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Lamassoure : deux ans pour sceller "Le sort de l'Europe"
Alain Lamassoure, ministre UDF des Affaires européennes, estime que les dix-huit mois à venir sont déterminants pour l'avenir de la Communauté. Il invite les Allemands à voter Kohl en 1994, et les Français à droite en 1995. Sinon, "l'Europe serait en danger", estime ce proche de Giscard.
L'Europe est malade, disent depuis plusieurs semaines les hommes politiques de gauche ou de droite qui, l'an dernier menaient campagne en faveur de la ratification du traité de Maastricht. Giscardien et ministre des Affaires européennes. Alain Lamassoure a accepté de confier son diagnostic et de livrer quelques-uns de ses remèdes à Libération. Entretien.
Libération : Un an après le referendum sur Maastricht, jugez-vous que l'Europe a meilleure presse aujourd'hui auprès des Français ?
Alain Lamassoure : D'un côté, les crises que nous avons connues depuis un an ont tempéré les enthousiasmes des inconditionnels de la construction Européenne mais d'un autre côté, ces difficultés ont apporté aux eurosceptiques la démonstration que certains problèmes n'avaient pas de solution en dehors du cadre européen. On peut citer l'exemple des accords de Schengen dont Charles Pasqua est aujourd'hui le meilleur défenseur.
Au-delà, je crois que la France a besoin d'une réconciliation entre le gaullisme et l'Europe. Parce que l'Europe dont nous aurons besoin à l'approche de l'an 2000 est, par certains côtés, assez proche de celle que le général de Gaulle avait en tête dans les années 60, une Europe qui soit une véritable union politique et en même temps une communauté de nations indépendantes. Donc un "animal" politique qui n'existe pas aujourd'hui.
Libération : Le recentrage des pro et des anti-européens que vous souhaitez dans la majorité ne risque-t-il pas d'aboutir à une sorte de consensus mou qui priverait l'Europe de tout projet politique porteur ?
Alain Lamassoure : Tout projet européen exige un immense effort de compromis pour être accepté à Douze ! Je pense que la majoré peut se rassembler autour d'un projet et d'une liste commune aux européennes.
Libération : Un projet minimal ?
Alain Lamassoure : Non. Ce dont l'Europe a besoin aujourd'hui peut réconcilier des traditions politiques différentes.
Libération : Que Charles Pasqua se fasse aujourd'hui le chantre des accords de Schengen vous convainc qu'il n'y a plus de clivage entre le RPR et l'UDF sur l'Europe ?
Alain Lamassoure : Je constate que les clivages se sont beaucoup modifiés depuis l'an dernier et que l'approfondissement du débat rapproche plutôt les analyses.
Libération : Et Philippe Séguin ?
Alain Lamassoure : J'ai plus de mal à décrypter sa pensée.
Libération : Il y a un an, Élisabeth Guigou et Giscard étaient sur la même estrade pour plaider en faveur de la ratification de Maastricht. Ce consensus s'est-il estompé pour laisser place à une Europe de gauche et une de droite ?
Alain Lamassoure : Je ne sais pas répondre à cette question, parce que, pour l'instant, je n'entends plus la gauche.
Libération : "L'Europe est en péril", clament de concert Delors, Giscard et Léotard. C'est aussi votre constat ?
Alain Lamassoure : Depuis le Traité de Rome, la construction européenne a toujours avancé dans les périodes de prospérité. La récession économique joue donc un rôle important dans l'europessimisme actuel. Et pourtant, les Douze ont besoin de franchir une étape nouvelle. Ils doivent passer du "vivre ensemble" à "l'agir ensemble", c'est-à-dire arriver à mener, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, une véritable politique commune.
Libération : À quoi tient la crise de l'Europe des Douze ?
Alain Lamassoure : À cette mutation nécessaire, car c'est d'une vraie mutation biologique qu'a besoin aujourd'hui la Communauté. On peut alors se désoler d'assister à l'agonie de la chenille, ou se réjouir parce que le papillon va prendre son envol. Depuis 1957, la seule vraie politique commune a été la politique agricole. Nous avons besoin maintenant d'un système de décision et de gestion aussi efficace dans d'autres domaines. Un exemple : nous avons lancé une "initiative européenne de croissance" avec un fonds d'investissement pour garantir des prêts. Mais la mécanique communautaire est tellement lourde que ce fonds ne pourra entrer en vigueur qu'au début 1994, pour des investissements entre 1994 et l'an 2000, quand nous serons certainement sortis de la crise. Ça ne peut plus durer.
Libération : Vous vous en tenez à une approche fonctionnelle de l'Europe alors que celle-ci est en crise au plan monétaire, économique, psychologique et politique…
Alain Lamassoure : J'ai volontairement une approche de management. Mais, bien entendu, il faut aujourd'hui un véritable débat politique entre les Douze pour savoir jusqu'où nous souhaitons aller dans les politiques communes.
Libération : Avez-vous l'impression que ce désir "d'agir ensemble" est partagé par les Douze, que les Allemands le préfèrent à leur réunification et les Anglais au libre-échangisme ?
Alain Lamassoure : Il faut avoir le courage de reconnaître que les récentes crises européennes ont eu un effet néfaste et ont fait reculer la Communauté. Mais je pense qu'elles ont eu en même temps un effet pédagogique. On ne pourra pas continuer de vivre ensemble si on ne revient pas rapidement à la stabilité monétaire. Un marché unique ne fonctionne pas quand, en moins de quelques mois, une monnaie de la Communauté peut perdre 10 ou 20 % de sa valeur.
Libération : Quelle initiative de relance de la Communauté la France et l'Allemagne pourraient-elles annoncer le 29 octobre lors du conseil extraordinaire de Bruxelles ?
Alain Lamassoure : Nous estimons qu'une réflexion est nécessaire sur le plan institutionnel : il faut réformer les institutions de la Communauté avant qu'elle ne s'élargisse – en principe à partir de 1995 – aux quatre pays candidats de l'AELE, en attendant les pays d'Europe centrale et orientale. En matière monétaire, nous confirmerons aussi le calendrier de passage à la deuxième phase du traité de Maastricht au 1er janvier 1994 avec la mise en place de l'Institut monétaire européen.
Libération : La confirmation d'un calendrier ne constitue pas une grande perspective. Français et Allemands sont-ils en panne d'imagination ?
Alain Lamassoure : Quand on a trébuché, reprendre la marche en avant, c'est déjà un progrès. Et il y a le lancement des autres politiques communes : politique étrangère, défense, maîtrise des migrations.
Libération : Est-ce qu'il sera rappelé que l'échéance ultime pour la mise en place de la monnaie unique est 1999, quoi qu'en ait dit, au mois d'août, le chancelier Kohl ?
Alain Lamassoure : Le débat sur la date n'a pas grand sens aujourd'hui. En revanche, ce qui va être important, ce sont les choix politiques qui vont être faits, non seulement au niveau communautaire, mais dans nos pays. Nous avons devant nous dix-huit mois déterminants pour la construction européenne : les élections européennes en juin, les élections nationales en Allemagne en octobre 1994, l'élection présidentielle en France en 1995. Lors de son dernier congrès, le SPD allemand a voté une résolution sur la politique de défense qui est particulièrement restrictive sur ce que seraient les capacités de la Bundeswehr d'agir à l'extérieur. Il est clair que si le champ d'action de la Bundeswehr reste ainsi limité. Il n'y aura pas de politique de défense commune, donc pas de politique étrangère commune. Il est clair aussi que, si arrive au pouvoir en France en 1995 une majorité qui ferait des choix différents en matière européenne, il n'y aurait pas de développement de la politique européenne possible. Ce qui veut dire que lors de ces trois consultations électorales, le sort de l'Europe va se jouer. C'est la raison pour laquelle je propose que les partis actuellement au pouvoir en France et en Allemagne se dotent d'une plate-forme commune que je qualifie "d'euro-compatible", non seulement pour les élections européennes, mais, au-delà, pour leur politique nationale en matière économique et étrangère de manière à ce que l'on ait, les uns et les autres, des plates-formes électorales.
Libération : Vous dites donc aux Allemands "Votez Helmut Kohl l'an prochain", et aux Français "Votez pour la droite en 95" ?
Alain Lamassoure : Au point où nous en sommes arrivés de la construction européenne, nous ne pouvons pas nous désintéresser des choix fondamentaux faits par nos grands partenaires, à commencer par les Allemands.
Libération : Et si l'actuelle majorité ne gagnait pas l'élection présidentielle et que la CDU perde les élections législatives, que se passerait-il ?
Alain Lamassoure : L'Europe serait en danger.
Libération : N'est-ce pas un peu simpliste d'expliquer qu'il suffit de se mettre d'accord sur "l'euro compatibilité" des programmes de gouvernement pour que tout aille mieux ? On a vu ces derniers mois que c'était moins le chancelier Kohl que la Bundesbank qui mettait l'UEM à mal.
Alain Lamassoure : Simpliste ? Malgré la récession, malgré le chômage, et malgré d'immenses difficultés politiques, tous nos gouvernements sont engagés dans des programmes économiques à moyen terme de retour aux critères de convergence imposés par Maastricht. Ce n'est pas seulement un vœu pieu.
Libération : Les Français ont repris depuis quelques mois un discours néo-protectionniste, avec la mise en avant de la "préférence communautaire", ce qui hérisse nos partenaires. Là encore, l'intérêt national ne prime-t-il pas sur "l'agir ensemble" dont vous rêvez ?
Alain Lamassoure : Nous considérons, nous Français, que l'Europe n'est pas seulement un "espace" : elle doit devenir une puissance capable d'agir au niveau international pour défendre ses intérêts communs. L'étape transitoire entre "l'espace" et la "puissance", c'est la reconnaissance d'une "identité". C'est pour cela que nous nous battons dans la négociation – qui est un test de l'Uruguay round. Au-delà de la défense nécessaire de notre agriculture, nous considérons que le mémorandum français correspond à la défense bien comprise de l'emploi partout en Europe, et aussi de l'identité européenne. Nous plaidons pour une politique commerciale européenne, face aux USA, au Japon, aux nouveaux pays industriels. Présenté ainsi, ce langage correspond à une attente chez nos partenaires.
Libération : Quand la France, pendant des mois, menace d'utiliser son droit de veto pour s'opposer au volet agricole du Gatt, ne pensez-vous pas que cela a un effet plus répulsif que pédagogique ?
Alain Lamassoure : Je ne dis pas que c'est un langage qui fait toujours plaisir, mais il peut être compris. Et il commence à l'être, puisque nous avons obtenu l'organisation d'une réunion extraordinaire des Douze, le 20 septembre, sur ce sujet.
Libération : Vous vous contenteriez de réaménagements ou vous voulez toujours une renégociation de l'accord de Blair House ?
Alain Lamassoure : Ce qui nous intéresse, c'est la substance, pas la présentation extérieure.