Déclaration de M. Bruno Le Maire, ministre de l'agriculture, de l'alimentation, de la pêche, de la ruralité et de l'aménagement du territoire, sur la politique agricole, à Paris le 26 janvier 2011.

Texte intégral

Mesdames, Messieurs, merci de votre présence aujourd'hui.
Vous me permettrez de commencer ces voeux à la presse, en ayant une pensée pour Jean-Marie LEFEBVRE, qui était un ami personnel, un journaliste discret, mais efficace, et quelqu'un je dois dire, qui me manque beaucoup, ici à Paris, comme au Pays Basque où j'avais l'habitude de le voir.
Je voudrais également commencer ces voeux en vous disant à quel point je pense à tous les exploitants, tous les agriculteurs qui connaissent aujourd'hui, malgré l'amélioration de la situation agricole française, de réelles difficultés. L'agriculture française relève la tête, mais il y a encore des centaines, des milliers d'exploitants qui ne s'en sortent pas. Ayant l'habitude de tenir un langage de vérité, je tiens à rappeler que pour beaucoup de producteurs, dans le secteur de l'élevage en particulier, la situation reste difficile, et je continue à recevoir chaque jour des courriers de paysans qui me disent qu'ils n'en peuvent plus, que les prix sont trop bas, que les aides arrivent au compte-goutte et qu'ils ne voient pas l'horizon s'éclaircir. A tous ceux-là, je veux dire que l'Etat ne les laissera pas au bord du chemin, que je continuerai à me battre pour apporter des solutions à toutes les filières agricoles, notamment celles qui sont en crise aujourd'hui et que je souhaite que le redressement de l'agriculture française, qui est réel en 2010, profite à tous, et pas à quelques-uns. C'est pour moi en tous cas une incitation supplémentaire à m'engager à mille % pour l'agriculture et la pêche françaises.
Pour cela il faut que nous réussissions la profonde transformation agricole que j'ai entamée depuis près de deux ans à la tête de ce ministère. Et nous la réussirons. Et nous la réussirons au bénéfice de tous. Réussir cette transformation profonde, c'est d'abord gagner la bataille de la compétitivité. La compétitivité n'est pas un mot technique. La compétitivité, ça veut dire que je refuse que les parts de marché agricole en Europe et dans le monde soient prises par d'autres puissances agricoles que la France. Nous n'avons pas vocation à perdre année après année des parts de marché agricole en Europe et dans le monde. Nous n'avons pas vocation à laisser passer devant nous des trains de marchandises agricoles dont nous ne profiterions pas. Or, j'ai le regret de dire que faute de décision économique suffisamment courageuse, c'est la pente dans laquelle l'agriculture française était engagée. Si nous voulons gagner cette bataille de la compétitivité, il faut ces nouveaux instruments économiques. Nous en avons mis un certain nombre à disposition dans la loi de modernisation de l'agriculture et de la pêche. Je pense en particulier aux contrats qui sont aujourd'hui le seul moyen économique pour stabiliser le revenu des producteurs dans les années à venir. Et sur la mise en place des contrats dans la filière des fruits et légumes, comme sur la mise en place des contrats dans la filière laitière, je ferai en sorte que les délais soient tenus, car il en va de la stabilité des revenus des agriculteurs. Je n'ai jamais conçu cet instrument comme un instrument magique, mais je le conçois comme l'élément d'un tout, et si vous commencez à retirer une pierre à l'édifice, c'est tout l'édifice qui est menacé de s'écrouler.
Les autres moyens pour gagner cette bataille de la compétitivité sont multiples. J'en cite uniquement quelques-uns, mais ne faisons pas croire qu'il y aurait un pactole caché quelque part, qui permettrait d'enrichir brutalement les agriculteurs. Ce sont des décisions longues, des décisions multiples, des décisions difficiles qui donneront des résultats.
Je pense à la réduction du coût du travail. Nous avons engagé cette réforme-là en faisant porter sur le budget de l'Etat une charge d'un demi-milliard d'euros par an pour ramener le coût du travail occasionnel dans l'agriculture au niveau de celui de nos voisins. C'est effectif depuis le 1er janvier 2010, et cela a participé au redressement de l'agriculture française. Je souhaite que sur le coût du travail permanent, qui est un problème pour l'agriculture, mais aussi un problème pour l'économie française de manière plus générale, nous puissions nous inspirer des propositions qui me seront remises par Bernard REYNES en juillet prochain.
La réduction des coûts, c'est aussi l'amélioration des performances énergétiques des exploitations. Là encore, nous n'avons pas vocation à laisser voir s'édifier en Allemagne des milliers d'installations de méthanisation - il y en a plus de 4.000 aujourd'hui - qui représentent un revenu direct pour les agriculteurs, tandis que nous, nous continuerions à avoir à peine une dizaine d'installations de méthanisation en cours de route, dans notre pays. Je souhaite donc, et Nathalie KOSCIUSKO-MORIZET partage mon ambition sur ce sujet, que nous développions la méthanisation dans notre pays en augmentant les tarifs de rachat du biogaz. Nous aurons avec le Premier ministre des discussions à ce sujet, dans les semaines à venir.
La compétitivité, c'est aussi un certain nombre de décisions réglementaires, car les agriculteurs sont fondés à nous dire : « vous nous parlez compétitivité, mais vous mettez les charges qui sont plus lourdes que celles de nos voisins. » L'autorisation de circulation du 44 tonnes dans notre pays est une simple question de justice et d'équité vis-à-vis des producteurs et vis-à-vis de l'industrie agroalimentaire. Nous ne pouvons pas demander à nos agriculteurs ou à notre industrie agroalimentaire - qui est si vitale pour le pays - d'être compétitive et en même temps leur dire : « vous transporterez vos marchandises avec des camions qui peuvent transporter 10 % de marchandises de moins que vos voisins ! » C'est le sens du décret dont le Président de la République annonçait la sortie il y a quelques jours.
Même chose pour les installations classées. Il n'est pas normal qu'en Allemagne, lorsque l'on veut ouvrir une installation classée - une exploitation d'élevage - le délai se compte en 12 ou 14 mois, et qu'en France, deux ou trois années soient nécessaires. C'est insupportable et je pèse mes termes. L'administration est là pour aider les exploitants et les paysans. Elle n'est pas là pour leur mettre des bâtons dans les roues. J'ai donc souhaité que dans la loi de modernisation de l'agriculture et de la pêche, le délai soit ramené à un an. C'est désormais une obligation légale. Et de la même façon, le décret qui vient d'être publié sur les installations classées va permettre aux exploitations de se regrouper plus facilement. Tout le monde y gagnera : les exploitants en terme de compétitivité, et l'environnement parce qu'une installation moderne et regroupée, c'est toujours mieux que deux installations délabrées, en mauvais état, qui n'arrivent pas à faire face à leurs coûts de production.
Enfin, nous ferons également un audit des abattoirs de façon à améliorer aussi la compétitivité. Je ne veux pas vous saturer d'exemples concrets, mais cette bataille se livrera pied à pied, décision par décision. La compétitivité ne se décrète pas, c'est un choix qui repose sur une multiplicité de décisions qui vont dans le même sens. Les résultats, d'ailleurs, commencent à venir. Je le disais tout à l'heure, même si les disparités sont grandes, même si la situation reste difficile, même s'il s'agit pour moi d'un rattrapage, le revenu s'est amélioré en 2010. Vous avez des secteurs pour lesquels les résultats sont plus spectaculaires. En matière de viticulture, par exemple, la France est redevenue la première puissance productrice au monde en 2010. C'est une bonne nouvelle pour l'agriculture. En matière d'industrie agroalimentaire - qui est un sujet, je le disais, vital en termes d'emplois -, en terme d'aménagement du territoire - je le dis devant le nouveau délégué à l'aménagement du territoire -, nous avons réussi à augmenter de plus de deux milliards d'euros, les bénéfices de cette industrie en 2010. Nous sommes donc dans la bonne direction : c'est le moment de poursuivre nos efforts, certainement pas de les relâcher.
Poursuivre la profonde transformation agricole française, c'est aussi réaffirmer, au-delà de la compétitivité, la nécessité de poursuivre en direction d'une agriculture durable. Je ne veux qu'il n'y ait aucune ambiguïté là-dessus. Il n'y a pas d'autre cap possible pour l'agriculture française qu'une agriculture durable. D'abord parce que les paysans se sont engagés dans cette voie-là depuis des années, qu'ils ont fait des efforts considérables, et qu'on ne va pas leur dire du jour au lendemain : « vous avez fait tous ces efforts, mais finalement on change de cap. » Il faut tenir le cap. La deuxième raison, c'est que tous les citoyens français veulent une agriculture durable, veulent une agriculture respectueuse de l'environnement. Or, l'agriculture appartient à chacun des Français. Ce n'est pas un sujet technique qui appartient à un paysan ou à un autre. Elle appartient à chacun d'entre nous. Et si l'immense majorité des Français veut une agriculture durable, c'est la responsabilité du ministre de l'agriculture d'orienter notre agriculture vers le respect de l'environnement. Mais sur ce sujet, je voudrais prendre des engagements les plus clairs possibles pour nos agriculteurs : trois engagements très simples qui me paraissent de bon sens.
Le premier engagement, c'est que je veillerai à ce qu'on ne rajoute pas des obligations nouvelles par rapport à celles qui ont été fixées dans le Grenelle de l'Environnement. C'est l'engagement qu'a pris le président de la République au dernier Salon de l'agriculture : il doit être tenu. Là encore c'est du bon sens. Les paysans français ont connu une crise sans précédent en 2009. Nous avons fixé de nouvelles obligations environnementales dans le Grenelle : on les applique, on essaye de faire en sorte que ce soit supportable pour les agriculteurs, mais on n'en rajoute pas systématiquement de nouvelles alors même que celles qui ont été votées n'ont même pas encore été mises en place. Je connais ce goût sans limite de l'esprit français pour la norme, pour la règle, pour l'administration. Mais avant cela, il y a des réalités agricoles. Le premier engagement que je prends, c'est que nous ne définirons pas de nouvelles obligations au-delà du Grenelle. Tout le Grenelle, rien que le Grenelle.
Deuxième engagement : je veillerai à l'harmonisation européenne des règles environnementales. C'est un enjeu majeur pour nos agriculteurs. L'objectif, c'est que toute l'agriculture européenne soit durable. Et l'objectif pour être compétitif, c'est que nous ayons les mêmes règles environnementales, que l'on soit exploitant en Bretagne, en Picardie, dans le Sud-Ouest, ou exploitant en Italie ou en Andalousie, sans quoi, il n'y a pas de compétitivité possible. L'harmonisation des règles européennes - que traduit la sortie du décret sur les 44 tonnes -, c'est un engagement que je prends en matière environnementale.
Enfin troisième engagement à destination du monde agricole. Je veillerai aussi à ce qu'on fasse preuve d'un peu de pragmatisme et d'un peu moins de dogmatisme dans l'application des règles sur le terrain. Il y a parfois beaucoup de bonnes solutions qui se trouvent simplement après une discussion entre le préfet ou ses services administratifs, et les trois ou quatre exploitants agricoles qui n'arrivent pas, par exemple, à trouver une solution pour leur retenue collinaire dans le sud-ouest. J'ai vécu les choses de très près - ayant une belle-famille qui est agricultrice dans le sud-ouest, comme vous le savez, dans le Gers très exactement -, il y a des difficultés qui ne se règlent pas à coup de décrets ou d'arrêtés mais simplement par une discussion intelligente entre les services de l'Etat et les exploitants.
Enfin, dans cette direction de l'agriculture durable, je continuerai à soutenir l'agriculture biologique. Qu'il n'y ait aucun doute là-dessus. Je dois dire que j'ai été un petit peu surpris par la polémique que j'ai vu dans la presse sur « est-ce que le ministre soutient encore l'agriculture biologique ou pas ? » Si jamais je ne le faisais pas, ma femme me rappellerait à mes devoirs. C'est une grande fan de l'agriculture biologique... Nous maintiendrons exactement les mêmes aides. Et s'il y a un petit trou dans nos aides, qui concernent très spécifiquement les petites exploitations de maraîchage - les exploitations de maraîchage, c'est important -, on trouvera aussi une solution pour elles. Nous y travaillons avec Nathalie KOSCIUSKO-MORIZET et nous annoncerons prochainement des décisions sur ce thème.
Réussir enfin cette profonde transformation de l'agriculture française, c'est garder le même objectif qui est celui de la bonne alimentation de tous les Français. Nous avons vocation à être le pays où l'alimentation est la meilleure au monde. Je ne dis pas l'une des meilleures au monde, je dis la meilleure au monde. Je vous recommande l'anecdote d'une journaliste américaine qui est, je crois, citée dans un article du Monde, -je ne veux pas faire de la publicité pour un quotidien plutôt qu'un autre -, mais qui explique très bien que la première chose qui l'a surprise quand elle est allée en France, c'est qu'elle a déposé son fils à l'école, qu'elle a eu toute une explication sur ce que son fils allait manger à l'école, quels allaient être les plats, comment ils avaient été préparés, quelles étaient les règles nutritionnelles... Et elle sort de là en disant : « je ne sais pas si mon fils aura bien appris sa leçon de français, mais au moins je sais exactement ce qu'il aura mangé au déjeuner ! » Ce n'est pas une mauvaise chose après tout. Et je continue à défendre cette idée que la France doit être le pays de la meilleure alimentation au monde.
Cela suppose bien entendu des règles. Et nous sortirons, dans les mois à venir, deux décrets importants : un premier sur les règles nutritionnelles dans les lieux de restauration collective, en particulier dans la restauration scolaire, car je souhaite que nous simplifiions les règles existantes qui sont tellement compliquées que plus personne ne s'y retrouve, et donc peu de monde les applique, c'est la conclusion à laquelle est arrivée l'AFSSA. Il faut simplifier les règles. Et en deuxième lieu, il faut les rendre obligatoires. Parce que les Français étant les Français, si les règles ne sont pas obligatoires, elles sont rarement respectées. On voit ça en matière de code de la route, on le voit aussi sur les règles nutritionnelles. Donc je souhaite qu'elles soient plus simples et qu'elles soient obligatoires.
En deuxième lieu, nous sortirons un décret sur les appels d'offres qui permettra d'ajouter au critère du prix - qui est aujourd'hui le seul critère retenu - par les lieux de restauration collective, le critère de la proximité de la production, car je souhaite développer les circuits courts, la proximité entre la production et la consommation. On ne va pas se résigner à avoir des centaines de milliers d'enfants en Normandie, ou dans d'autres régions productrices de pommes, consommer les pommes du Chili, alors même qu'il y a des pommes qui sont produites à quelques centaines de mètres de l'école où ils se trouvent. Il y a quelque chose d'aberrant là-dedans qui mérite d'être modifié.
Toujours sur l'alimentation, je continuerai à défendre l'idée d'un équilibre nutritionnel qui fait sa place à tous les aliments. Et quand je dis tous les aliments, c'est tous, y compris la viande. Et je suis le premier surpris, voire choqué, par les attaques dont la viande bovine en particulier fait l'objet dans notre pays. J'ai eu l'occasion d'en discuter avec le professeur KHAYAT, il y a quelques jours, parce que je ne suis pas un spécialiste des questions sanitaires, et il m'a confirmé lui-même qu'aucune indication scientifique n'établissait, comme le font certains, de lien entre la consommation de viande rouge et la possibilité de voir se développer des cancers. Que tout cela était du fantasme. Je voudrais que l'on remette de la raison là-dedans. Et je voudrais défendre haut et fort la consommation de viande bovine de manière équilibrée, de manière raisonnable. Ne laissons pas les peurs l'emporter sur notre équilibre nutritionnel national.
Enfin, tout cela suppose également, si nous voulons développer ce modèle alimentaire français, que nous poursuivions notre approche par filière plutôt que par type de production. Et vous me permettrez, là aussi, une remarque sur le travail que je fais à la tête de ce ministère. Je souhaite que l'on sorte des querelles inutiles, des affrontements qui se soldent toujours par la défaite des plus faibles, c'est-à-dire des producteurs. Il faut que nous ayons des approches par filière. Au lieu d'avoir un affrontement entre producteur, industriel et distributeur, on ait une vraie coopération entre producteur, industriel, et distributeur. Cela suppose que l'Etat joue son rôle d'arbitre. Je le fais en mettant en place et en renforçant l'Observatoire des prix et des marges, qui permet de définir exactement où est la vérité. Je le fais en rassemblant tout le monde en permanence ici à ce ministère, en faisant des tables rondes, en faisant en sorte que les gens discutent les uns avec les autres. Je le fais en appelant aussi certains à jouer le jeu lorsqu'il y a une crise. Et je le dis aujourd'hui, je souhaite que la grande distribution joue le jeu avec la filière porcine qui est confrontée aujourd'hui à des problèmes majeurs, et qu'en matière d'étiquetage de l'ensemble des produits porcins, elle joue le jeu. Cela me paraît très important. Mais sortons de la logique d'affrontement pour aller vers une logique de coopération. Faisons tomber les murs qui sont en train de se dresser entre les uns et les autres, dans un certain nombre de filières. Je le dis pour l'économie agricole. Je le dirais volontiers pour la société française toute entière.
Cette bataille agricole, et cette capacité à accomplir définitivement la transformation agricole française, elle se joue aussi, vous en avez tous conscience, hors de nos frontières. Et je vais vous faire une confidence un peu personnelle, je suis certainement un homme doux, mais je ne suis pas un rêveur, et j'ai parfaitement compris que nos intérêts devaient être défendus bec et ongles aussi bien avec nos partenaires européens qu'avec nos autres partenaires mondiaux. Il ne m'a pas échappé que la Chine, l'Inde, le Brésil, n'étaient plus des pays en développement, mais de vraies puissances économiques qui défendaient leurs intérêts avec qui il fallait traiter d'égal à égal, dans le respect, mais sans se faire d'illusion non plus sur le caractère philanthropique de leurs relations avec nous. De ce point de vue là, c'est un changement important dans l'organisation mondiale, dont il faut que nous tenions compte dans les négociations commerciales avec ces continents.
Cet avenir qui se joue hors de nos frontières, il se joue d'abord en Europe. De quoi l'Europe a-t-elle besoin en matière agricole ? Elle a besoin d'abord de régulation des marchés. Et cette bataille que j'ai engagée depuis maintenant plus de 14 mois à la suite de la crise laitière, je continuerai à la mener jusqu'au bout, jusqu'à ce que nous ayons définitivement gain de cause sur le sujet. Je prends la crise du porc, parce que tout cela donne parfois lieu à des scènes un peu surréalistes. Le prix du porc s'effondre à la suite de la crise de la dioxine en Allemagne. Nous avions lundi un conseil des ministres de l'agriculture à Bruxelles. Cela fait des semaines que je réclame une intervention sur les marchés agricoles pour faire remonter le cours du porc. J'ai eu gain de cause, tant mieux. J'aurais préféré avoir gain de cause plus tôt et sans avoir forcément à élever la voix. Mais je suis surpris d'avoir eu, et tant mieux, le soutien de la partie néerlandaise sur le sujet. Et du ministre néerlandais sur le sujet. Le même gouvernement qui m'expliquait il y a quelques mois que la régulation des marchés était quelque chose de tout à fait contre les marchés et contre l'orientation libérale nécessaire de l'Union européenne, vient m'apporter son soutien très fort, très déterminé pour réclamer le stockage privé du porc pour faire remonter les prix. Ca, c'est de la régulation. Un peu de cohérence dans les positions. C'est bien la preuve que même les pays qui ne défendent pas la régulation, comme position officielle, et ils ne sont plus très nombreux en Europe, lorsqu'ils en ont besoin pour des producteurs, viennent toquer à la porte et réclamer la mise en place de ces mesures. Nous avons besoin également de sécurité sanitaire. Regardez ce qui s'est passé en Allemagne avec la dioxine. Cela a créé un émoi considérable chez nos amis allemands. Le sujet a fait la Une de tous les quotidiens, de toute la presse allemande pendant plusieurs jours. C'est bien la preuve que sur la sécurité sanitaire, on peut encore aller plus loin, on peut encore renforcer un certain nombre de dispositions. Nous avons besoin aussi de défendre l'environnement, car si nous ne défendons pas l'environnement, en agriculture durable comme je vous l'avais dit, nous allons encore accroître les phénomènes climatiques, dont précisément les agriculteurs sont les premières victimes. Défendre l'environnement dans l'agriculture, c'est aussi défendre les intérêts des agriculteurs. Enfin, nous avons besoin également de poursuivre sur le respect des animaux. Cela vous surprendra peut-être d'entendre ça dans ma bouche, mais cela fait partie aussi de l'honneur de l'Union européenne, d'être le seul continent au monde à définir des règles aussi strictes en matière de respect du bien-être animal.
Tout le monde est d'accord pour dire qu'il faut plus de sécurité sanitaire, plus de sécurité environnementale, plus de défense de l'environnement, plus de respect des animaux, mais on ne peut pas dire cela d'un côté, et de l'autre réclamer la baisse du budget de la politique agricole commune. Et donc je le redis avec force, nous continuerons à défendre le maintien du budget de la politique agricole commune tel qu'il est. On ne peut pas réclamer davantage de règles et de sécurité et de l'autre réduire les budgets. C'est rigoureusement impossible. Et je pense que chacun est en train d'en prendre conscience puisque la position commune franco-allemande que nous avons définie avec ma partenaire Ilse AIGNER le 14 septembre dernier est désormais l'objet d'un très large consensus en Europe. Je continue à poursuivre mes consultations et je vois bien que c'est le point d'équilibre aujourd'hui de la future politique agricole commune après 2013.
Au-delà de l'Union européenne, il faut savoir jeter notre regard attentivement sur ce qui se passe plus loin sur d'autres continents et pendre les mesures qui s'imposent pour lutter contre la volatilité des prix agricoles mondiaux. Alors j'ai vu des controverses dont ce sujet faisait l'objet dans la presse ce matin et depuis plusieurs jours. Est-ce que la volatilité des prix agricoles mondiaux résulte de phénomènes physiques ou est-ce qu'il y a une spéculation ? C'est un peu la poule et l'oeuf. Est-ce qu'il y a spéculation d'abord, phénomène physique après ? Ou phénomène physique d'abord et spéculation ensuite ? Tout cela me paraît un petit peu oiseux. Ma conviction, c'est que la réalité physique fait la volatilité des cours des matières premières agricoles, mais la spéculation l'aggrave, la rend insupportable, et menace des régions entières du monde, de nouvelles émeutes de la faim comparables à celles que nous avons connues en 2008. Je ne souhaite pas que noter planète connaisse à nouveau des émeutes de la faim, comme celles que nous avons connues en 2008. Il y a de la volatilité. La volatilité est accrue par la spéculation et la spéculation fait la famine de millions de personnes dans le monde. Et sur cette réalité là, pardonnez-moi de vous dire d'une manière encore un peu plus franche, que je trouve que le débat tourne un peu au débat sur le sexe des anges. Moi ma responsabilité est d'agir, pas de savoir, spéculation ou pas spéculation. La réalité elle est là et il faut trouver des solutions. Cette réalité, si l'on s'en tient aux faits, elle est absolument sans discussion.
La première réalité, c'est que la volatilité des prix des matières premières agricoles, comme le Président de la République l'a rappelé lundi, est à la fois réelle et insupportable. Elle est réelle puisque pour donner juste un petit exemple, à l'été 2010, lorsque les marchés ont annoncé une baisse des estimations de productions de céréales de 3 %, le prix des céréales immédiatement a pris 70 %. Si ce n'est pas de la volatilité, je ne sais pas comment on appelle cela. Le prix de la tonne de blé était à 115 euros au début du mois de juillet, il est à 250 ou près de 260 euros aujourd'hui. Si ce n'est pas de la volatilité - lorsque le pris d'une matière première est multipliée par 2,5 - inventez un autre mot si vous le souhaitez, moi je préfère m'en tenir à celui-ci.
Enfin, elle est insupportable puisque je rappelle que les dépenses des pays les moins avancés de la planète, ceux qui souffrent de la faim, entre 2000 et 2008, pour se fournir en produits agricoles, ces dépenses ont été multipliées par deux en l'espace de huit ans. Et cette augmentation des dépenses agricoles des pays les moins développés de la planète pose un véritable problème. Je redonne juste un autre chiffre : en 2008, en raison des émeutes de la faim, 115 millions de personnes dans le monde, supplémentaires, ont souffert de la famine. Je dis bien supplémentaires. Lorsqu'il y a volatilité et impossibilité pour les Etats les moins développés de la planète d'acheter du blé, d'acheter du maïs, d'acheter des céréales, cela donne en 2008, 115 millions de personnes de plus qui souffrent de la faim. Permettez-moi de vous dire qu'au-delà de tous les débats théoriques que je lis, je n'accepte pas qu'il y ait sur notre planète 115 millions de personnes de plus qui souffrent de la faim parce que nous n'aurions pas su prendre les décisions qui s'imposent.
Deuxième élément de fait, les réalités physiques sont évidentes. La consommation mondiale de produits alimentaires augmente à mesure que la population mondiale augmente, et la production mondiale de produits agricoles, malheureusement augmente beaucoup moins vite. Il faudrait produire 70 % de produits agricoles supplémentaires d'ici 2050 si nous voulions nourrir correctement la planète. Cela suppose un taux de croissance annuel de la production agricole de 1,5 %, au minimum. Nous étions il y a quelques années à 3 %. Mais comme vous le savez, des millions d'hectares de terres agricoles ont disparu parce que les populations se déplacent. En Chine, par exemple, beaucoup de populations partent des campagnes pour aller dans les villes. Il y a une urbanisation massive, aussi bien en Inde qu'en Chine. Moins de terres agricoles, plus d'aléas climatiques, la volonté d'utiliser moins d'intrants pour être plus performants en matière de respect de l'environnement, cela donne une croissance de la production agricole mondiale moyenne, qui était de 3 % par an il y a encore quelques années, qui n'est plus que de 1,5 %. Pour dire les choses, on est vraiment sur le fil du rasoir en matière de production alimentaire. Nous sommes sur le fil du rasoir. Et cela explique que la volatilité soit aussi forte parce que quand il n'y a pas de marge de manoeuvre large, naturellement la volatilité est forte et la spéculation s'en empare.
Troisième élément de fait, les marchés agricoles. Il y a quelques années, on n'entendait pas beaucoup parler des marchés agricoles. D'ailleurs quand on regarde les sommes financières qui sont investies sur les fonds qui traitent des matières premières agricoles - là encore, ce ne sont pas des commentaires, ce sont des faits - il y avait 13 milliards de dollars investis sur les matières premières agricoles fin 2003, il y avait 260 milliards de dollars fin 2008, investis sur des matières premières et je n'ai pas le chiffre pour 2010 ou 2011. Il y a donc eu une croissance exponentielle des marchés financiers traitant des matières premières agricoles. On peut dire spéculation ou pas spéculation, il y a en tous cas financiarisation. Et financiarisation veut dire naturellement spéculation ou risque de spéculation.
Enfin, dernier élément de fait - qui est le plus préoccupant sans doute -, c'est que face à ce conteste totalement différent, à celui que nous connaissions il y a dix ans, une production qui ne suit pas l'augmentation de la population, une financiarisation des marchés agricoles, une volatilité croissante des prix des matières premières, les instruments à notre disposition en matière agricole sont désormais inefficaces. Et donc la nécessité absolue face à laquelle nous nous trouvons, c'est d'inventer une nouvelle gouvernance mondiale de l'agriculture. Et notre objectif avec le Président de la République dans le cadre du G20 est bien de bâtir une nouvelle gouvernance mondiale de l'agriculture, car je le redis avec beaucoup de gravité, les instruments qui sont à notre disposition ne sont pas adaptés à la nouvelle donne agricole mondiale. Ils sont dépassés. Ils sont obsolètes. Ils sont caducs.
Dans quelle direction est-ce que nous allons travailler, et suivant quelle méthode ? Les quatre pistes de réflexions sur lesquelles nous échangeons avec nos partenaires sont les suivantes :
La première, c'est une meilleure transparence sur les stocks, y compris en disposant d'instruments statistiques plus performants pour faire des comparaisons entre les stocks régionaux.
La deuxième, c'est une meilleure coordination entre les acteurs membres du G20. Il n'est pas possible de continuer avec un système dans lequel un grand exportateur comme la Russie peut fermer ses frontières sans que personne ne soit averti provocant une flambée subite du cours du blé. Il existe à l'OMC, j'en ai parlé avec Pascal LAMY à Berlin samedi, des dispositifs d'interdiction des restrictions à l'importation. Nous pouvons très bien réfléchir à des dispositifs d'interdiction ou de limitation des restrictions à l'exportation, notamment à destination des pays les plus pauvres de la planète.
Troisième piste sur laquelle nous travaillons, c'est l'aide aux pays les plus vulnérables, car chacun doit bien comprendre que cette nouvelle gouvernance agricole mondiale que nous voulons bâtir avec le Président de la République doit se faire au bénéfice également des pays les moins développés de la planète et certainement pas contre eux. De ce point de vue-là, les propositions de stockage régionaux, ou de propositions d'instruments de couvertures des risques, pour ces pays les moins développés, me paraissent tout à fait pertinentes.
Enfin, nous n'abandonnerons pas notre idée de régulation des marchés, car nous sommes avec le Président de la République déterminés à lutter contre la spéculation financière sur les marchés agricoles. Il existe toutes sortes de propositions sur lesquelles nous travaillons. Je pense, pour n'en citer qu'une, aux limites de position qui feraient qu'un investisseur ne pourrait pas aller sur le marché agricole mondial acheter des centaines de tonnes de blé, de coton, de maïs ou de cacao dont il n'a absolument pas besoin, uniquement pour le revendre ensuite, à meilleur prix, en ayant créé de manière artificielle, un phénomène de rareté. Cela existe, moi j'appelle ça spéculation. Vous pouvez l'appeler comme vous voulez, j'appelle cela de la spéculation, et nous voulons lutter contre. Je précise aussi que ce genre de dispositif, comme tr??s souvent, existe aux Etats-Unis depuis 1936, que l'administration OBAMA a renforcé ces dispositifs en adoptant la loi DODD FRANK en juillet dernier sur le contrôle des marchés agricoles américains et que je regrette que l'Union européenne ait un temps de retard sur les Etats-Unis, en matière de régulation de ses propres marchés. Cela ne me semble pas conforme aux valeurs de l'Union européenne.
S'agissant de la méthode, nous poursuivrons nos consultations tous azimuts : je me suis déjà rendu dans un certain nombre de pays, en Chine, en Inde, aux Etats-Unis, en Russie, en Italie, en Allemagne très récemment comme vous le savez. Je poursuivrai ces consultations dans les semaines à venir, en me rendant notamment à New York pour rencontrer les Nations Unies, en me rendant à Rome pour avoir des échanges avec la FAO, en rencontrant d'autres partenaires du G20, notamment l'Arabie Saoudite. Tout cela nous permettra d'avoir des travaux constructifs dès la ministérielle des ministres de l'agriculture qui se tiendra au mois de juin à Paris. Et cela, je l'espère vraiment, permettra aux chefs d'Etats du G20, à la fin de l'année, d'adopter des conclusions opérationnelles sur cette nouvelle gouvernance agricole mondiale.
Pour conclure, je n'oublie pas que je suis aussi ministre de l'aménagement du territoire, sinon Emmanuel BERTHIER va me le reprocher. Je continuerai bien entendu le travail qu'a engagé Michel MERCIER pour garantir les équilibres entres les territoires qu'il s'agisse des services publics, qu'il s'agisse de la santé, qu'il s'agisse de l'accès à l'internet à haut débit. Je voudrais simplement vous dire à quel point je suis persuadé que la France a des atouts absolument formidables pour réussir dans la mondialisation. Et un des éléments de réflexions que j'ai demandés à Emmanuel BERTHIER de développer, c'est comment est-ce que nous pouvons mieux valoriser ces atouts, comment on peut expliquer que le territoire français est, avec ses habitants, ses infrastructures, ses caractéristiques, l'un des mieux placés pour réussir dans la mondialisation. Nous avons des infrastructures de très grandes qualités. Nous avons l'attractivité du territoire, nous avons une qualité de service public exceptionnel, dans le monde. Nous avons une population qui est jeune. Nous avons un indice de fécondité qui est un des plus élevé en Europe. Nous avons tout pour réussir. Je demande à Emmanuel BERTHIER de réfléchir par conséquent d'ici la fin de l'année à une réflexion ambitieuse sur le territoire français 2040, qui doit nous permettre de mieux valoriser ces atouts.
Pardonnez-moi d'avoir été un peu long. Vous avez compris que mes ambitions pour l'agriculture et la pêche française en 2011 restent aussi élevées que celles que je pouvais avoir en 2010. Je crois qu'il est important que nous achevions cette transformation profonde de l'agriculture française, de la pêche française, de la ruralité française. Ce ne sont pas simplement les paysans ou les pêcheurs qui s'en porteront mieux : j'ai la conviction que c'est la France toute entière qui s'en portera mieux.
Je vous remercie.
Source http://www.agriculture.gouv.fr, le 28 janvier 2011