauche Moderne, si vous voulez, dans la perspective de 2012, et notamment du deuxième tour de l'élection présidentielle, ce sera le marqueur, le signal, vis-à-vis d'un certain nombre d'électeurs de gauche qui ne pourront pas voter pour M. Aubry, ou de manière générale, pour le candidat socialiste porteur d'une pensée archaïque, non adaptée au monde tel qu'il est aujourd'hui. Mais qui permettra effectivement à cet électorat, qui pourra peut-être hésiter à voter pour le candidat de la majorité, de le faire. Et ce, d'autant plus que nous sommes au sein de la majorité, avec d'autres, et notamment J.-L. Borloo, qui sera à Mulhouse samedi, les garants de la réforme juste.
 Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 17 septembre 2010