Interview de M. Bruno Le Roux, ministre de l'intérieur, à Europe 1 le 10 février 2017, sur l’interpellation de Théo, victime d'un viol présumé au cours de l'intervention de la police à Aulnay-sous-Bois, et l'avenir du centre de déradicalisation de Pontourny en Indre-et-Loire.

Texte intégral

FABIEN NAMIAS
Bonjour Bruno LE ROUX.
BRUNO LE ROUX
Bonjour Fabien NAMIAS.
FABIEN NAMIAS
Le rapport de la police des polices dont le contenu a été dévoilé hier mais qui date de ce week-end évoque le caractère non intentionnel, je cite, du viol de Théo à Aulnay. Conclusion contestée par son avocat Me DUPOND-MORETTI. Pour vous, monsieur le Ministre de l'Intérieur, ne s'agit-il que d'un accident ?
BRUNO LE ROUX
Non, je ne sais pas s'il s'agit d'un accident. Je sais qu'il y a des conséquences graves, des conséquences graves pour un jeune homme. C'est à la justice de dire ce qui s'est passé, de qualifier les faits et éventuellement d'avoir les sanctions qui sont les sanctions appropriées. Tout mon travail a été de fournir à la justice les éléments et de faire en sorte qu'il puisse y avoir des mesures conservatoires en attendant. Les mesures conservatoires, je les ai pris dès le week-end dernier en suspendant les policiers au regard de faits qui me semblaient particulièrement graves et qui devaient être transmis à la justice et ne pas rester du domaine de l'inspection générale de la police nationale qui avait, bien entendu, été saisie dès qu'elle avait eu connaissance des faits.
FABIEN NAMIAS
D'ailleurs la juge d'instruction n'a pas pour l'instant suivi les conclusions du rapport de l'IGPN puisqu'elle retient la qualification de viol. D'après vos informations, est-ce qu'il y a bien eu un viol ?
BRUNO LE ROUX
Mais il n'y a pas à avoir de caractérisation avec mes informations. La justice est saisie et moi je ne veux pas me livrer aux commentaires de ceux qui ne savent pas et qui pensent que l'on peut qualifier de telle ou telle autre façon. Ma responsabilité, c'est de faire preuve de sang-froid dans ce moment et de dire qu'il n'y a pas de possibilité d'intervention de la police avec des actes qui en découlent qui aient autant de conséquences sur la vie personnelle d'un jeune. C'est à lui que je pense à ce moment. Mais mon travail, c'est aussi de ne pas faire d'amalgame et de ne pas considérer que ce qui relève de cette intervention serait aujourd'hui le lot commun de toutes les interventions.
De la même façon qu'à Viry-Châtillon, parce que je me préoccupe aussi tous les matins de toutes les affaires qui sont en cours. Celle-ci est d'une gravité exceptionnelle mais quand des policiers ont été brûlés dans leur voiture à Viry-Châtillon, je me préoccupe comme Bernard CAZENEUVE l'a fait tous les matins de savoir où en est l'enquête. Je ne fais pas l'amalgame entre les jeunes que nous arrêtons en ce moment et qui ont fait cela et ce qu'il y a dans les quartiers. Ma responsabilité, monsieur NAMIAS, ce n'est pas de qualifier les faits mais c'est de donner à la justice tous les éléments pour qu'elle puisse faire son travail.
FABIEN NAMIAS
Bruno LE ROUX, on va rester sur cette affaire d'Aulnay. Votre collègue du gouvernement Juliette MEADEL, qui était dans ce studio il y a 48 heures, évoque clairement le racisme lié à cette intervention. Est-ce qu'aujourd'hui d'abord vous voyez du racisme dans ce qui s'est passé et est-ce que c'est un problème qui existe dans la police ?
BRUNO LE ROUX
On me dit qu'il y a des propos qui ont été tenus, qui ont peut-être même été justifiés hier de façon absolument incroyable par un syndicaliste policier…
FABIEN NAMIAS
Pour que ce soit parfaitement clair pour nos auditeurs, vous faites allusion au terme de « bamboula » qui aurait été utilisé pendant l'intervention et effectivement le syndicaliste policier Luc POIGNANT a dit que ce terme « bamboula » était « à peu près convenable ». Ça, c'est admissible ?
BRUNO LE ROUX
C'est un propos absolument inadmissible. C'est ce dont je viens de vous parler et je n'autoriserai absolument aucune forme, aucune forme de racisme. De la même façon, je ne veux que le respect dans les interventions et le respect doit être des deux côtés. Du côté des policiers parce que c'est l'uniforme qu'il porte, c'est la République qui est en eux qui condamne tout propos discriminatoire, tout propos raciste. De l'autre côté, j'appelle bien entendu au respect de l'uniforme et au respect de ceux qui incarnent l'autorité. Il ne peut pas y avoir le moindre outrage qui soit commis à leur égard. Là encore, c'est une position d'équilibre que je veux avoir de ne rien laisser passer de quel côté que ce soit.
FABIEN NAMIAS
Pour lutter contre les possibilités et les dérives racistes qu'il y a dans les interventions, nombreux sont ceux de votre famille politique qui demandent l'instauration d'un récépissé qui permette de vérifier la nature des contrôles d'identité et d'éviter les contrôles au faciès. Une nouvelle fois d'ailleurs Juliette MEADEL le fait ; c'est dans le programme du candidat socialiste Benoît HAMON. Est-ce que vous, vous êtes favorable à l'instauration d'un tel récépissé ?
BRUNO LE ROUX
Là encore, je demande à ce que l'on regarde la réalité et à ce que l'on crédite ce gouvernement de ce qu'il fait pour apaiser. Il y a toujours nécessité à apaiser notamment dans certains quartiers la relation entre la police, la gendarmerie et ceux qui y habitent, notamment les jeunes. La question des caméras piétons, les caméras que portent les policiers est aujourd'hui bien plus performante qu'un récépissé dont on ne sait pas comment il serait délivré ; dont on ne sait pas s'il garantirait contre le renouvellement des contrôles ; dont on pense que pour qu'il soit efficace, il faudrait faire un fichier des personnes contrôlées. Vous êtes prêt ?
Moi, je ne suis pas prêt à ce qu'il y ait dans notre pays un fichier des personnes contrôlées dont je ne sais pas avec quoi demain il pourrait être couplé. Ce que j'annonce, c'est la décision qui a été prise par le gouvernement, renforcée par la loi Egalité Citoyenneté de doter les policiers – ils le sont déjà – de caméras piétons. Ils plébiscitent, quand j'en discute avec eux, ce dispositif dont ils me disent qu'il apaise la relation lors d'un contrôle. A partir du 1er mars, il y aura les décrets qui seront publiés pour que quand il y a contrôle d'identité, le déclenchement de la caméra piéton soit obligatoire.
FABIEN NAMIAS
Donc plus de caméras et une utilisation différente mais pas de récépissé. Combien y a-t-il eu d'arrestations à ce jour suite aux échauffourées et aux violences qui ont suivi cette interpellation à Aulnay et dans les banlieues avoisinantes ?
BRUNO LE ROUX
Je ne tiens pas la comptabilité. Je dis simplement là encore une parole de fermeté.
FABIEN NAMIAS
Le chiffre de 28 était évoqué hier.
BRUNO LE ROUX
Ecoutez, il y en a peut-être un peu plus compte tenu de la nuit mais elle a été plus calme que la nuit précédente et c'est normal. Tout le monde appelle - la famille, moi, les élus locaux – à la sérénité parce que la justice passera. Quand j'entends des slogans que l'on ressort régulièrement sur le fait qu'il n'y aurait pas de justice une fois de plus parce qu'il y a des policiers, je dis que l'on se trompe. On se trompe aujourd'hui comme on se trompait hier. La justice dans notre pays passe quand il y a des faits de cette gravité et c'est pour cela que j'appelle au calme.
FABIEN NAMIAS
Ça veut dire qu'il n'y aura aucune clémence et aucune bienveillance comme ce qui peut être redouté, tel que ç'a été exprimé par les avocats de jeter Théo, ce qu'on entend dans les reportages que l'on fait à Aulnay.
BRUNO LE ROUX
Fabien NAMIAS, je comprends que l'on redoute que quand il y a un jeune sur un lit d'hôpital issu d'un quartier, de l'autre côté des policiers dans cette grande famille qu'est la police, on peut penser qu'il y a un déséquilibre. Non, il n'y aura pas de déséquilibre. Quand il y a une intervention qui aboutit à des faits aussi graves et aussi marquants que ceux qu'a subis le jeune Théo, la justice doit établir les responsabilités clairement, sans aucune forme de pression. Je vous assure qu'elle fait et qu'elle fera son travail.
FABIEN NAMIAS
Vous l'avez rappelé, la nuit a été fort heureusement plus calme à Aulnay. Est-ce que cela signifie que tout risque d'embrasement comme on l'avait connu dans les banlieues en 2005 vous semble écarté aujourd'hui ?
BRUNO LE ROUX
Je l'espère parce qu'il n'y a absolument aucun intérêt à cela. S'il y avait un dysfonctionnement majeur dans la justice, dans la façon dont elle fonctionne, dans la façon dont les informations ont été transmises, dans l'empathie qu'il y a aujourd'hui et le fait de reconnaître qu'il y a une intervention qui amène à des conséquences particulièrement graves, alors il pourrait y avoir un sentiment d'injustice. Mais aujourd'hui ce qui doit prévaloir, c'est le sentiment de justice. C'est le sentiment que la justice doit passer et que chacun doit lui donner de la force en l'accompagnant, en la laissant travailler et en faisant en sorte…
FABIEN NAMIAS
Et elle sera appliquée rapidement. La justice ne traînera pas en longueur, ce ne sera pas renvoyé aux calendes grecques.
BRUNO LE ROUX
Ecoutez, je l'espère. En même temps, ce n'est pas moi qui lui donne son rythme mais l'affaire est suffisamment importante pour que les décisions et pour que l'instruction puissent se faire, je l'espère, rapidement.
FABIEN NAMIAS
Bruno LE ROUX, ce qui a été également pointé du doigt c'est la jeunesse des fonctionnaires de police. Trois des quatre policiers qui ont pratiqué l'intervention ont moins de 30 ans. Celui qui est mis en examen pour viol a, je crois, 27 ans. Ce sont souvent leur première affectation en Seine-Saint-Denis, département que vous connaissez bien, vous y êtes élu. Est-ce qu'il est normal que des policiers inexpérimentés, qui sortent tout juste de l'école, se retrouvent dans l'un des départements les plus difficiles de France ? Est-ce que c'est cohérent au regard des exigences de sécurité ?
BRUNO LE ROUX
Les policiers sortent en étant formés. Ils arrivent dans les commissariats.
FABIEN NAMIAS
Oui, mais on sait bien que la formation c'est aussi l'expérience sur le terrain. On ne l'a pas au bout d'un ou deux ans de pratique, ce qui était le cas de certains de ces fonctionnaires.
BRUNO LE ROUX
Mais la contradiction serait de vous dire qu'au moment où nous avons besoin de policiers sur ces territoires, au moment où il en sort beaucoup des écoles – 4 600 cette année, 4 600 l'année prochaine - ces policiers ne devraient-ils pas être affectés en priorité aux endroits qui en ont le plus besoin : ils le sont. Forcément, il y a donc des policiers jeunes aujourd'hui dans nos quartiers parce que le besoin est là et parce que nous les formons dans les écoles.
Y a-t-il des policiers d'expérience dans ces commissariats ? Oui, souvent avec 20, 25, 30 ans d'expérience qui permettent de mêler les générations. Quand ils sortent de l'école, ils sont formés. Je veux bien qu'on ait ce débat et je suis prêt à y réfléchir avec les organisations syndicales. Je suis prêt à y réfléchir avec les élus, mais je ne laisserai pas la pensée que dans un département où il y a beaucoup de jeunes policiers, l'inexpérience entraîne des conséquences dans la relation avec la population. Ce n'est pas vrai.
FABIEN NAMIAS
L'assaillant du Louvre qui a agressé des militaires à coups de machette vendredi dernier est-il ce matin toujours en garde à vue ?
BRUNO LE ROUX
Ce terroriste a été touché et donc il n'est plus en garde à vue. Sa garde à vue a été interrompue parce que son état de santé ne permettait pas qu'elle puisse continue. Les médecins s'occupent de lui et nous espérons pouvoir reprendre les interrogatoires dans le cadre d'une garde à vue dès que son état de santé le permettra.
FABIEN NAMIAS
Est-ce qu'à ce stade et compte tenu du caractère haché de la garde à vue au regard des problèmes de santé que vous évoquez, l'enquête avance ? Est-ce que les éléments recueillis permettent de commencer à préciser la nature des actes qu'il a commis ? Est-ce qu'on sait par exemple s'il a des complicités en France ou à l'étranger ?
BRUNO LE ROUX
Je ne veux pas aller plus loin parce que là encore je veux laisser aux enquêteurs le soin, mais je peux vous dire que ce n'est pas lui qui pour l'instant fait progresser l'enquête mais que bien entendu nous nous intéressons à lui, à son environnement, à la façon dont il est arrivé en France. Nous commençons à voir le parcours qui a été le sien, mais ça maintenant c'est à l'enquête de dire très précisément tous ces éléments.
FABIEN NAMIAS
Il sera mis en examen aujourd'hui ?
BRUNO LE ROUX
Je n'imagine pas qu'à l'issue de sa garde à vue il y ait aujourd'hui assez de faits pour le faire – pour ne pas le faire.
FABIEN NAMIAS
Europe 1 révélait hier que le centre de déradicalisation de Pontourny qui se situe en Indre-et-Loire est désormais vide. L'un de ses pensionnaires a été arrêté lors d'une opération antiterroriste, le dernier a quitté le centre semble-t-il encore plus radicalisé qu'il n'y était entré. Bref, ça n'a pas l'air de fonctionner du tout. Les riverains demandent sa fermeture. Est-ce qu'il n'est pas temps d'arrêter l'expérience ?
BRUNO LE ROUX
D'abord, je veux dire que localement il n'y a jamais eu aucun problème avec ce centre. Les problèmes sont à l'intérieur du centre, dans un dispositif nouveau, très jeune, auquel est confronté notre pays sur une question simple : comment faire avec des jeunes radicalisés pour faire en sorte qu'ils rejoignent le chemin de vie normal de la République, et les valeurs de la République plutôt que l'islam salafiste et le basculement dans cette radicalisation ?
FABIEN NAMIAS
Oui mais manifestement, très franchement ça n'a pas l'air extrêmement efficace. L'intention est louable mais si on sort plus radicalisé qu'on n'y entre, il faut peut-être revoir la méthode.
BRUNO LE ROUX
Mais je suis prêt à ce que vous puissiez me donner le vadémécum de l'efficacité sur cette question et si vous l'avez, j'en suis preneur. Je discute tous les jours. La semaine dernière avec une association à Bordeaux, LE CAPRI, qui mène des expériences pluridisciplinaires en liaison avec la mosquée de Bordeaux. Je discute avec des universitaires et à Pontourny, je suis dans l'évaluation permanente.
FABIEN NAMIAS
Donc il reste ouvert et en activité.
BRUNO LE ROUX
Je peux vous dire que ce centre va rester ouvert, que j'ai demandé aux préfets de donner de nouveaux caps pour pouvoir le remplir, que je procéderai à une évaluation à la fin du premier semestre et donc je préparerai cette évaluation, et que je veux beaucoup d'humilité dans ces processus de déradicalisation. Que celui qui sait la façon dont il faut que cela fonctionne vienne me voir au ministère de l'Intérieur, s'assoit et me dit : « C'est comme ça, monsieur le Ministre ».
FABIEN NAMIAS
Merci Bruno LE ROUX.
BRUNO LE ROUX
Merci.
MAXIME SWITEK
Merci monsieur le Ministre de l'Intérieur, merci Fabien. Fabien, le Grand Rendez-vous dimanche 10 heures ?
FABIEN NAMIAS
Avec Marine LE PEN, la présidente du Front national, qui sera notre invitée.Source : Service d'information du Gouvernement, le 15 février 2017

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