Interview de Mme Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT, dans "Le Figaro" du 27 février 2001, sur l'image de la France à l'étranger, le projet de refondation sociale, le rôle des actionnaires et notamment des actionnaires salariés dans le fonctionnement des entreprises et l'importance du modèle social français pour le modèle social européen.

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LE FIGARO. Quelle image la France vous semble-t-elle projeter? Quel poids possède-t-elle et, surtout, quel rang occupe-t-elle à l'étranger ?
Nicole NOTAT. Du poste d'observation qui est le mien, la France fascine, étonne et irrite alternativement. La France et ses "exceptions" tranchent dans le concert des nations. Quand on va à l'étranger, aux Etats-Unis, au Canada ou dans certains pays d'Europe, nos singularités éveillent un intérêt mêlé d'incrédulité, et je reconnais qu'il est parfois difficile d'expliquer les trente-cinq heures auprès des Américains et des Japonais. S'il déconcerte, notre pays fascine aussi, parce qu'il réussit. Et contrairement à ce qu'on dit parfois, je n'ai pas le sentiment que le monde des affaires ait la moindre velléité de boycotter la France. Au-delà des discours convenus et alarmistes, la France est un pays dans lequel l'infrastructure, l'aménagement du territoire, la qualité du système universitaire et des grandes écoles, ainsi que la qualification des salariés sont considérées comme élevés. Il y a aussi l'épaisseur du code du travail et des lois sociales, qui peuvent faire l'objet de railleries, souvent infondées...
Le projet de refondation sociale auquel votre syndicat travaille ne procède-t-il pas, tout simplement, de la volonté d'adapter notre régime social aux contraintes de la compétition internationale ?
La mondialisation des échanges commerciaux, des circuits financiers, de la communication, sont autant de réalités qui s'imposent. Et il est vain de les nier : elles modifient naturellement et brutalement le cadre dans lequel les institutions publiques et privées, les individus et les groupes sociaux, vont devoir penser et agir. Cette nouvelle donne inquiète et déconcerte au moins autant qu'elle permet d'innover et de créer. Voilà pourquoi, il me paraît essentiel de rappeler qu'il n'y a pas d'un côté les impératifs de l'économie, et de l'autre les contraintes sociales. La performance sociale est tout autant un impératif que la performance économique. Mais l'articulation entre ces deux enjeux n'est pas automatique. Il faut donc, tous ensemble, y contribuer. Pour la CFDT, l'engagement en faveur de la refondation sociale consiste à rechercher le compromis entre les contraintes subies par l'entreprise et les choix de société qui sont ceux du modèle social européen, ce qui suppose que les parties prenantes à ces négociations acceptent de confronter leurs points de vue, de faire dialoguer leurs logiques respectives ... et garantissent des avancées dans les deux domaines à la fois.
En France, contrairement à ce qui se passe dans d'autres pays d'Europe, on pense trop souvent que cet équilibre et ce compromis constamment renégociés sont, avant tout, de la compétence des pouvoirs publics. Pour des raisons qui tiennent à la conception que nous nous faisons de la démocratie et à l'efficacité des compromis à construire, nous pensons qu'il faut que les forces vives de la société civile s'impliquent davantage dans l'élaboration des choix collectifs.
Impliquer les forces vives, c'est la vocation d'un syndicat?
La fonction naturelle d'une organisation syndicale est de se confronter avec la partie patronale, afin que le développement de l'entreprise permette aussi d'améliorer les conditions de vie et de travail des salariés, incluant bien sûr les questions de rémunération.
En France, le changement politique est vécu comme un préalable indispensable à tous les autres changements, économiques ou sociaux. Dès lors, et fort logiquement, la loi est perçue comme seule protectrice et efficace, et prime sur la négociation. Il y a là une empreinte forte de l'héritage de la Révolution française et de la méfiance qu'elle a ancré à l'égard des corps intermédiaires depuis la loi le Chapelier, symbole de cette lutte contre les corporatismes. La marque du marxisme sur notre histoire sociale est venue en surimpression. Et avec elle, la suprématie de la culture du conflit sur celle du contrat, ainsi que la conception du syndicat réduit au rôle de courroie de transmission d'un parti.
Les conséquences en sont claires : une prééminence du législatif qui ne laisse pas sa chance et sa place au contrat, de la loi sur la négociation. Il n'est pas sûr que cette spécificité française soit encore pertinente pour réussir les réformes nécessaires et pour défendre au mieux les intérêts des salariés.
Avec l'essoufflement des modèles idéologiques et militants que l'on constate en France, la problématique sociale ne se pose-t-elle pas en termes plus individuels que collectifs?
Soyons lucides : il faut reconnaître aujourd'hui, sans nostalgie et sans crispation passéiste, que les modèles standards auxquels on veut soumettre toutes les situations et tous les individus, sont caducs et inefficaces. Pour autant, le cadre sécurisant des garanties collectives n'est pas condamné à voler en éclats. Je ne pense pas que seul le contrat de gré à gré entre l'individu et son employeur ou entre l'individu et la Bourse ait de l'avenir.
Autrement dit, il y a une marge entre la prise en compte des contraintes et le renoncement. Une marge que je ne suis pas décidée à franchir. On peut s'en féliciter ou le déplorer mais le cadre collectif reste le cadre de références et de valeurs communes. C'est en son sein qu'il est possible de tenter une déclinaison personnalisée, une adaptation du "macrocollectif" à des sous-ensembles collectifs et aux situations individuelles.
Donner une plus grande latitude à l'individu, lui accorder une plus grande marge de manuvre ne me semble pas contradictoire avec l'intérêt de la collectivité. Au contraire : il devient nécessaire, aujourd'hui, de construire des réponses personnalisées aux problèmes collectifs, comme en témoigne la mise en place du Pare pour faire reculer l'exclusion et le chômage. C'est ainsi qu'on peut mieux articuler l'émancipation collective et l'émancipation individuelle.
Regardez aussi la façon dont, les individus, dans les entreprises, veulent peser sur l'organisation de leur temps de travail, en échappant aux rigidités traditionnelles et en contestant le modèle standard des horaires valables pour tous. Le progrès passe pour chacun par une plus grande latitude dans l'organisation de son temps, par la recherche d'une articulation à la carte du privé et du professionnel.
La nouvelle économie ne bouleverse-t-elle pas la donne en imposant, à côté des syndicats et des dirigeants d'entreprise, un troisième partenaire, les actionnaires ?
Il est difficile d'évoquer l'évolution du syndicalisme sans parler de la formidable mutation qui touche de plein fouet le capitalisme. Une mutation marquée par un processus ininterrompu de fusions, de concentrations, de restructurations, dans lequel les marchés financiers, la Bourse, jouent un rôle de plus en plus important. La chronique sociale des semaines écoulées nous a fourni de nombreux exemples des situations auxquelles les salariés sont confrontés et qui apparaissent souvent comme autant de paradoxes. Paradoxe d'entreprises florissantes, annonçant avec fierté de confortables bénéfices ... et qui annoncent des plans sociaux aboutissant à des milliers de suppressions d'emploi.
Ainsi, l'immixtion de l'acteur nouveau qu'est l'actionnaire avec un grand "A", ou les actionnaires avec beaucoup de petits "s", modifie, bien entendu, le cadre des jeux de pouvoir opposant traditionnellement les salariés et la direction d'entreprise, ce qui ne laisse pas de déstabiliser l'un comme l'autre, - les salariés, peut-être un peu moins que les dirigeants. La situation redouble de complexité quand les salariés deviennent eux-mêmes des actionnaires de leur entreprise, entraînant un bouleversement des rapports qui prévalaient traditionnellement entre le capital et le travail.
Ce qui se passe sur le terrain de l'actionnariat nous concerne. Car le syndicalisme, ce contrepouvoir porteur des intérêts des salariés, ne peut s'exonérer d'intervenir dans ce domaine. S'en désinvestir condamnerait l'action syndicale à avoir moins de prise sur les réalités que vivent les salariés.
Vous affirmez que l'Etat doit apprendre à se mettre entre parenthèses. Si les citoyens revendiquent de créer par eux-mêmes les moyens de la cohésion sociale, n'y a-il pas le risque d'une sorte de raidissement de l'Etat ?
Un raidissement de l'Etat pourrait avoir lieu, si l'Etat ne concevait son intervention qu'à partir des instruments centraux de la puissance publique. Mais justement, la question n'est pas de réduire l'intervention de l'Etat, elle est de localiser les domaines où cette intervention de l'Etat peut être plus efficace et ceux où elle doit être mieux articulée avec l'action des corps intermédiaires. Paradoxalement, les partisans les plus farouches de l'interventionnisme étatique sont aujourd'hui les plus sûrs promoteurs de l'Etat minimum parce qu'ils le condamnent à l'inefficacité.
La modernisation de notre modèle pourrait-elle modeler le visage de l'Europe de demain ? Et redonner ainsi à notre pays une ambition internationale ?
En fait, le modèle social français demeure au cur du modèle social européen. Les peuples des autres continents attendent de la France qu'elle maintienne la flamme de ce modèle social. Car par-delà le seul cas de notre pays, le modèle social européen est une précieuse alchimie entre le développement économique et le progrès social. En matière de protection sociale, l'Europe doit garantir un socle commun de protection sociale à tous et ne pas laisser à chaque individu la charge de construire seul son assurance maladie ou ses protections par rapport au licenciement. L'idée que les parties prenantes de la société civile trouvent un espace d'intervention pour construire ces équilibres socio-économiques est constitutive aussi du modèle social européen. Le traité d'Amsterdam reconnaît d'ailleurs le rôle des acteurs sociaux économiques ainsi que la configuration de l'espace dans lequel ils ont à développer une politique contractuelle. Le modèle social européen comporte aussi une batterie de services collectifs d'intérêt général qui doivent envers et contre tout être défendus, parce qu'ils sont un élément de la cohésion sociale de l'Europe. La France est en mesure d'assumer le leadership social de la construction européenne et de fournir à l'Europe le modèle d'un nouveau contrat social.
La mondialisation telle qu'elle est représentée jusqu'ici consacre-t-elle la victoire d'un virtuel modèle américain sur un hypothétique modèle français?
Notre destin collectif n'est assujetti à aucune fatalité. Parce que la recherche de l'optimisation économique ne conduit pas mécaniquement à l'optimisation des réponses sociales, parce que la nouvelle croissance, pour précieuse qu'elle soit, n'est pas mécaniquement orientée au service d'un nouveau progrès social, parce que l'économie de marché n'assure pas mécaniquement l'équité des salaires, la juste répartition des fruits de la croissance ou l'égalité des chances, le modèle français a encore de beaux jours devant lui.
Avez-vous l'impression que la crise du politique enferme la classe politique dans une tour d'ivoire et l'empêche de saisir les vrais enjeux sociaux ?
Ce décrochage et cette "abstraction" guettent tout le monde. L'impression très répandue que les politiques sont dépassés renvoie plus largement à l'érosion du sentiment d'appartenance des Français. Du côté syndical, on est tellement conscient de cet essoufflement qu'on s'efforce, par tous les moyens, de remettre sur pied un projet qui suppose de donner aux individus une "prise directe" sur leur destin. L'institutionnalisation des acteurs collectifs peut parer, un temps, à l'absence d'enracinement dans le réel. Au niveau syndical, nous pouvons y parer plus efficacement en fuyant comme la peste l'idée d'une organisation syndicale vidée de ses adhérents et coupée de la réalité vécue par les salariés.
Cette "abstraction" est-elle la menace principale qui pèse sur les syndicats ?
Le retour sur le réel, que nous pratiquons à la CFDT, est sacrément décapant. Nous prônons une vraie capacité d'intervention et, si nécessaire, d'opposition à ce qui est intolérable, qui nous situe dans le sillage de la définition de l'action politique donnée par Jaurès : "partir du réel pour aller à l'idéal".
Mais la crise des appartenances collectives n'empêche-t-elle pas d'"aller à l'idéal" en refermant l'horizon sur les identités communautaires?
Je ne sais pas si ce phénomène est très représentatif d'une tendance lourde. En tout cas, on vit actuellement un retour de balancier.
Après des décennies d'enthousiasme politique sur le mode "révolutionnaire ", on se laisse gagner par le scepticisme à l'égard des grandes causes. Encore largement décontenancés par le fiasco des messianismes collectifs, nous n'avons pas encore retrouvé les moyens de faire des actions de proximité, de l'engagement "à la carte" qui se répand, un projet collectif. Il faudrait que nous reprenions conscience du fait qu'un certain nombre de causes sont l'objet d'une implication à la fois collective et individuelle. Toutefois, je ne crois pas que les Français aient perdu le goût d'un projet collectif. De même, je n'ai pas le sentiment que la solidarité serait morte avec la fin des idéologies. Simplement, nos contemporains veulent absolument que leur engagement ait un résultat plus concret.
La judiciarisation libérale n'empêche-t-elle pas de renouer avec un projet collectif?
Si la libéralisation équivaut à un processus d'inflation des droits individuels par laquelle l'individu compte sur l'avocat ou le juge pour défendre ses droits à coups de procès, il va sans dire que je n'y adhère pas. De même, à mon sens, un projet politique ou un engagement collectif ne doit pas se laisser étouffer par le principe de précaution. D'autant que celui-ci donne vraiment le sentiment d'être souvent détourné à des fins électoralistes. Dans la notion de responsabilité, il y a l'engagement, et dans l'engagement, il y a aussi la prise de risques. Je ne me reconnais vraiment pas du tout dans un projet de société qui voudrait éliminer tous les risques.
J'ajouterai également que la négociation sociale n'est pas en compétition avec la loi. Le droit social qu'élaborent les partenaires sociaux complète, améliore la loi. Voire en suggère les nécessaires évolutions, à partir de la connaissance de certaines réalités. Les partenaires sociaux ne font pas la loi, mais la loi doit leur ménager un espace contractuel où ce droit social puisse s'élaborer. Et, croyez-moi, cet espace à occuper suffit à nourrir une vaste ambition collective.
Propos recueillis par Joseph Macé-Scaron et Jean de Belot
(Source http://www.cfdt.fr, le 28 février 2001).