Déclaration de Mme Juliette Méadel, secrétaire d'Etat à l'aide aux victimes, sur les voies d'une politique internationale de l'aide aux victimes, à Paris le 9 janvier 2017.

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Circonstance : Ouverture de la première Conférence internationale pour l'aide aux victimes à l'Unesco, à Paris le 9 janvier 2017

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Texte intégral

* Introduction
Ce n'est pas sans émotion que j'ouvre cette 1ère conférence internationale avec vous et je le fais avec une émotion d'autant plus intense que je revois les images de ces attentats qui me reviennent comme si c'était hier. La tuerie à Charlie Hebdo, l'assassinat de la policière Clarissa Jean-Philippe à Montrouge, la prise d'otage sanglante de l'hyper-cacher à Vincennes….et puis, après la stupeur et la colère, cette foule rassemblée place de la République à Paris et cette marche du 11 janvier où le monde entier est venu dire sa peine, sa solidarité, et son admiration. Admiration d'un pays, la France, qui incarne le combat pour la liberté.
Alors oui, aujourd'hui, je suis émue quand je repense à cette foule silencieuse rassemblée partout en France, à ces innombrables bougies, à ces peluches déposées, à ces messages d'amour à ceux qu'on a tant aimés, à ces fleurs qui jonchaient le sol partout sur les lieux du crime infâme.
Hélas, ce 9 janvier 2015, nous ne savions pas que nous allions revivre l'abomination et que chaque mois allait apporter son lot d'attaques terroristes : les attaques de Tripoli, de Bamako, du musée du Bardo à Tunis, de Villejuif, de Saint Quentin Fallavier ; l'attaque du Thalys, celle du Bataclan, des terrasses et du Stade de France. En 2016, ce furent les attentats à Marseille, à Ouagadougou, à Grand Bassam, à Bruxelles, à Gao, à Magnanville, à Nice le 14 Juillet, à Saint-Etienne du Rouvray, au marché de noël de Berlin puis à Istanbul le 31 décembre dernier. Et les premiers jours de 2017 n'ont pas été épargnés : Bagdad, Izmir, et hier, Jérusalem ont été touchés par la violence aveugle et impitoyable.
Ainsi, depuis janvier 2015 ce sont 255 ressortissants français morts du terrorisme dont 17 sont décédés à l'étranger. C'est plus qu'entre 1945 et 2015. Nous sommes entrés dans une sombre période, inédite en France et dans le monde : celle des années noires du terrorisme islamiste.
Unis face au terrorisme, - nous devons à présent l'être pour aider les victimes, -toutes les victimes-, à se relever pour retrouver le gout de vivre. Touchés dans notre chair, dans notre âme, nous devons nous unir pour être plus forts dans l'adversité. Notre vulnérabilité est immense, parce que les populations civiles sont menacées et sans armes face à un acte terroriste. Alors l'Union de tous les pays du monde, de toutes les populations civiles qui aspirent à vivre en paix et sereinement, sera le premier des remparts contre « cette barbarie à visage humain » qui retrouve, hélas, une certaine actualité.
Notre responsabilité, en ce lundi 9 janvier 2017, est donc historique : nous devons élaborer et construire ensemble, avec vous tous qui représentez plus de trente pays, une politique internationale de l'aide à toutes les victimes.
Quelle sera notre méthode ?
Pour bâtir une coopération internationale ambitieuse, nous devons commencer par mieux nous connaître. Nous examinerons donc les dispositifs publics d'aide aux victimes dont chacun d'entre nous dispose et identifierons ensemble les plus efficaces d'entre eux. Cette étape est nécessaire pour mutualiser nos savoirs et nos savoir-faire, identifier nos axes d'amélioration respectifs et enfin tracer les pistes d'une convergence politique nouvelle.
Pour notre part, en France, depuis Louis XIV, les citoyens entretiennent un rapport à l'Etat quasi sentimental où, en cas de drame, la puissance publique se doit d'être présente partout et pour tous. L'exigence à l'endroit du politique y est immense : il n'a pas le droit à l'erreur et doit assurer un soutien moral plus encore qu'une solidarité matérielle. Nulle part ailleurs qu'en France, le besoin de « service public » n'est aussi marqué. Nulle part ailleurs l'Etat n'est autant la cible des attentes et des rancoeurs irrationnelles parfois. Dans notre pays, « L'Etat protectionnel » se doit donc d'être efficace, multidimensionnel dans son intervention, mais à la bonne distance pour laisser à chacun la liberté de le solliciter ou pas.
La France en avait posé les premiers jalons au début des années 80 avec Monsieur Robert Badinter qui nous fait l'honneur de sa présence aujourd'hui et s'exprimera dans un instant. Il a consacré une grande part de sa vie publique à l'amélioration de l'aide aux victimes d'infractions pénales, et à celles des accidents de la route. Il eut la préscience et l'audace d'accorder la place qui lui était due à la société civile ; parce que sur ce sujet plus qu'aucun autre, les acteurs de terrain et les associations sont légitimes à accompagner ceux qui en ont le plus besoin.
L'aide aux victimes de terrorisme fut aussi vécue et incarnée, depuis près de trente ans aujourd'hui, par Françoise Rudetzki, qui nous rejoindra cet après-midi. Elle est à l'origine de la création, en 1986, du fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres infractions qui garantit la réparation intégrale des préjudices. Infatigable, elle nourrit quotidiennement notre réflexion pour améliorer encore la prise en charge des victimes.
Enfin, je veux citer la remarquable prémonition de Jacques Chirac qui confia dès 2003 à Nicole Guedj, présente également parmi nous, un secrétariat d'Etat chargé de l'aide aux victimes, rattaché au ministère de la Justice.
Puis, en février 2016, le président de la République et le Premier ministre ont décidé de créer un secrétariat d'État chargé de l'aide aux victimes qui, rattaché au Premier ministre pour la première fois, a permis d'asseoir un positionnement interministériel indispensable à une prise en charge globale des victimes. Nous oeuvrons ainsi, depuis presque un an, à la mise en place d'un service public de l'aide aux victimes qui permet une prise en charge de l'ensemble des difficultés rencontrées dans les différents aspects de la vie quotidienne. Cela suppose d'avoir une action avant, pendant et après le drame :
Avant : protéger les personnes et les biens, éviter la radicalisation ou la mise en danger des personnes, anticiper les menaces et limiter les risques.
Pendant : réagir dans l'urgence, coordonner les secours sanitaires, mettre en place les alertes nécessaires, informer la population.
Après : soutenir chaque victime, l'accompagner dans la durée, faire respecter ses droits, faciliter sa résilience et élaborer une véritable stratégie de la mémoire.
L'essentiel de notre action est de simplifier et d'humaniser les procédures d'aides aux victimes. J'ai créé ainsi un guichet unique de l'aide aux victimes : au niveau national, (avec le comité interministériel de suivi des victimes) sur internet bien sûr et dans les territoires. Depuis le 3 août, ont été créés les comités locaux de suivi des victimes depuis l'été dernier. D'ici à la fin de ce quinquennat, je veux que chaque département dispose de son comité local de suivi des victimes.
Lors de la commission d'enquête parlementaire sur les actes terroristes du 13 novembre 2015, tous les parlementaires français, unanimes, ont affirmé le besoin de pérenniser l'action que nous avons menée au secrétariat d'Etat. C'est aujourd'hui chose faite puisque je vais créer, avant la fin du mois de janvier, une administration dédiée à l'aide aux victimes. Ce service administratif, à compétence interministérielle et transversale, n‘a, à ma connaissance, pas d'équivalent dans le monde.
Mais que serait une politique d'aide aux victimes limitée à un seul pays quand les attentats concernent la plupart des pays du monde d'aujourd'hui ?
Les dangers et les réponses qu'exige l'aide aux victimes ne sont plus l'affaire d'un seul pays. Les victimes n'ont pas de frontière, chacun le sait désormais. Le soir du nouvel an, à Istanbul, une française est décédée et quatre autres ressortissants ont été blessés physiquement. A Nice, 37 étrangers, de 19 nationalités différentes ont été touchés le jour de notre fête nationale. Si tous les Etats ne sont pas frappés de la même manière sur leur territoire, tous sont pourtant concernés.
Une nation isolée ne peut agir efficacement si elle reste seule. Nos regards doivent donc embrasser une « politique intérieure mondiale », pour reprendre le mot d'Habermas, où la coopération, l'entraide, la solidarité sont les maîtres mots d'une action commune.
Certes, les linéaments d'une politique internationale de l'aide aux victimes ont commencé à germer voici trois décennies, via notamment l'action des Nations-Unies et la structuration de réseaux associatifs ou d'experts au niveau européen et international.
L'Europe s'est également saisie de cette question, comme en témoigne la directive européenne sur la lutte contre le terrorisme qui comporte plusieurs mesures en matière l'accompagnement des victimes de terrorisme.
Ce n'est qu'un début, il faut aller plus loin plus vite.
*Présentation de la journée
C'est l'objet de cette conférence internationale, pour laquelle j'ai voulu réunir aujourd'hui des experts, juristes, médecins, secouristes, associations de victimes ou d'aide aux victimes, philosophes, Français et étrangers, tous venus d'horizons divers, tous acteurs de l'aide aux victimes.
Ils se réuniront autour de cinq tables rondes thématiques :
La première table ronde, consacrée à la place des victimes dans la société, permettra de comprendre dans quelle mesure l'évolution de l'aide aux victimes et la mémoire collective de chaque pays s'inscrivent dans une histoire particulière, marquée par une sensibilité accrue aux risques et aux vulnérabilités.
Une sensibilité qui se nourrit de la couverture médiatique des événements traumatiques ; c'est la raison pour laquelle j'ai souhaité que la seconde table ronde de la journée porte sur les médias, dont la responsabilité n'est pas sans soulever de nombreuses questions : liberté d'expression, place des témoins, droit à l'information de tous, droit à l'image et au respect de la dignité des victimes.
Les tables rondes de l'après-midi seront consacrées aux aspects pratiques de la prise en charge des victimes.
La prise en charge des victimes commence quelques instants après le drame. C'est la phase d'urgence, une phase cruciale et qui exige une parfaite préparation et coordination des acteurs. Une phase d'autant plus importante qu'elle a un impact direct sur la phase de suivi. J'ai voulu que la troisième table ronde de la journée lui soit consacrée. La qualité de l'aide aux victimes se joue en effet dès les premières minutes après la survenance du drame.
La prise en charge des victimes s'inscrit ensuite dans la durée : la phase de suivi fera l'objet de la quatrième table ronde. Elle constitue le coeur de la politique d'aide aux victimes et doit permettre de répondre à une grande diversité de besoins : prise en charge matérielle, indemnisation et accompagnement sanitaire et social des victimes.
Enfin, j'ai souhaité consacrer la cinquième table ronde à l'accompagnement psychologique des victimes car c'est sans doute un des aspects les plus importants dans la voie de la résilience et c'est encore trop souvent le parent pauvre de l'aide aux victimes. Nous devons, sur cette question, progresser collectivement pour offrir aux victimes les réponses les plus complètes, les mieux adaptées et les plus durables.
A l'issue de ces débats, le travail scientifique et intellectuel sera complété par l'expression dez ministres Espagnol, Luxembourgeois, Hongrois, Roumain, Belge, Ivoirien, Estonien, Britannique et Canadien venus présenter leur vision de l'aide aux victimes pour aujourd'hui et pour demain.
Il est essentiel en effet que le développement des connaissances se traduise, in fine, par une parole et une action politiques en faveur des droits des victimes : ce sera l'objet de la dernière table ronde.
*Conclusion
Mesdames et Messieurs,
Chères, Chers amis,
Notre journée est un moment de travail. Mais elle est aussi un symbole, fort, et qui portera, loin je l'espère, son message. Si j'ai voulu organiser cette première conférence internationale c'est parce que j'ai vu dans toute son évidence la nécessité d'engager une politique ambitieuse et collective pour faire face aux multiples vulnérabilités du monde de demain.
J'en profite pour remercier l'ensemble des acteurs qui oeuvrent au quotidien pour l'aide aux victimes. Car depuis deux ans, professionnels et bénévoles, pouvoirs publics et société civile, n'ont pas ménagé leurs efforts. Services de l'Etat, collectivités territoriales, associations, mais aussi particuliers – je pense en particulier aux aidants – : vous entendrez certains de leurs représentants tout au long de cette journée et je veux saluer ici leur action modeste et noble en même temps.
Demain, si nous sommes préparés mais également coordonnés, alors nous pourrons être fiers, mesdames et messieurs, de ces fondations posées ensemble, et nous aurons été à la hauteur de nos responsabilités.
L'écrivain George Orwell plaçait son espoir dans la capacité des peuples à exercer une décence ordinaire, celles des femmes et des hommes de bonne volonté. Notre présence ici atteste déjà notre désir d'oeuvrer ensemble. C'est donc convaincu de partager avec vous un idéal, le sens des responsabilités, et celui des réalités, que j'ouvre cette conférence internationale de l'aide aux victimes.
Je vous remercie.
Source http://www.gouvernement.fr, le 29 mars 2017