Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à France Inter le 14 septembre 2016, sur la relocalisation des migrants de Calais relevant du statut de réfugiés, les "fichés S" et les consignes données aux forces de l'ordre lors de manifestations.

Texte intégral

PATRICK COHEN
Bonjour Bernard CAZENEUVE.
BERNARD CAZENEUVE
Bonjour.
PATRICK COHEN
« Les migrants, pas chez nous », c'est ce que disent des présidents de région, des élus locaux, après votre visite à Calais. Il y a 10 jours vous avez promis de vider ce qu'on appelle « la jungle », les étrangers qui s'y entassent seront répartis sur tout le territoire, 8000 places d'hébergement à trouver d'ici la fin de l'année, 12.000 en tout. D'abord, vous confirmez ces chiffres révélés hier par Le Figaro ?
BERNARD CAZENEUVE
Non, je ne confirme pas ces chiffres, parce que ces chiffres incluent ce que nous avons déjà trouvé pour la relocalisation, à partir de Calais, de migrants qui relèvent du statut de réfugiés en France, c'est donc autour de 9000 places que nous cherchons, pour traiter de la question de Calais, dans des délais dont je souhaite qu'ils soient les plus brefs. Parce qu'il y a à Calais une situation humanitaire désastreuse, parce que Calais est une impasse, parce que ce n'est pas à Calais que l'on peut, en ajoutant de la précarité à la précarité, assurer des conditions dignes d'accueil pour ceux qui relèvent de l'asile en France. Et il faut que nous trouvions des solutions rapidement, dans un contexte migratoire européen qui a vu, l'an dernier, entrer 1,2 million de migrants, qui ont franchi les frontières extérieures de l'Union européenne, dont à peu près 800 à 900.000 ont trouvé refuge en Allemagne. Donc, je veux, compte tenu de ce que sont les informations qui sont diffusées, profiter de votre invitation pour apporter des précisions et tordre le cou à des contrevérités qui sont de nature, sur cette question grave, qui renvoie à l'essentiel, c'est-à-dire au droit d'asile, aux valeurs de la République, au devoir qu'a toujours accompli la France face aux drames humains, il faut rétablir la vérité. Quelle est la vérité ?
PATRICK COHEN
Quels mensonges, selon vous ?
BERNARD CAZENEUVE
La vérité d'abord c'est que ceux qui sont à Calais aujourd'hui, relèvent du statut de réfugié. J'ai entendu encore monsieur WAUQUIEZ tout à l'heure, et d'autres orateurs de l'opposition, dans les jours qui ont précédé, dire que c'était des migrants économiques, c'est faux, 80 % de ceux qui ont été accueillis dans des centres d'accueil et d'orientation relevaient de l'asile en France, et c'est le cas de ceux qui sont à Calais. Donc il faut arrêter de dire cette contrevérité. Deuxième point, est-ce que nous éloignons, à partir de Calais, ceux qui sont précisément des migrants économiques irréguliers, qui ne relèvent pas du statut de réfugié en France ? Oui, nous le faisons, nous avons depuis le début de l'année procédé à l'éloignement de 1500 personnes, c'est 20 % de plus…
PATRICK COHEN
On parle d'expulsions, Bernard CAZENEUVE.
BERNARD CAZENEUVE
Oui, des reconduites à la frontière, c'est 20 % de plus que l'an dernier, et nous le faisons beaucoup dans le cadre d'opérations qui sont construites avec les Britanniques. Troisième élément important. Est-ce que, au plan national, les éloignements ont diminué ? je rappelle que nous avons établi le contrôle aux frontières, qu'aux frontières nous avons procédé à la réadmission, dans leur pays de provenance, de près de 37.000 migrants, donc quand on dit qu'il y a moins d'éloignement en France, que l'an dernier, ça résulte tout simplement du fait que depuis le 13 novembre nous avons établi le contrôle aux frontières et que nous procédons à l'éloignement, désormais, à partir des frontières. Enfin dernier point, est-ce que nous avons attendu…
PATRICK COHEN
Reste la question des hébergements.
BERNARD CAZENEUVE
Est-ce que nous avons attendu maintenant pour traiter la question de Calais ? Non, depuis le mois d'octobre…
PATRICK COHEN
Ça c'est Natacha BOUCHART, la maire Calais, qui dit que vous vous y êtes pris trop tard.
BERNARD CAZENEUVE
Depuis le mois d'octobre nous avons procédé, madame BOUCHART le sait parfaitement bien, à 6000 accueils, à partir de Calais, dans des centres d'accueil et d'orientation, de migrants qui relevaient du statut de réfugié en France, nous avons donc engagé cette politique depuis longtemps, et ces personnes ont été accueillies dans des centres d'accueil et d'orientation, dans des centres d'accueil pour demandeurs d'asile, ils font l'objet d'une intégration dans le dispositif d'asile, et en aucun cas dans des mini-Calais. Donc, lorsqu'un certain nombre de responsables de l'opposition, qui n'ont de responsables que le nom, expliquent que nous allons créer des mini-Calais partout en France alors que nous plaçons ceux qui sont à Calais et qui relèvent du droit d'asile dans des CADA, ils mentent aux Français.
PATRICK COHEN
Et les présidents de région, Laurent WAUQUIEZ, Eric CIOTTI, ils sont irresponsables quand ils se disent prêts au bras de fer qu'ils vous reprochent, de vouloir multiplier les petits Calais en France avec ces migrants, réfugiés donc, que vous voulez disperser depuis Calais ?
BERNARD CAZENEUVE
Nous avons, depuis le mois d'octobre, pour des personnes qui relèvent de l'asile en France, qui ont fui leur pays parce qu'ils y étaient persécutés, procédé à l'accueil en centres d'accueil d'orientation et en centres d'accueil pour demandeurs d'asile, de 6000 personnes. Est-ce que vous en avez entendu parler ? Si vous allez dans ces centres d'accueil et d'orientation, dans ces CADA…
PATRICK COHEN
Il y a des résistances locales parfois, il y a des mouvements d'opposition locaux.
BERNARD CAZENEUVE
Il y en a eu très peu, et partout où nous les avons implantés, parce que ce sont de petites unités, avec un tissu associatif qui se mobilise, un apprentissage de la langue française, une véritable stratégie d'intégration dans la société française qui est mise en place, les choses se passent bien. Donc, on ne peut pas, alors qu'il y a une situation dramatique à Calais, que les candidats aux primaires ont tous défilé à Calais pour dire qu'il fallait procéder au démantèlement de ce camp, pour des raisons humanitaires et pour des raisons d'ordre public, créer les conditions de l'impossibilité de cette opération, que l'on a par ailleurs demandée, en convoquant, sur ce sujet, toutes les contrevérités possibles et inimaginables sous prétexte qu'il y a une primaire, que cette primaire se fait sur la base de surenchères, ces surenchères conduisant chaque jour à des arguments… qui sont éloignés de la réalité et qui sont surtout de nature, dans le pays, là où nous avons besoin de rassemblement et de solutions, à créer les conditions de tension inextricables. Ce n'est pas responsable, ce n'est pas conforme à ce qu'est notre pays, ce n'est pas conforme à ce qu'est la tradition du droit d'asile, c'est totalement irresponsable, parce que ça convoque des contrevérités et ça crée des tensions là où nous avons besoin de solutions.
PATRICK COHEN
Autre dossier, autre affirmation, Bernard CAZENEUVE. François HOLLANDE ne met pas tout en oeuvre pour lutter contre le terrorisme, c'est Nicolas SARKOZY qui vous accuse ainsi, il veut appliquer le principe de précaution aux terroristes, expulsion, placement en centre de rétention pour les fichés S. tout est à jeter dans les propositions de la droite sur ce plan-là, Bernard CAZENEUVE ?
BERNARD CAZENEUVE
Mais, sur la question migratoire, comme sur la question terroriste, je vois trop en face, depuis des mois, la complexité des sujets pour ne pas tenir compte, avec la plus grande attention, des propositions faites par les autres. Mais, je veux aussi…
PATRICK COHEN
Et alors, tout est à jeter ?
BERNARD CAZENEUVE
Non, tout n'est pas à jeter, d'ailleurs nous avons élaboré près de trois lois antiterroristes en tenant compte des propositions de l'opposition, c'est ce que nous avons fait sur le blocage administratif des sites, c'est ce que nous avons fait sur la consultation des sites qui appellent et provoquent au terrorisme, mais rien n'est à mettre en oeuvre de ce qui est anticonstitutionnel et de ce qui serait de nature à compliquer la tâche des services en matière de lutte antiterroriste. Et je vais prendre un exemple très concret, la question des fiches S. qu'est-ce qu'une fiche S ? C'est une fiche de mise en attention, par les services de police et de renseignement, concernant des individus qui n'ont commis aucune infraction, mais pour lesquels nous disposons de renseignements qui justifient qu'on ouvre des enquêtes. C'est parce que nous avons ouvert ces enquêtes, sans que les personnes mises en attention ne le sachent, que nous avons réussi à démanteler un très grand nombre de réseaux terroristes et que depuis le début de l'année, par exemple, nous avons procédé à l'arrestation de près de 300 personnes qui étaient impliquées dans des activités à caractère terroriste et qui ont, pour la plupart d'entre elles, été neutralisés. C'est ainsi aussi que, le week-end dernier, nous avons procédé, entre jeudi et dimanche, au démantèlement de deux structures qui s'apprêtaient à commettre des attentats. A partir du moment où vous dites à ceux qui sont surveillés qu'ils le sont, ils se dissimulent, il n'y a plus de travail de services de renseignement, et dans un contexte…
PATRICK COHEN
Ça doit rester secret et on ne doit même pas communiquer l'identité des fichés S aux élus locaux, parce que certains élus l'ont réclamé Bernard CAZENEUVE.
BERNARD CAZENEUVE
Attendez, je vais au bout du raisonnement. A partir du moment où on met en oeuvre cette idée, il y a plus de dissimulations, plus de chiffrements, plus de terroristes qui échappent aux services de renseignement, donc en termes d'efficacité de la lutte antiterroriste c'est une absurdité. En termes ensuite, de principes, prétendre que l'on puisse procéder à la mise en rétention ou en détention d'une personne sans qu'un juge judiciaire n'intervienne, c'est la fin des principes républicains. Donc, c'est contraire aux principes constitutionnels, c'est contraire à tous les principes de droit, et c'est inefficace. Ça peut plaire, ça peut, à un moment donné, constituer un ensemble d'arguments qui donnent le sentiment de l'efficacité et de la cohérence, mais c'est…
PATRICK COHEN
Oui, mais vous dites que c'est inapplicable.
BERNARD CAZENEUVE
C'est inefficace, et si nous devions l'appliquer, nous ne pourrions le faire qu'en modifiant tous les principes constitutionnels, c'est-à-dire en changeant de régime. Or, nous, nous considérons que la lutte contre le terrorisme devra s'effectuer au long-cours, qu'elle appellera de l'énergie et de l'opiniâtreté pendant de nombreux mois et que nous ne pourrons gagner cette bataille qu'en étant constamment dans le respect des principes de la République, et que si la France devait lutter contre le terrorisme en abandonnant les principes qui la fondent, alors elle consacrerait une partie de la victoire des terroristes en allant dans le sens qui est celui pour lequel ces terroristes profèrent leurs attaques.
PATRICK COHEN
Un mot de la campagne que vous lancez aujourd'hui, Bernard CAZENEUVE. C'est parce que vous redoutez de nouveaux attentats que vous lancez cette campagne « Adoptons les comportements, les gestes qui sauvent » ?
BERNARD CAZENEUVE
Non, c'est parce que nous sommes dans une période particulière qui appelle de la part du pays du rassemblement et de la résilience dans l'engagement de chaque citoyen. Nous avons, au lendemain des attentats, engagé une grande campagne sur les gestes qui sauvent qui nous a conduit en deux mois à procéder à 8 000 opérations de formation qui ont conduit près de 100 000 Français à s'engager dans des opérations d'apprentissage des gestes qui sauvent en suivant des stages de secourisme qui ont été particulièrement suivis et particulièrement efficaces. Avec Najat VALLAUD-BELKACEM, dans les collèges et les lycées, nous essayons de faire en sorte que l'ensemble des élèves des classes de 3ème puissent avoir cette formation et nous allons l'étendre et la généraliser. Il y a l'engagement citoyen dans la réserve de la gendarmerie. Il y a l'engagement citoyen pour les sapeurs-pompiers volontaires au sein des services d'incendie et de secours. Il y a l'engagement citoyen au sein de la protection civile et il faut que nous créons les conditions sur ce sujet comme sur d'autres de l'engagement, du rassemblement, de la responsabilisation de chaque citoyen pour que la capacité de résilience de notre pays s'en trouve accrue.
PATRICK COHEN
Il y a des gestes qui sauvent et des gestes condamnables aussi : ceux de certains membres des forces de l'ordre lors des manifestations du printemps contre la loi Travail. Vous l'avez peut-être entendu dans le journal de 08 heures, l'initiative de ces cent victimes présumées qui saisissent le Défenseur des droits. De votre côté, Bernard CAZENEUVE, est-ce que des enquêtes internes ont débouché sur des sanctions ?
BERNARD CAZENEUVE
Il y a eu 609 policiers blessés pendant les manifestations.
PATRICK COHEN
Ce n'est pas ma question.
BERNARD CAZENEUVE
Mais c'est une partie de ma réponse. Vous êtes libre de vos questions mais je suis libre de mes réponses. Donc il y a eu 609 blessés, il y a eu 2 000 interpellations. Et pour ceux qui portent plainte, nous avons mis en place un dispositif de saisine de l'IGPN qui conduit systématiquement à des enquêtes et des poursuites judiciaires si cela est nécessaire. Moi, j'ai donné des consignes très fermes aux forces de l'ordre pour que l'usage de la force soit proportionné, pour que les règles soient respectées mais je veux aussi dire que pendant ces manifestations, des casseurs dans des conditions que l'on sait ont procédé à des violences inacceptables sur des biens et des policiers. Je suis allé voir de nombreux policiers grièvement blessés dans les hôpitaux de Paris et cela est toujours tu. Moi, je ne suis pas de ceux qui théorisent la consubstantialité de la violence à la police parce que je sais ce que les policiers et les gendarmes de France font actuellement pour assurer la protection des Français face à de multiples formes de radicalité violente dont certaines se sont exprimées à l'occasion des manifestations contre la loi Travail.
PATRICK COHEN
Je déduis de votre réponse ou de votre non-réponse qu'il n'y a pas eu de sanctions.
BERNARD CAZENEUVE
Mais je vous dis qu'il y a eu des sanctions puisqu'à chaque fois qu'il y a une saisine de l'IGPN, il y a des poursuites judiciaires, et lorsqu'il y a des poursuites judiciaires et des enquêtes de l'IGPN qui relèvent des dysfonctionnements, je prends systématiquement des sanctions. Ça a toujours été ma position donc ne me faites pas dire le contraire de ce que je pense et de ce que je fais.
PATRICK COHEN
Combien de sanctions ? Combien de sanctions Bernard CAZENEUVE ?
BERNARD CAZENEUVE
Mais systématiquement, à chaque fois qu'il y a des policiers ou des gendarmes dont les agissements ne sont pas conformes à ce que sont les principes de droit à l'usage proportionné de la force, il y a systématiquement des sanctions.
PATRICK COHEN
Donc combien ?
BERNARD CAZENEUVE
Je ne veux pas vous donner un chiffre qui ne serait pas précis mais je vous le communiquerai dans les heures qui viennent. Il sera extrêmement précis et vous montrera que les sanctions sont très significatives.
PATRICK COHEN
Merci Bernard CAZENEUVE. On vous retrouve dans quelques minutes avec les questions des auditeurs et dans un instant la revue de presse.Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 septembre 2016