Interview de Mme Anne-Marie Idrac, secrétaire d'Etat au commerce extérieur, dans "Les Echos" le 9 novembre 2010, sur la stratégie commerciale de la Chine.

Texte intégral

Q - La Chine est dans le collimateur de la Commission européenne qui présente aujourd'hui sa nouvelle stratégie commerciale. Jusqu'où faut-il aller en matière de réciprocité ?
R - La réciprocité dans l'accès aux marchés et la protection de la propriété intellectuelle sont les deux sujets principaux qu'aborde le commissaire européen Karel de Gucht dans sa communication. En matière de marchés publics, cela suppose que la Chine adhère à l'accord de l'OMC sur l'accès aux marchés publics (AMP). Or, pour l'instant, les conditions dans lesquelles elle propose de le faire ne nous conviennent pas parce qu'elles sont trop restrictives.
Q - Si la Chine ne signe pas l'AMP, faudra-t-il lui fermer l'accès aux marchés publics européens ?
R - On a choisi la coopération et le dialogue, mais cela n'empêche pas de dire les choses. En outre, la Chine va demander à l'Europe un effort sur le statut d'économie de marché qui lui est si cher... Or, il y a un certain nombre de règles fixées par les textes que, pour l'instant, la Chine ne remplit pas. Mais, surtout, si elle obtenait ce statut, une partie des procédures actuelles d'antidumping - de l'ordre de 50 % - ne pourrait plus s'appliquer. Ce qui ferait entrer d'autant plus facilement en Europe des produits qui pénaliseraient nos entreprises. L'Europe perdrait des dizaines de milliers d'emplois qui sont aujourd'hui protégés.
Q - Que faire pour faciliter l'accès des entreprises au marché chinois ?
R - Les normes constituent un véritable obstacle à l'accès de nos produits sur ce marché. Nous plaidons pour que la Chine adopte des normes et des standards internationaux dans l'intérêt de tous - y compris dans celui des entreprises chinoises pour qu'elles-mêmes aient accès aux marchés internationaux.
Q - Avez-vous perçu, lors de la visite en France du président chinois, la semaine dernière, une évolution sur la propriété intellectuelle ?
R - Le ministre chinois du Commerce Chen Deming a dit que l'avenir de la Chine n'était pas de copier, mais d'innover. La Chine n'est pas l'atelier, mais le laboratoire du monde - elle se veut comme telle, en tout cas. Dès lors, elle comprend mieux l'importance de protéger l'innovation. La Chine commence à s'intéresser à la propriété intellectuelle, parce que ses entreprises se positionnent sur l'innovation. Mais il ne faut pas qu'elle entraîne les entreprises occidentales dans le piège de son propre système de protection. Les normes doivent être les mêmes pour tous et elles sont mondiales.
Q - Partagez-vous l'avis de l'OMC selon lequel les gouvernements continuent «à résister aux tensions protectionnistes» ?
R - Si l'on compare la situation à 1929, oui, les choses se tiennent bien. Mais, sur certains secteurs et dans certains pays, les obstacles non tarifaires existent. Nous sommes dans une situation de protectionnisme modéré, à bas bruit. Mais la menace de protectionnisme est très vivace. Elle est liée à la violence de la crise sociale. L'absence de résorption du chômage dans de nombreux pays renforce les tendances au protectionnisme. J'espère que les dirigeants réunis au G20 de Séoul renouvelleront leur appel au refus du protectionnisme. Il faut par ailleurs qu'il y ait, dans l'esprit français, un appel à la paix des monnaies, car cette guerre potentielle est un facteur très important de perturbation du commerce international.
Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 10 novembre 2010