Déclarations de M. Michel Rocard, président de la direction nationale provisoire du PS, le 5 septembre 1993 à l'université d'été du PS à La Rochelle, et le 10 à Mugron (Landes) en soutien à Henri Emmanuelli, notamment sur la crise monétaire, la construction européenne et les différents points de la politique d'Edouard Balladur.

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Intervenant(s) : 
  • Michel Rocard - Président de la direction nationale provisoire du PS

Circonstance : Université d'été du PS à La Rochelle du 2 au 5 septembre-meeting de soutien à Henri Emmanuelli pour l'élection législative partielle du 19 septembre 1993

Texte intégral

Intervention de Michel Rocard, à La Rochelle, le dimanche 5 septembre 1993

Cher(e)s Ami(e)s, cher(e)s camarades,

Les universités d'été marquent, parait-il, la rentrée politique. Mais à retrouver les préoccupations qui étaient les nôtres, au début de l'été, avec un sentiment d'urgence aggravée, c'est à peine si on a le sentiment qu'il y a eu une sortie !

Aussi bien cela m'interdit de céder au rituel de rentrée, qui consiste habituellement à refaire quelques variations sur ces deux ensembles de questions que sont le « qui sommes-nous ? » et le « où sommes-nous ? », l'accent variant, selon les années, sur le « qui » ou sur le « où ».

Nos États Généraux ont largement répondu à la question de l'identité. Après la défaite électorale, qui nous a laissé un sentiment d'injustice – car nous savions bien que le procès qui nous était fait était par trop outré – qui nous a meurtris affectivement – car nous n'oublions pas Pierre Bérégovoy – nous avons eu le sursaut dont peu nous croyait capable. À Lyon, nous avons réaffirmé les valeurs qui nous réunissaient, nous avons éprouvé leur pertinence dans le monde et la société qui sont les nôtres, nous avons montré notre volonté de rénover profondément notre manière de faire de la politique.

Ce message a été bien perçu chez nous et chez nos sympathisants. Les Français y ont prêté moins d'attention. Il ne faut pas que cela nous surprenne. Nous avons à faire nos preuves, par notre unité, par notre renouvellement, par nos propositions et nos actes, par notre imagination.

Notre congrès dans moins de deux mois maintenant – tirera les conséquences de nos débats, déterminera nos choix prioritaires. Il y a trois motions présentées au vote militant. Les différences sont-elles à ce point évidente qu'elles justifient trois motions ? J'ai bien vu dans les textes de mes amis Jean Poperen et Louis Mermaz la page ou les lignes qui cherchent la distinction… Mais j'y ai surtout vu l'héritage de conflits anciens un peu dépassés. Car, à une argumentation un peu serrée, la contradiction ne résiste pas.

Mais, c'est un droit naturel dans notre parti de déposer des motions différentes. L'important est que cela ne nous détourne pas de l'essentiel : préserver l'esprit des États Généraux et approfondir notre réflexion. Je souhaite, de ce point de vue, que notre congrès soit un vrai congrès de travail, où les délégués puissent largement s'exprimer et porter les réflexions des militants. Faire des choix, affirmer nos priorités, puis étudier les moyens qui permettent d'atteindre nos objectifs. S'il n'y a pas trente-six solutions à un problème, il y a toujours cependant plusieurs approches possibles.

Aujourd'hui, je veux apporter ma contribution à ce travail en partant de ce qui me semble être les faits majeurs de l'été et de la rentrée, pour caractériser la politique menée par la droite et pour définir nos tâches.

Cela n'étonnera personne, je pense, que je commence par la crise monétaire du début août. C'est, à la fois, un peu abstrait, en apparence lointain, légèrement ennuyeux même. La vie quotidienne n'en apparaît pas changée ! Faut-il donc y consacrer tout un débat ?

Eh bien, oui ! Trois fois oui. Car cette crise monétaire est révélatrice d'un état de l'Europe et du monde. Elle nous interroge, si l'on y réfléchit bien, au plus profond de notre projet pour notre pays et pour notre parti. Nous savons tous, et nous l'avons presque tous dit qu'il n'y a pas aujourd'hui de politique profondément réformiste possible dans un seul pays. Il y a trop d'interdépendances dans le monde, tout particulièrement économiques, pour que l'État national soit auto-suffisant.

Nous avons besoin d'espaces larges pour exercer une maîtrise sur les mouvements de population, le commerce des biens, les transferts d'argent, les échanges d'informations.

La question est évidemment de savoir quelle logique d'organisation finalement l'emportera. La logique libérale est aujourd'hui dominante. Elle fait du marché la réponse à tout, considère les monnaies comme de simples marchandises, privilégie leur flottement généralisé, désigne la protection sociale comme l'obstacle principal au retour de la croissance. Le jeu spéculatif est loin d'être seul en cause. Les États-Unis, le Japon, qui savent bien pourtant protéger leurs propres marchés, n'ont jamais accepté la perspective d'une Europe qui irait au-delà d'un marché. Et nombre de conservateurs européens ont la même conviction. Pour tous ceux-là le SME était déjà de trop.

Aussi quand une faille est apparue, dans les propos de certains dirigeants de la majorité et la tiédeur de Jacques Chirac, nul étonnement à ce que la logique des intérêts, et le jeu des rapports de force, se soient conjugués pour l'approfondir. La spéculation est autant un effet qu'une cause.

Je crois que la crise actuelle de l'Europe relève plus encore de la politique que de l'économie. Jusqu'à présent, traité de Maastricht compris, la construction européenne, respectant la méthode inspirée par Jean Monnet, a progressé essentiellement par la technique, la mise en commun de réalités économiques. La monnaie, élément essentiel, est un aboutissement. Le SME – facteur de stabilité – devait être le moyen d'arriver à ce résultat.

La récession a compliqué ce processus. Mais, le fait dominant n'est pourtant pas là. La réunification allemande a entraîné un déséquilibre économique majeur. La Banque Centrale Allemande a alors traité la situation selon sa tradition et ses priorités nationales. Une hausse trop forte des taux d'intérêts à court terme en a résulté. Plus largement, encore les malentendus et les heurts d'intérêt se sont accumulés.

Les problèmes étaient posés quand le gouvernement Balladur est arrivé aux affaires. Mais il a appliqué une stratégie erronée, rendant la crise inévitable. Partant du principe que pour enrayer la récession, Il fallait privilégier l'offre et non la demande, le gouvernement a fait de la baisse des taux d'intérêt la priorité absolue et quasi-exclusive. Durcissant le discours vis-à-vis de l'Allemagne – alors que sa coopération est nécessaire dans la négociation du GATT – il a voulu la contraindre à soutenir le Franc, mettant ainsi à l'épreuve sa détermination. Deux fois la Bundesbank a soutenu le Franc, mais elle ne l'a pas fait jusqu'au bout lors de la troisième attaque de la spéculation. Faute de marges de manœuvre, relativement isolé par rapport aux autres pays incertains sur les intentions réelles de cette majorité, le gouvernement Balladur a dû céder dans un week-end décisif et consentir à une dévaluation de fait et à l'affaiblissement du SME.

Ce n'est pas un succès ! Entre le Balladur de 1986 qui avait dévalué ouvertement, et le Balladur de 1993, qui a dévalué plus discrètement, il y avait eu trois Premiers ministres de gauche, qui avaient su assurer la stabilité de notre monnaie. Passons, mais tirons quand même les conséquences de cette crise.

Deux leçons économiques d'abord. La baisse des taux d'intérêt de court terme est évidemment souhaitable – et le mouvement se confirmera. Mais, elle ne peut être considérée comme une variable magique. Son influence sur la croissance est réelle mais limitée. Et, dans l'exemple anglais souvent cité, on oublie trop de dire que la politique conservatrice organise simultanément une véritable déflation salariale – ce à quoi aspire aussi le gouvernement Balladur. Le problème est de réduire les taux d'intérêt jusqu'à un niveau compatible avec ceux de nos principaux partenaires. Sinon nous entrerions dans le chemin de la pseudo-dévaluation compétitive qui aggraverait nos déficits et, surtout, désagrégerait un marché européen intégré où nous écoulons près de 60 % de nos exportations. Pierre Bérégovoy avait montré, pendant plusieurs mois, de l'automne 1992 au printemps 1993, ce que doit être une politique ferme et d'une parfaite lisibilité pour les marchés financiers.

J'ai dit précédemment que la spéculation était l'effet d'un état du système financier international. La liberté totale du mouvement des capitaux s'est montrée plus forte que le SME. Mais c'est en réalité au monde entier que ces mouvements spéculatifs sauvages posent un problème majeur. Il faut y imposer de l'ordre, et pour cela les transactions financières devraient être assujetties à un coût. Des esprits aussi divers que des économistes comme Tobin aux États-Unis, depuis déjà près de vingt ans, ou Maurice Allais en France, ou encore Allan Greenspan, Président de la banque centrale américaine s'accordent à penser qu'on ne peut plus continuer comme ça. Or aucun d'entre eux n'est ni vraiment un hurluberlu, ni tout à fait un gauchiste. Taxer les mouvements de capitaux est techniquement possible, mais politiquement plus difficile. Raison de plus pour saisir au plus tôt le G7 et le FMI de cette question vitale pour notre avenir à tous. À chaque fois, donc, dans ces questions économiques importantes, il est évident que rien ne se fait sans coopération internationale.

C'est d'ailleurs là l'aspect le plus grave de la situation actuelle de l'Europe. Comment reforger une volonté ? Et tout particulièrement mettre un terme aux malentendus franco-allemands ? Je suis désormais absolument persuadé que nous devons rompre avec une conception quelque peu mécanique de la construction européenne. La relance ne peut être que politique. Nous devons prendre à témoin nos opinions, en montrant qu'il n'y a pas aujourd'hui, et qu'il y aura encore moins demain, de maîtrise collective sans des formes de puissance publique européenne. Dans les mois qui viennent – et notre congrès sera une occasion favorable – nous donnerons un contenu précis à ce qui doit être une nouvelle étape du combat européen. Il passe par une politique d'objectifs économiques, sociaux, culturels, par une refonte des institutions, avec notamment l'acceptation du vote majoritaire au Conseil des ministres, l'accroissement des pouvoirs du Parlement, l'organisation de référendums européens. Cela demandera évidemment du temps. Mais l'annonce doit en être faite dès maintenant.

La droite française fera-t-elle preuve de la détermination nécessaire ? J'en doute. D'abord parce qu'elle est sérieusement divisée, ensuite parce qu'elle n'a pas la même conviction que nous sur la nécessité d'imposer des règles au désordre international.

Cette hésitation, en matière européenne on la retrouve dans la politique, d'ensemble. La popularité d'Édouard Balladur est impressionnante. Mais elle s'attache à sa personne bien plus qu'à son action. Elle traduit, en fait, le scepticisme de l'opinion, qui ne voit pas d'alternative. L'affichage du sérieux et du pragmatisme peut alors exercer un effet d'autant plus fort que les Français, inquiets, veulent se forcer à croire. Or, nous le savons, ce n'est pas en nous qu'ils pourront croire, aussi longtemps que nous nous n'aurons pas retrouvé toute notre crédibilité. Cela dépend donc de l'effort que nous avons entrepris sur nous-mêmes, et que nous devons poursuivre.

Mais, maintenant, depuis cinq mois, nous pouvons faire un constat clair des différentes dimensions de la politique gouvernementale. La prudence politique ne peut cacher la réalité du conservatisme social.

Le gouvernement parait vouloir atténuer les fortes ponctions sur le pouvoir d'achat qu'il a mis en œuvre au printemps. L'accroissement de la prime de rentrée scolaire pour les familles modestes est bienvenu. L'engagement d'une réduction du nombre des tranches de l'impôt sur le revenu peut être une promesse consolante. Mais, dans les faits, il y a, d'un côté au maximum une dizaine de milliards redistribués, et, de l'autre, il y a plusieurs dizaines de milliards prélevés, directement sur les salaires et les cotisations sociales, et indirectement par le biais d'un moindre remboursement des soins et des médicaments. Autant de facteurs qui tout ensemble creusent les injustices, restreignent la consommation, et aggravent encore la récession.

Où est le diagnostic économique réel ? Où est la cohérence ? On ne le sait plus trop. Et, dans la droite même, les points de vue opposés s'affrontent. Le résultat est évidemment que le gouvernement n'espère pas enrayer une nouvelle poussée du chômage d'ici la fin de l'année. Je ne veux évidemment pas mettre en cause les intentions, je juge un diagnostic économique que je trouve erroné.

Cette hésitation, on la retrouve pleinement dans la proposition de loi quinquennale sur l'emploi. La concertation avec les syndicats n'est pas achevée. Nous connaissons leurs réactions négatives initiales. Demain nous saurons ce qu'en retiendra ou non le gouvernement. Mais le texte proposé à la discussion est démonstratif.

Manifestement, deux attitudes ont présidé à la confection du projet de loi. L'une – parfaitement exprimée cet été dans le rapport Matteoli – fait de la baisse du coût du travail l'alpha et l'oméga de toute politique. L'autre, faite de prudence, cherche l'addition de mesures de nature diverse pour éviter la confrontation sociale. Le résultat est un ensemble qui ne convainc pas, ne correspond en tout cas à rien de ce que doit être un plan sur cinq ans.

À côté de quelques propositions, qui ne sont que des prolongements utiles de l'action des gouvernements précédents, le chèque-service pour les emplois de proximité, l'aide à la création d'entreprises, des mesures pour l'apprentissage, la réduction des charges pour les bas salaires, à part cela, donc, l'essentiel des mesures concerne la stimulation de l'offre, se focalise sur la baisse du coût du travail et la flexibilité, ignore presque tout ce qui concerne une organisation nouvelle du travail. Le principe de la réduction du temps de travail est laissé à la discrétion des négociations collectives. On sait pourtant d'expérience que rien ne se fait réellement si l'État ne s'engage pas pour déterminer des calendriers et ne met pas en œuvre une incitation financière. D'une manière générale, aucune contrepartie n'est demandée au patronat, rien n'est proposé au syndicalisme, et l'effort essentiel est simplement demandé aux salariés, tandis que des restrictions notables sont apportées à l'exercice des droits syndicaux dans les PME-PMI, autant de mesures dont on ne voit vraiment pas en quoi elles aideront la création d'emplois ! Aucune chef d'entreprise n'embauche uniquement parce qu'il peut le faire pour pas cher. Il embauche parce qu'il sait pouvoir vendre. Et pour qu'il puisse vendre, il faut que les gens aient assez d'argent et de confiance pour être prêts à acheter. Or le pouvoir d'achat recule et le retour de la confiance se fait singulièrement attendre.

Le débat n'est certes pas clos. Mais, sur cette question clef, nous avons une illustration claire de la manière de faire du gouvernement : rien apparemment d'excessif, mais une stratégie soft de régression sociale. Ce gouvernement tire sur tous les acquis sociaux, mais il le fait avec un pistolet équipé d'un silencieux.

Cette méthode, celle de l'infléchissement régressif, on la retrouve partout à l'œuvre. Je ne prendrai que trois exemples dans trois domaines différents.

La fiscalité, d'abord. Après l'avoir violemment critiquée, la droite utilise la CSG pour assurer le financement de la protection sociale. Mais, elle la rend largement déductible, effaçant ainsi son caractère redistributif, c'est-à-dire sa justice.

Les retraites, ensuite. Sans la concertation prévue par le Libre Blanc de 1991, ignorant les propositions du gouvernement Bérégovoy, prévoyant la création d'une caisse de garantie des retraites alimentée par les actifs d'entreprise, c'est un décret estival et subreptice qui augmente la durée de cotisation et allonge la période de référence pour le calcul des pensions. Plus de cotisations, moins de prestations, bel effort d'imagination ! Oh certes, je n'ai pas été le dernier à insister sur la nécessité de traiter le problème, à insister sur les anticipations indispensables. Mais aucune des mesures d'accompagnement envisagées n'est présente. Nulle part il n'est question de l'amélioration des pensions de reversions. Nulle part n'est envisagée une prise en charge sérieuse de la dépendance des personnes âgées. Nulle place n'est laissée aux différenciations nécessaires selon les professions, selon la pénibilité du travail, selon l'espérance de vie. Celui qui, statistiquement est voué, par la dureté du métier qu'il exerce à ne jouir que quelques années de sa retraite, la prendra pourtant au même âge, et cotisera autant, que celui qui, toujours statistiquement, peut espérer vivre très vieux. C'est à ce genre d'absences que je mesure, moi, l'absence du souci de justice.

Dernier exemple, la maîtrise des dépenses de santé. Nous avons bien vu le plan de rationnement qui aggrave les inégalités d'accès aux soins, mais nous attendons toujours le concours réel des professions de santé ! Il n'y a pas d'autre voie que de négocier des accords de responsabilité dans la maîtrise des dépenses avec chacune des professions de santé.

Tout est ainsi concrètement déséquilibré dans la politique du gouvernement Balladur. Les contradictions internes à la majorité l'expliquent pour une grande part. On comprend bien dans ces conditions la tentation de chercher des dérivatifs.

L'opération menée par Charles Pasqua est une parfaite illustration d'un tour de passe-passe. À partir d'une décision du Conseil constitutionnel, parfaitement prévisible et fondée, et qui n'a fait que rappeler certaines évidences républicaines, le ministre de l'Intérieur prétend qu'on ouvre la porte à un déferlement de faux demandeurs d'asile, qui vont submerger la France et ravager ses campagnes. C'est là une imposture pure et simple, et délibérée. J'avais, moi, réglé largement le très difficile problème de l'OFPRA dont j'avais hérité de M. Pasqua. Et il veut, uniquement pour Inquiéter les Français ou poursuivre je-ne-sais-quelle arrière-pensée politicienne, nous faire croire que, nous allons subir une invasion sans moyens de l'endiguer. C'est faux, et le pire c'est que lui-même le sait parfaitement bien…

Au total, quand je relie les fils de cette politique, je vois un gouvernement en campagne électorale permanente. Tellement en campagne même que Jacques Chirac est passé du désœuvrement à l'inquiétude. Avant il s'ennuyait. Maintenant il a peur. Et comme ce genre de sentiment, chez lui, se traduit toujours par un activisme aussi frénétique que désordonné, voilà qui promet à la droite des lendemains édifiants. Ni vous ni moi ne savons comment ils régleront leurs problèmes de candidature. Mais au moins vous et moi savons que, le moment venu, ce n'est pas chez nous qu'on assistera à ce genre de spectacle.

En attendant, le gouvernement, sous les apparences d'un pragmatisme dégagé des idéologies, pratique un conservatisme social quelque peu cauteleux. Quel avenir peut-il vraiment apporter au pays ? Peut-il concevoir une initiative européenne à la hauteur du défi actuel sans que la droite ne se divise profondément ? Je ne le pense pas. Peut-il porter un remède fort à la montée du chômage alors que la relation entre la croissance et l'emploi ne suffit plus et qu'il fait porter l'essentiel de son effort sur l'offre ? Malheureusement non.

Face à ce qui pourrait amener les Français à douter encore davantage de la politique, lorsque seront déçues les attentes initiales et dissipées les illusions actuelles, nous aurons de fortes responsabilités. Elles sont de trois ordres. Nous devons mener le débat public avec fermeté. Nous devons présenter un ensemble de propositions dès l'automne. Nous devons, enfin, autant que par nos discours et nos textes, montrer par nos actes notre volonté de renouveau.

Nous sommes l'opposition. L'adaptation à ce rôle n'est pas toujours aisée. Il ne s'agit évidemment pas par principe de dire blanc quand le gouvernement dit noir ou l'inverse. À côté des volontés idéologiques évidentes, il y a des problèmes réels. J'ai montré que le gouvernement le plus souvent les prenait mal et qu'en tout cas sa politique ne sera pas une politique de progrès social. Mais ce qu'il s'agit de faire pour un parti comme le nôtre, avec les responsabilités qui sont les siennes, est de nourrir le débat public en montrant comment d'autres mesures sont possibles. Il y a une autre politique possible, faite tantôt d'infléchissements, tantôt de voies radicalement différentes. L'atonie et la morosité actuelles viennent partiellement de ce que ces alternatives n'apparaissent pas clairement dans le débat public. Nationalement dans les media, localement par le travail de nos fédérations et de nos sections, nous serons présents sur chaque grand problème. La vitalité d'une démocratie, c'est fondamentalement d'offrir des choix, avec leurs conséquences différentes. Nous devons donc reprendre notre travail critique, modestement, en étudiant les mesures annoncées ou prises, en explicitant leurs effets, en offrant des éléments d'alternative.

Nationalement, dans les mois qui viennent, nous devons privilégier dans nos propositions deux grands thèmes. L'Europe, d'abord, parce que nous sommes à un tournant, et que nous décidons aujourd'hui de notre avenir. L'emploi, ensuite et surtout, parce que de là tout découle, le modèle de société que nous souhaitons et l'idée même du progrès social. Ces deux thèmes ne présentent pas le même type de difficultés.

Nous avons porté la construction européenne dans les dernières années, et notre crédit est réel. Le risque aujourd'hui est que l'Europe devienne le bouc émissaire des difficultés de toute nature qu'éprouvent nos compatriotes. Le risque est que, les intérêts divergeants entre les pays européens, les stéréotypes nationaux et les agacements reprennent le dessus. Il y a donc, autour d'une initiative politique de relance européenne, que j'évoquais il y a quelques instants, une action pédagogique à reprendre à tous les niveaux, pour expliquer simplement la dimension fabuleuse d'une réalité européenne et les raisons politiques, politiques pas techniques, que nous avons de la construire.

L'emploi, maintenant. On nous dira évidemment pourquoi proposez-vous des mesures que vous n'avez pas mises en œuvre ? Répondre que nous avons fait beaucoup dans un cadre traditionnel n'est pas suffisant. Mais la preuve est désormais faite que la croissance même retrouvée ne sera pas suffisante. C'est l'organisation de notre société par rapport au travail qu'il faut changer. Il y a une autonomie du social par rapport au développement économique. C'est un enjeu de société. Comprenons-le, explicitons-le comme tel, puis détaillons-le point par point. En juillet, à Lyon, nous avons dessiné un cadre de propositions qui privilégie la reprise du mouvement séculaire de baisse de la durée du travail. Demain, à Paris, dans notre congrès, nous ferons un inventaire précis des mesures à proposer au débat et à arrêter.

Mais, il y a aussi les actes. Nous sommes à un moment où les Français prêtent moins attention à nos paroles qu'à ce que nous sommes. Ils attendent de nous des signes et des preuves de notre renouveau. Il serait trop commode de penser qu'il suffirait, après avoir été un parti de gouvernement, de redevenir un parti d'opposition, et d'attendre que la vague des mécontentements nous remette à flot ! Non, à côté de nos idées, nous devons montrer que, par nos comportements, nos attitudes, nous incarnerons une manière différente de faire et de vivre la politique. C'est la leçon, et c'est aussi l'espoir, des États Généraux de Lyon. Pour ce faire, nous devons construire avant tout un parti ouvert sur la société, associant à ses débats non seulement ses sympathisants, mais le plus possible ses électeurs, et même au-delà. Je proposerai, au congrès, que, sans tarder, nous tenions deux grandes conventions thématiques, l'une sur l'emploi, l'autre sur l'Europe, ouvertes à tout ce qui réfléchit, bouge et espère à gauche. Notre parti peut et doit dans le même esprit, mieux représenter les différentes réalités sociales de notre pays. Cela peut et doit se traduire dans ses instances de directions et dans ses candidatures aux différentes élections - cela peut et doit être aussi une préoccupation de nos sections.

Voilà, cher(e)s ami(e)s et cher(e)s Camarades, les réflexions que je voulais vous soumettre et les suggestions que je voulais vous faire, en cette rentrée. L'opinion est inquiète. Selon un sondage de cette semaine, 70 % des Français croient qu'Édouard Balladur réussira à rétablir la situation de l'économie française. Puissent-ils avoir raison. Mais ma raison me fait penser qu'ils ont tort. Alors c'est à nous de préparer le moment où, malheureusement, il leur faudra revenir de ces illusions. C'est à nous de dissiper les brouillards, en faisant tout simplement notre travail de militants politiques. La gauche demeure dangereusement émiettée. Or, nous sommes le seul pôle d'un rassemblement nécessaire. C'est à nous, modestement, dans le dialogue, de créer les conditions d'un espoir pour toutes celles et tous ceux qui ne prennent pas leur parti du désordre mondial, qui ne s'accommodent pas d'un conservatisme satisfait, à tous ceux qui veulent ou voudront croire à nouveau aux vertus de la justice et de la solidarité, c'est-à-dire, simplement, aux vertus de la gauche.


Discours de Michel Rocard, à Mugron Landes, le 10 septembre 1993

Chers amis,

Pourquoi sommes-nous ici ce soir ? Nous sommes rassemblés autour d'Henri Emmanuelli, parce que c'est un homme d'honneur. Parce que c'est un homme intègre. Parce que c'est un homme qui se bat et qui aime ça. Et parce que, élu par vous, il a tenu à vous demander si vous entendiez confirmer ce choix.

Alors cette élection législative partielle a ceci de bon à mes yeux qu'elle va nous permettre de clarifier ce qui doit encore l'être, et également de dire aujourd'hui où en est notre pays.

Cette élection a d'abord à mes yeux une autre vertu, c'est qu'elle m'offre une nouvelle occasion de vous rendre visite et de retrouver ici des amis de longue date.

Cette élection est aussi l'occasion de montrer l'unité du Parti Socialiste aux côtés de son ancien trésorier.

Alors mettons les choses au point. Combien de fois avons-nous tous entendu dire que les élus, les parlementaires, s'étaient auto-amnistiés. Mais s'il fallait une démonstration qu'il n'en est rien, je dirais même presque une démonstration par l'absurde, c'est justement dans le fait qu'Henri Emmanuelli est l'objet d'une procédure de renvoi.

C'est un gouvernement socialiste dirigé par un socialiste, et c'est pour moi une grande fierté qui a pour la première fois organisé un financement clair et contrôlé de la vie politique. Ce qui vaut pour le reste de la société vaut aussi pour la vie politique. Il y a deux manières de le faire soit on dit « je ne veux pas le savoir » et dans ce cas-là tout est permis, toutes les dérives sont possibles, et les plus forts restent les plus forts. Soit l'on considère que ce sujet n'est pas tabou, que l'égalité entre les candidats est une condition de la démocratie, que la clandestinité et les pratiques occultes ne sont plus tolérables, et alors on organise, comme nous l'avons fait, avec la loi du 15 janvier 1990, un financement de la vie politique plafonné, déclaré, contrôlé, transparent.

Nous, socialistes, savons que la démocratie a ses règles, et puisque notre Constitution reconnaît le rôle des partis politiques, il était temps de considérer enfin sans hypocrisie leurs ressources et le contrôle de celles-ci.

Cette loi de 1990, limitant, organisant et contrôlant le financement de la vie politique, je l'associe dans mon esprit à d'autres lois que j'ai eu l'honneur de faire adopter par le Parlement, notamment à celle qui élargit considérablement les pouvoirs de la COB (Commission des opérations de Bourse) à celle qui réorganise la passation des marchés publics, et par ailleurs, à la loi que j'ai initiée, qui, pour la première fois contrôle les écoutes téléphoniques. Voilà très concrètement ce que nous avons fait sur ces sujets et ce dont nous sommes fiers.

Et si nous sommes ici, autour d'Henri Emmanuelli, c'est parce qu'il est une victime, oui, je dis bien une victime, de l'absence de législation, de l'absence de réglementation du financement des partis politiques, jusqu'à la loi du 15 janvier 90. Aucun élément de responsabilité personnelle et directe ne peut être retenu à l'encontre d'Henri. Jamais son intégrité personnelle n'a été mise en cause. C'est parce qu'il fut le Trésorier du Parti Socialiste qu'il est aujourd'hui visé. Et la grande force d'Henri Emmanuelli, c'est d'avoir voulu couper court à la calomnie.

La démocratie a, en France, ses lettres de noblesse, son histoire, ses racines. Mais la démocratie reste toujours fragile. La démocratie c'est un combat permanent pour la vérité et pour la justice.

Dans une semaine, vous voterez et toute la France politique aura les yeux tournés vers vous. C'est ici, comme à Saint-Nazaire, que commencera à être percé le mystère de la popularité apparente de ce Gouvernement. Est-elle liée à son action, provoque-t-elle un élan durable, rencontre-t-elle l'approbation réelle et enthousiaste des Français ? Ou au contraire s'agit-il d'un phénomène purement personnel, momentané, insuffisant pour vous faire oublier les réalités d'une politique régressive ? Cette élection sera un test, et je compte sur vous pour que ce test sonne comme un signal d'alarme aux oreilles de cette droite qui croit pouvoir se reposer sur l'image du Premier ministre et les gros bataillons de sa majorité parlementaire.

Pour symboliser ce réveil Henri Emmanuelli. Voilà des années que nous nous connaissons. Des années durant lesquelles nous avons appris à nous connaître et à nous apprécier. Comme il en a de l'énergie, Henri Emmanuelli ! Comme il en avait de l'énergie, jeune député de l'opposition en 1978, pour se battre, déjà, contre la droite. Comme il en a eu de l'énergie, mais aussi de la sagesse, dans ses différentes responsabilités gouvernementales. Et comme il se bat, toujours, pour défendre son département des Landes.

Alors voilà l'homme que vous avez aujourd'hui l'occasion d'envoyer à nouveau siéger à l'Assemblée nationale. Vous savez comme moi qu'un député de plus à droite, ce ne sera qu'un peu d'arrogance en plus. Mais un député de plus à gauche, et surtout celui-ci, ce sera un renfort puissant pour défendre vos intérêts et y faire entendre la voix de la justice sociale à ceux qui y sont sourds.

Car c'est bien le problème qui nous menace : la justice sociale, cet idéal pour lequel se sont battues tant de générations, cet idéal dont l'actualité demeure, oui, la justice sociale est aujourd'hui rangée sur l'étagère des produits de rebut.

Voyez l'exemple des retraites. Certes, le problème est grave. Mais on prétend le régler par un décret subreptice et uniforme au lieu d'une grande négociation qui aurait permis contreparties et adaptations.

Le résultat est simple. Avec le calcul fait sur les vingt-cinq meilleures années, et non plus sur les dix, tant pis pour celui qui, par ses efforts, aura pu s'élever dans la hiérarchie des salaires. Au moment du calcul de sa retraite, il sera en quelque sorte rattrapé par son passé difficile, ramené pour partie à la période antérieure à l'acquisition de ses qualifications. Des années d'efforts seront effacées par que des technocrates ont trouvé que c'était la formule la plus expédiente pour équilibrer leurs comptes. Tant pis aussi pour celui qui, tardant à trouver un emploi ne commencera effectivement à travailler régulièrement qu'au-delà de vingt. Il lui faudra, pour avoir les quarante ans de cotisation nécessaires pour percevoir sa retraite au taux plein, continuer à travailler au-delà de soixante ans. Victime du système une première fois dans sa jeunesse, il sera victime une seconde fois au moment de la retraite qui, pour lui, sera retardée. Tant pis encore pour cet autre, qui exerce une activité pénible qui abrège statistiquement son espérance de vie. Il cotisera comme tout le monde, aussi longtemps que tout le monde, mais profitera malheureusement de sa retraite beaucoup moins longtemps que tout le monde. N'oubliez jamais qu'entre un manœuvre du bâtiment et un cadre supérieur, l'espérance de vie moyenne a un écart de neuf ans. Neuf ans de vie en moins, mais qu'importe, il devra payer pour les autres et prendre sa retraite au même âge !

Comme vous voyez, il n'y a pas besoin de creuser beaucoup pour trouver les effets honteux de cette réforme récente. Ils appellent ça de la responsabilité. J'appelle cela de l'injustice. Ils l'appellent détermination. Je l'appelle aveuglement. Ils appellent ça une solution. Je l'appelle une régression.

Voilà seulement cinq mois, ou déjà cinq mois, que ce Gouvernement est en fonction. Dressons un bilan rapide. La CSG a été augmentée de 1,3 %, pour une ponction annuelle de 40 milliards. N'ont bénéficié des revalorisations périodiques ni les minimas de pensions ni le retraites, ni les allocations familiales, ni l'aide au logement. Les traitements des fonctionnaires ont été gelés. Le SMIC a été ajusté au minimum. Le taux de couverture maladie a été réduit de 5 points. Le niveau des prestations versées aux chômeurs a été réduit de l'ordre de 5 milliards, tandis que leur nombre augmentait de 170 000 en quatre mois, et tandis qu'est remis en cause le droit à la retraite à 60 ans. Ce n'est pas le catalogue de la Redoute, c'est un redoutable catalogue !

À ce rythme-là, où le Gouvernement en sera-t-il dans un an ? où en sera son entreprise de régression sociale ? Et surtout où en seront tous ceux qui, dans notre pays, sont les victimes de cette politique injuste ? Vous-mêmes, qui êtes ici ce soir, faites vos comptes, et mesurez l'ampleur des sacrifices qui vous ont été imposés, puis comparez ce résultat aux gains qui auraient été les vôtres si vous tiriez vos revenus de la Bourse ou encore si vous aviez la chance d'être parmi les souscripteurs de l'emprunt Balladur, vous savez, cet emprunt si coûteux dont vous paierez le coûteux remboursement !

Voilà la réalité et elle dure aux faibles.

Nous avons tous encore en mémoire un certain nombre de questions qui nous ont été posées pendant la dernière campagne des législatives et qui nous disaient : quelle est la différence de politique entre la gauche et la droite. Eh bien la situation d'aujourd'hui a un triste avantage, c'est que cinq mois d'expérience ont permis cruellement d'établir cette différence. Un gouvernement de droite cela se reconnaît, ça se voit et ça se paye.

Alors, pour masquer cette réalité, on fait diversion. Diversion avec un problème constitutionnel qui ne se pose pas mais qu'on agite parce qu'il cumule les primes à la démagogie. Le problème des faux demandeurs d'asile, je le connais. M. Pasqua nous l'avait laissé et c'est nous qui l'avons réglé. Mais en le soulevant à nouveau aujourd'hui, artificiellement, il flatte les pires démons, essaie de faire croire que c'est par des lois qu'on réglera les difficultés de l'immigration, et au passage, tente de compliquer la tâche du Président de la République.

Ils finissent par faire ce qu'ils auraient dû faire depuis le début : consulter le Conseil d'État. Mais ils le font en formulant leur question d'une façon telle qu'elle fausse le débat. Ils ne demandent pas au Conseil d'État à quelles conditions on peut écarter les faux demandeurs d'asile. Ils lui demandent comment on peut refuser tout droit d'asile, sans faire la moindre distinction entre les recours abusifs et les frais, entre les demandes infondées et les demandes justifiées. Alors, évidemment, si la question est ainsi posée, la réponse peut être simple pour supprimer le droit d'asile, il faut évidemment réviser la Constitution. Mais c'est tout à fait contraire aux propos initiaux de M. Balladur qui avait affirmé ne pas vouloir toucher à ce droit fondamental.

Parce qu'ils ne veulent pas reconnaître avoir eu tort depuis le début, ils sont prêts à sacrifier à leurs combinaisons mesquines un droit sacré qui a contribué à l'image de grandeur de la France. Songez donc, à la veille du vingtième anniversaire du coup d'État au Chili, qu'un opposant menacé par Pinochet n'aurait pu en aucun cas demander l'asile à la France s'il avait eu le malheur de devoir pénétrer en Europe, par la Belgique ou l'Espagne !

Vous connaissez Vaclav Havel. Il est aujourd'hui le chef d'État de la République tchèque. Vaclav Havel, homme de lettres, homme de théâtre, humaniste fabuleux, a été longtemps dans notre pays un réfugié politique. Il a bénéficié du droit d'asile, il est venu, m'a-t-il dit, en train depuis l'Allemagne, et quand il est rentré, il n'était pas en règle et sa situation a été régularisée a posteriori. Eh bien, dans la France de M. Balladur et de M. Pasqua, on aurait refoulé Vaclav Havel, celui que tout le monde s'honore aujourd'hui de recevoir tant il est le plus éclatant symbole de la vivacité et de la réussite du message du Printemps de Prague.

Ce que propose M. Balladur, c'est une tache sur notre drapeau, c'est une atteinte à la dignité nationale. La France a eu le bonheur et le génie de délivrer au monde un message universel. Celui de la Déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen. Permettez-moi de vous raconter un souvenir en 1989, j'ai souhaité, marqué physiquement à Matignon, le bicentenaire de la Révolution. Et pour cela, j'ai fait reproduire sur un mur de la cour d'entrée de l'Hôtel Matignon, la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789. Alors, chaque matin et chaque soir, en arrivant ou en quittant son bureau, M. Balladur passe devant ce message de la Révolution française, qui fait partie du préambule de notre Constitution. Alors je pose la question: pourra-t-il toujours passer devant ce message sans baisser les yeux ? Pour notre pays, je le souhaite, et j'espère que ses projets n'iront pas à leur terme.

Savez-vous en effet pourquoi les Constituants de 1946 ont tenu à préciser que la France était un pays d'accueil pour tous ceux qui se battent réellement pour la liberté, chez eux, et qui, à ce titre sont persécutés ? Parce que les constituants de 1946, les hommes et les femmes, issus de la Résistance, élus après la Libération, pour reconstruire une République et une démocratie, avaient tous encore en tête la lâcheté, l'indignité, des autorités administratives françaises qui, en 1940, alors même que notre pays n'était pas encore sous le régime de l'Occupation, avaient livré à l'ennemi des réfugiés politiques, qui se croyaient à l'abri dans notre pays. Je parle ici pas très loin de l'Espagne, Je sais que ces tristes souvenirs ne sont pas oubliés et contribuent fortement à l'attachement de cette terre des Landes à notre tradition républicaine.

L'idée de confondre vrais et faux demandeurs d'asile est inacceptable. Elle est le fruit des luttes intestines qui se livrent au sein du seul RPR. Comme d'habitude l'UDF se tait. Les grandes douleurs de ces grandes consciences sont muettes. Elles préfèrent regarder ailleurs et parler d'autre chose.

Et pendant ce temps-là les faillites continuent. Elles atteignent des niveaux dramatiques et un rythme accéléré. Le chômage continue de grimper, mais cela paraît à ce point inscrit dans l'ordre désormais naturel des choses que c'est à peine si on y prête attention. Et tant pis, là encore, pour ceux qui en sont les victimes et ne peuvent pas se permettre, eux, de faire preuve du même détachement, et auxquels les querelles constitutionnelles doivent sembler quelque peu surréalistes.

Où sont les grandes idées ? Où sont les grandes actions? On nous rebat les oreilles d'un plan quinquennal. Mais quant à s'attaquer tout de suite au chantier du partage du travail, circulez, il n'y a rien à voir. Quant à lancer la grande négociation sur la réduction de la durée du travail, on verra plus tard, quand on n'aura pas mieux à faire. Quant à avancer vers l'idée de prendre en charge des emplois d'utilité sociale, au profit des petits enfants ou des personnes âgées, on n'y songe même pas, et voilà que le ministre de l'économie, près de vingt ans après que Jacques Chirac s'y était essayé, ose nous refaire le coup de la sortie du tunnel qu'il est bien le seul à apercevoir.

Non, le seul tunnel dont on aperçoive enfin est vraiment la sortie, ce n'est pas en France qu'il se trouve, c'est entre le Jourdain et la Méditerranée. Comment ne pas dire ici la joie extraordinaire qui est la nôtre, au moment de la reconnaissance mutuelle entre Israël et l'OLP ? Combien nous l'avons attendue ! Combien nous l'avons espérée ! Combien il a fallu de courage, de part et d'autre, pour s'imposer aux extrémismes ! Combien il a fallu et il faudra d'intelligence pour imaginer les solutions qui donneront à cette région du monde la paix et la prospérité.

Il y a des hommes qui ont été les pionniers de cette réconciliation. Ils appartiennent tous à la grande famille de l'Internationale Socialiste. Le premier d'entre eux fut Bruno Kreisky, Chancelier d'Autriche ; le second fut Willy Brandt, Président de l'Internationale Socialiste, le troisième fut François Mitterrand, notre Président de la République. Et ce n'est évidemment pas un hasard si, après que le gouvernement social-démocrate suédois ait tissé la première prise de contact, nos amis et camarades norvégiens ont su, avec une énergie et une ténacité admirables, maintenir en permanence le contact pour assurer la paix.

Et si, en Israël c'est aussi un gouvernement de gauche qui a fait preuve de cette lucidité, de ce courage, de cette intelligence, croyez-vous que ce soit un hasard ? Moi pas !

Heureusement donc, que nous viennent de l'étranger des bonheurs de cette intensité, car ici l'heure est plutôt à l'engourdissement.

Face à tous les défis que notre pays doit relever, la France a à la tête de son gouvernement un grand anesthésiste. Simplement, l'anesthésie n'est pas la guérison. Elle en est même le contraire puisqu'elle retarde les politiques nécessaires.

Ici, dans les Landes, l'occasion vous est donnée de faire sonner le réveil. Un député socialiste de plus, même celui-ci ne suffira malheureusement pas à renverser immédiatement le coût des choses. Mais une partielle gagnée, surtout celle-là, montrera à la France entière qu'une forme d'engourdissement politique prend fin, rappellera à son gouvernement qu'on ne peut impunément tourner le dos à la justice sociale et se reposer sur la victoire massive de mars dernier.

En élisant Henri Emmanuelli, vous ne vous donnerez pas seulement le meilleur député. Vous ferez oralement œuvre de salubrité politique, au profit de la France, qui a tout à gagner à cette mise en garde à l'égard de la droite, à ce réveil des énergies à gauche. Le chemin est difficile qui fera renaître l'espérance. C'est à vous, qu'il revient d'en faire le premier pas.