Texte intégral
Sylvie Pierre-Brossolette : Demain à Washington, Arafat et Rabin signeront un accord historique. Regrettez-vous que la France ne soit pas représentée en tant que telle à cette cérémonie, et le rôle de la France au Proche-Orient depuis quelques années a-t-il été au niveau où il le devrait ?
Charles Millon : Tout d'abord, je voudrais saluer le courage et la lucidité des hommes politiques, qu'ils soient palestiniens ou israéliens, car ça doit être difficile, j'allais même dire parfois insupportable, de dépasser des querelles millénaires et qui concernent toute cette partie du monde. Je crois que Yasser Arafat comme Shimon Pérès, comme le premier ministre Rabin, font un acte, c'est vrai, historique, et qu'ils sont en train de démontrer qu'on peut respecter des identités, juives comme palestiniennes, tout en construisant une communauté, et que c'est là peut-être un exemple pour nombre de parties du monde. J'aurais préféré, j'aurais souhaité que la France ait eu un rôle, j'allais dire actif, dans cette négociation préalable, et puis ensuite dans cet accord. Je crois que rien ne sert de vouloir flatter son égo, aujourd'hui il y a un accord historique qui est important pour le monde entier, et je crois qu'il faut que le monde entier se réjouisse qu'aujourd'hui, dans une partie du monde, on est arrivé à trouver ce terrain de raison.
Christine Fauvet-Mycia : Ces temps derniers, l'UDF est très disciplinée, presque plus que le RPR ; où est passée l'opposition constructive, sur le plan de l'emploi par exemple ; le plan quinquennal sur l'emploi va être discuté à l'Assemblée nationale, vous semble-t-il très audacieux ?
Charles Millon : Le projet de loi sur l'emploi est un projet qui est utile, mais qui n'est certainement pas suffisant. L'UDF l'a dit, l'a répété, le répétera, c'est l'urgence, c'est la première urgence du gouvernement, c'est même sa priorité je crois que tout passe après, et qu'il convient, si on ne veut pas que la cohésion sociale soit atteinte d'une manière définitive, si on ne veut pas que la désespérance puisse saisir un certaine jeunesse, il convient que le gouvernement prenne des solutions audacieuses en matière d'emploi, dans ce premier projet de loi, il y a un certain nombre de mesures qui nous paraissent souhaitables, telle que la flexibilité, telle que la formation professionnelle qui sera décentralisée et donc mieux adaptée aux problèmes, telle que l'allègement des charges sociales, mais il faudra aller beaucoup plus loin, parce que le problème de l'emploi n'est pas un problème conjoncturel, c'est un problème structurel, et il est quand même frappant de constater aujourd'hui que la France est, de tous les pays du monde, le pays qui consacre le plus de son PIB à la lutte contre le chômage, 3 % si j'ai bonne mémoire ; et que par contre, c'est la France qui a les moins bons résultats. Donc il faut se poser un certain nombre de questions, il faut savoir qu'aujourd'hui, il faut changer à mon avis de pied, et il faut passer d'une politique de lutte contre le chômage à une politique qui favorise la création d'emplois.
Sylvie Pierre-Brossolette : Et ce n'est pas ce que fait aujourd'hui le gouvernement ?
Charles Millon : Dans le projet de loi aujourd'hui, c'est une première étape, mais ça ne peut pas l'aboutissement, car il nous paraît évident qu'il faudra faire des réformes en matière fiscale, en matière d'administration de l'emploi et troisièmement en matière d'organisation des entreprises, d'organisation de l'initiative. Si vous permettez, je voudrais revenir sur ces trois ponts rapidement : Premier point, l'administration de l'emploi, aujourd'hui en France on a un système qui est complètement aberrant, vous avez une ASSEDIC qui indemnise les chômeurs, et vous avez une ANPE qui a pour objectif d'enregistrer les demandeurs d'emploi et en principe de les placer. Et vous avez deux systèmes qui partent, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, deux systèmes qui sont totalement inefficaces. C'est la raison pour laquelle je crois qu'il faut complètement réformer l'administration de l'emploi, et qu'il faut aller vers une fusion entre celui qui paie, c'est à dire l'ASSEDIC, et celui qui doit placer, c'est-à-dire l'ANPE, l'UDF a fait des propositions très claires à ce sujet, elle souhaite qu'on puisse complètement simplifier l'administration de l'emploi et la rendre efficace. Ce n'est pas un vœu politique, c'est un vœu de structure au niveau de notre société, et on constate que des pays comme la Suède, qui ont appliqué ce genre de démarche, ont aujourd'hui un taux de chômage de 3 à 4 %. Je pense que le gouvernement devrait écouter les propositions qui sont faites dans ce sens-là.
Ma deuxième réforme, elle concerne la fiscalité : pour pouvoir créer des emplois, il faut favoriser l'investissement, or actuellement la fiscalité française ne favorise pas l'investissement. Il faut engager une exonération totale des sommes qui sont investies, dans la construction, dans l'entreprise, dans toutes les initiatives. Et puis, troisième point, il faut engager un travail de simplification administrative, et permettre que des personnes qui veulent s'installer à leur compte, ce qu'on appelle les travailleurs indépendants, puissent le faire sans contraintes fiscales, sociales, sans une administration tatillonne qui vient leur mettre des barrages sur leur initiative. Ce sont les trois domaines où il nous paraît qu'il y ait urgence de prendre aujourd'hui un certain nombre de mesures.
Christine Fauvet-Mycia : Avez-vous une chance d'être entendu, parce qu'Édouard Balladur multiplie les rencontres avec les parlementaires, et jusqu'à présent, on n'a pas l'impression que les propositions de l'opposition aient réussi à franchir les grilles de Matignon, alors faut-il attendre un échec de la politique qui est actuellement menée, pour qu'il y ait une inflexion dans le sens que vous souhaitez ?
Charles Millon : Vous avez parlé des propositions de l'UDF ?
Christine Fauvet-Mycia : Oui.
Charles Millon : Comme vous avez dit opposition, je vous précise que nous sommes dans la majorité, et que comme nous sommes dans la majorité nous voulons être une majorité constructive et une majorité qui fasse des propositions. C'est vrai qu'aujourd'hui on constate qu'il y a des ponts de blocage, qu'il y a des corporatismes qui se réveillent, qu'il y a des rigidités qui se renforcent, et très souvent on a l'impression que la société est bloquée, et qu'il faudra de l'audace et du courage de la part des hommes politiques pour faire sauter ces points de blocage. Or dans la politique de l'emploi, je crois qu'il n'y a aucune concession à faire. J'ai bien suivi comme vous toutes les concertations, toutes les négociations. Je pense que la concertation est nécessaire, je pense que la négociation est utile, mais à partir d'un moment donné, il faut que l'homme politique tranche. Et aujourd'hui il va falloir trancher, les jeunes chômeurs ne peuvent pas attendre. Lorsque je vois les partenaires sociaux qui défendent, j'allais presque dire un pouvoir d'influence dans tel ou tel organisme, en oubliant complètement que l'organisme est fait pour pouvoir trouver une solution aux jeunes chômeurs, je dis il faut carrément les mettre devant leurs responsabilités. C'est la raison pour laquelle, et je reviens sur la réforme pour laquelle nous nous battrons durant les jours qui viennent, c'est à dire la fusion de l'ANPE et de l'ASSEDIC, et la création dans chaque région d'agences régionales pour l'emploi, quand on soutient cette mesure, ce n'est pas simplement pour le plaisir de proposer une réforme, c'est pour répondre à une urgence, j'allais même dire, à des problèmes qui parfois nous angoissent quand on vit en permanence, ou on vit en fait la politique quotidienne du pays.
Sylvie Pierre-Brossolette : Il y a un sujet où vous avez été entendu, c'est l'aménagement du territoire, Balladur tient une conférence de presse jeudi sur le sujet, Pasqua entame un tour de France, alors est-ce qu'ils prennent le sujet de la bonne manière, qu'attendez-vous de l'action du gouvernement dans ce domaine ?
Charles Millon : Il y a un autre sujet où on a été entendus, c'est la formation professionnelle, et je voudrais saluer l'effort de concertation que le gouvernement a mené, nous nous battrons tout au court du débat parlementaire pour que la formation professionnelle soit décentralisée et rapprochée des acteurs.
Sylvie Pierre-Brossolette : Si vous avez été entendus, vous n'avez pas besoin de vous battre ?
Charles Millon : Bien sûr que si, puisqu'on voit se réveiller un certain nombre de corporatismes actuellement, pour pouvoir revenir sur cette réforme. Donc je le dis d'une manière très claire, l'UDF en fait un de ses points de combat politique, et tout au cours de la discussion parlementaire, nous défendrons notre point de vue, qui est celui du rapprochement entre le futur chômeur qui devra recevoir une formation, et les organismes de formation. Nous défendrons notre conception de la formation professionnelle et de la formation par alternance. Alors sur l'aménagement du territoire, nous nous félicitons qu'un thème qui a été celui de l'UDF, j'allais presque dire depuis sa naissance, qui est d'aménager, de reconquérir le territoire français, de permettre un équilibre entre villes et campagnes, de dépasser ces oppositions entre urbain et rural, et bien que ce thème là ait été repris par le premier ministre et par le ministre d'état ministre de l'aménagement du territoire.
Sylvie Pierre-Brossolette : Il faut un referendum au bout de ce processus ?
Charles Millon : Simplement, nous ne voudrions pas en rester aux simples mots, et nous faisons deux suggestions : c'est que la volonté nationale soit affirmée, cette volonté nationale, Édouard Balladur et Charles Pasqua sont en train de l'affirmer, mais qu'en même temps, on donne les moyens aux collectivités territoriales qui en ont la responsabilité de par la loi, et je pense aux régions qui, de par la loi de décentralisation, sont les chefs d'orchestre de l'aménagement du territoire, qu'on donne les moyens à ces régions-là. Hier à Lyon, se sont réunis plus de 3 000 élus locaux, responsables professionnels, responsables associatifs, pour dire qu'ils étaient prêts à prendre en main l'aménagement du territoire, mais pour de faire, il faudra réfléchir à des réformes fiscales, à un renforcement des compétences pour les collectivités territoriales, il faudra réfléchir à une nouvelle conception des rapports entre l'état et les collectivités territoriales. Alors vous me parlez du référendum qui a été suggéré, je crois qu'il faudra des référendums locaux, c'est à dire que sur chaque territoire, on amène les citoyens à choisir leur projet de développement. Je ne suis pas convaincu qu'il faille un référendum national, car l'aménagement du territoire, c'est pas l'aménagement du territoire français, c'est l'aménagement du territoire où vit le citoyen, c'est ce qu'on appelle l'aménagement des territoires.
Sylvie Pierre-Brossolette : Des referendums régionaux ?
Charles Millon : Pas régionaux, non ; à partir des territoires, des espaces de vie tels qu'ils vont être définis, je crois que c'est toute une démarche qu'il va falloir inventer, c'est une nouvelle approche, il va falloir que dans un espace de vie, un bassin d'emploi, là où il va falloir décider des équipements et de l'avenir, il va falloir trouver des procédures de consultation des citoyens. L'aménagement du territoire est très important, c'est un thème éminemment politique, il va permettre une nouvelle école de la démocratie, et sans doute l'émergence d'une nouvelle citoyenneté. Jusqu'à maintenant, le débat politique était complètement paralysé par la guerre idéologique ; il y avait les gens de gauche, les gens de droite, il y avait les marxistes et les anti- marxistes, etc. Aujourd'hui on s'aperçoit que le citoyen est en train de reprendre les problèmes locaux, il s'y intéresse, je crois que si on veut redessiner la carte de la France et la carte des territoires, il faut que le citoyen soit le décideur, le premier acteur, et pour ce faire il faudra trouver des moyens de consultation de ce citoyen, et je suggère qu'au niveau des territoires, qui doivent être la base-même de l'organisation de la France, il y ait des consultations qui soient mises en place.
Christine Fauvet-Mycia : Et vous avez le sentiment que le gouvernement est prêt à aller aussi loin que vous le souhaitez ?
Charles Millon : Si on opte pour une démarche jacobine, dirigiste, où tout sera décidé par des technocrates qui viendront expliquer aux citoyens, aux paysans, aux entrepreneurs, à l'ouvrier, voilà la solution, à vous de la mettre en œuvre, je pense que ce sera un échec. Je n'ose imaginer qu'aujourd'hui quelqu'un y pense encore, que la solution de l'aménagement du territoire, elle passe par une démarche décentralisée, par une prise en charge de son territoire par le citoyen. L'objectif c'est quoi ? C'est que le citoyen s'approprie son espace, il y a quelque chose qui m'a beaucoup frappé, c'est les révoltes dans les banlieues, quand il y a des révoltes dans les banlieues, c'est le jeune, chômeur la plupart du temps, désespéré, qui est pris dans l'angoisse et dans la solitude, qui casse des magasins, qui brûle des voitures, parce qu'il déteste l'espace dans lequel on l'a enfermé, il ne l'a pas approprié, il ne l'a pas fait sien. Et tout le problème de l'aménagement du territoire, c'est de dire au citoyen c'est vous qui allez dessiner l'espace dans lequel vous allez vivre, vous allez travailler, et finalement vous allez l'aimer cet espace-là. Or ça, ça ne va pas se décider dans un cabinet parisien, ça ne va pas se décider dans un cabinet ministériel, ça ne va pas se décider dans la tête d'un technocrate aussi doué soit-il, je le dis très clairement, l'UDF se battra pour une approche décentralisée, à travers les collectivités territoriales, à travers les associations, à travers les professions, de l'aménagement du territoire, et toute autre approche, à mon avis, serait inutile et sans effet.
Sylvie Pierre-Brossolette : Pasqua a un autre dossier dans son escarcelle, l'immigration. Approuvez-vous la procédure qui a consisté à transférer la question au conseil d'état, et pensez-vous que Rocard a exagéré quand il parle de la modification du droit d'asile en disant que c'est une atteinte à notre dignité nationale, et une tâche sur notre drapeau ?
Charles Millon : Je serais tenté de ne pas commenter les propos de Michel Rocard, parce que je ne sais plus quels propos ils doivent commenter. Une fois il est contre la modification de la constitution, le lendemain il est pour, et le surlendemain il tient des propos qui sont tellement excessifs qu'ils en deviennent insignifiants. Donc je ne commenterai pas. Par contre, je pense qu'il y a un vrai problème qui est posé, car la France a une très grande tradition, une très belle tradition, la France est terre d'asile. Et il serait tout à fait grave qu'on puisse atteindre à cette grande tradition. Alors le conseil constitutionnel a émis un avis, le président de la république et le gouvernement ont choisi une solution, c'est de saisir le conseil d'état pour savoir quelle est la procédure afin d'adapter constitution, lois, conventions internationales, et d'avoir une politique bien définie qui respecte le droit d'asile, et qui empêche l'immigration clandestine ou l'immigration sauvage. Je pense que c'est une bonne procédure. Et ma préférence à titre personnel, c'est qu'on n'aille pas vers une modification de la constitution mais qu'on trouve une voie législative. Le conseil d'état va y réfléchir, il fera connaître son point de vue, je vous ai dit ma préférence. Le seul point sur lequel je suis catégorique, c'est que je ne veux pas de référendum, parce qu'il est toujours dangereux dans un pays de mettre l'étranger au centre de l'arène politique. À partir de ce moment, vous voyez des pulsions se développer, vous voyez des démons se réveiller, vous voyez des passions exacerbées, et vous avez un résultat qui ne correspond pas toujours à la raison.
Sylvie Pierre-Brossolette : Vous pensez qu'on peut éviter la révision constitutionnelle ?
Charles Millon : Non, mais s'il y a révision constitutionnelle, je souhaite la procédure parlementaire et ensuite le congrès. Je ne veux pas d'un référendum qui, à mon avis, réveillera des passions qui ne seront pas toujours bonnes, qui seront même parfois et souvent malfaisantes.
Christine Fauvet-Mycia : Et vous pensez que si le conseil d'état estimait qu'on peut s'en tenir à une voie législative, Édouard Balladur pourrait suivre le conseil d'état et résister à la pression du RPR ?
Charles Millon : Je pense qu'Édouard Balladur, s'il a saisi le conseil d'état, ce n'est pas pour le contredire.
Christine Fauvet-Mycia : La révision de la loi Falloux, François Mitterrand avait refusé de l'inscrire à l'ordre du jour de la précédente session, il avait demandé à la majorité de réfléchir, et cette réflexion a porté ses fruits, puisque François Bayrou a annoncé qu'il s'en remettait à une commission présidée par le doyen Vedel. Est-ce une bonne méthode, et Michel Vauzelle qui était notre précédent invité estimait que c'était une curieuse méthode de gouverner que de renvoyer toujours à des commissions des décisions éminemment politiques ; que pensez-vous de ce jugement ?
Charles Millon : Tout d'abord, je suis favorable à l'autonomie des collectivités territoriales, qu'elles soient communes, départements ou régions, et je pense que ces collectivités territoriales peuvent très bien décider de leur politique. Je trouve étonnant le débat qui est apparu à propos de cette loi Falloux, des subventions à donner à des écoles privées sous contrat. On n'empêche pas une collectivité de subventionner un gymnase ou un stade, et on essaie de lui mettre des obstacles pour financer une école. On ne va pas entrer dans le fond du débat, je dis simplement que je suis un peu étonné par les passions qui se sont emparé de ce débat. Les passions sont là, et je crois que François Bayrou a eu raison de trouver une procédure pour pouvoir dépassionner et calmer le débat et trouver une solution rationnelle. Toutefois je dois dire que je suis un peu surpris de cette méthode où, chaque fois qu'il y a une difficulté, on appelle une personnalité qualifiée, un sage, on met en place une commission. Et je crains la république des experts et des comités. Il y a des parlementaires qui sont élus, il y a des parlementaires qui ont l'onction du suffrage universel, je pense qu'ils ne sont pas plus idiots que les autres et qu'ils pourraient très bien prendre en charge ce type de dossier, dépassionner les débats et trouver des solutions adaptées à notre pays.
Sylvie Pierre-Brossolette : Depuis 5 mois, François Mitterrand n'est pas resté inerte, comment jugez-vous cette deuxième cohabitation qui semble convenir aux français ?
Charles Millon : Je suis favorable au respect des institutions et au respect de la constitution. Toutefois si je constate que la deuxième cohabitation est certainement plus sereine que la première, si je constate que François Mitterrand, qui est sorti très affaibli des élections législatives, laisse une marge de manœuvre plus importante au gouvernement, je constate aussi que la période que nous vivons est une période de transition. Qu'il y a un certain nombre de dossiers qui ne peuvent pas être abordés jusqu'au bout, à cause e la cohabitation et à cause de l'échéance présidentielle. Je voudrais prendre quelques exemples, quand vous prenez le problème de la réforme de la fiscalité qu'on va aborder dans le budget avec les problèmes posés sur l'impôt sur le revenu, sur la CSG, quand vous prenez le problème de la réforme de l'administration de l'emploi que j'ai cité tout à l'heure, vous vous apercevez qu'il faudrait du temps, un programme sur plusieurs années, et que la cohabitation ne me paraît pas la meilleure période. On abordera sans doute dans quelques instants la question agricole, on s'aperçoit dans ce domaine-là effectivement qu'il faudrait une nouvelle loi d'orientation agricole pour définir ce qu'est l'aménagement rural, la vocation de l'agriculture française, que, les délais étant courts, l'équilibre des pouvoirs étant ce qu'il est, je ne sais si on peut faire face à tous les blocages de la société qu'on est en train d'inventorier.
Christine Fauvet-Mycia : Le dossier du GATT justement. Prochainement les agriculteurs vont tenter de bloquer la région parisienne, comment la France isolée peut-elle s'en sortir ?
Charles Millon : Tout d'abord, il faut l'affirmer, l'accord de Blair House est inacceptable par le gouvernement français, et qu'il convient d'obtenir des amendements et des modifications. Ça je crois que c'est clair, on ne va pas revenir là-dessus. Toutefois à travers ce différend que la France a avec les États-Unis et un certain nombre de ses partenaires, se posent trois problèmes. Le premier, c'est le problème de l'Europe, on ne sait pas où sont les pouvoirs puisque le pré-accord de Blair House était signé par des commissaires, la France aujourd'hui le conteste à juste titre, et ceci pose le problème du pouvoir en France et en Europe. Et personnellement, je fais partie de ceux qui souhaitent un renforcement de l'Europe, l'Europe est devenue un monstre technocratique et un nain politique, et je souhaiterais qu'à l'occasion des prochaines élections européennes, on puisse prendre une position très claire pour que l'Europe ait des pouvoirs de négociation, vous savez que je fais partie de ceux qui sont favorables à un exercice des compétences européennes sur le mode féféral, il faudra bien y venir et se poser tous les problèmes politiques tels qu'ils existent. La deuxième dimension, elle concerne la politique agricole ; il est absolument indispensable au niveau national qu'on définisse une politique agricole sur le moyen-terme. C'est vrai que l'agriculture française doit évoluer, est-ce que l'agriculture française va être simplement une agriculture qui va produire un certain nombre de productions agricoles, ou est-ce qu'elle va être faite d'entrepreneurs qui vont essayer de s'adapter au marché, est-ce que l'agriculture française va s'occuper de porter l'environnement et de porter l'aménagement rural ? Ce sont tous ces problèmes qui sont sous-jacents à Blair House et il faudrait en fait y réfléchir et avoir un débat national approfondi, je souhaite une nouvelle loi d'orientation agricole, comme celle que la France a votée dans les années 60. Et puis le troisième aspect, c'est le problème du protectionnisme et du libre-échangisme. Aujourd'hui, il y a beaucoup de bêtises qui se disent et qui s'écrivent sur ce sujet. Je crois qu'un pays ne peut pas vivre dans une stratégie protectionniste. Il suffit de savoir qu'un français sur quatre vit d'exportations. Donc il va falloir négocier avec les autres pays. Et pour ce faire, il faut être en position de force, et si je suis pour un renforcement de l'Europe, c'est que je souhaite que nous soyons en position de force par rapport aux États-Unis, car il faut bien le savoir, les États-Unis aujourd'hui, subventionnent leurs agriculteurs, mais ils les subventionnent en tant que producteurs et ,non pas en tant qu'exportateurs. Nous, nous les subventionnons en tant qu'exportateurs, et c'est tout le débat qui est faussé aujourd'hui entre États-Unis, France, Europe, c'est un problème grave car il concerne tout l'espace rural et tout l'équilibre de notre pays, donc c'est pour ça que je souhaiterais qu'à cette occasion on puisse tout mettre à plat, au niveau de la politique intérieure, au niveau de la politique européenne, et qu'enfin on puisse résister aux sirènes protectionnistes et nationalistes car à mon avis c'est la voie du déclin et non pas de…
Sylvie Pierre-Brossolette : Justement, sur tous ces débats pèse une seconde cohabitation, celle du premier ministre et du président du RPR qui est apparemment aujourd'hui complètement soutenu par Philippe Séguin. Comment Chirac et Balladur peuvent-ils se mettre d'accord, et est-ce qu'à l'avenir vous pensez que le RPR penchera plutôt du côté de Séguin ou gardera les thèses de Balladur ?
Charles Millon : De toute façon il faudrait interroger les personnes que vous citez, que ce soit Jacques Chirac, Balladur, que ce soit les membres du RPR. Moi je vous ai donné mon opinion, je crois que c'est un dossier extrêmement grave, car derrière ce dossier nous avons le problème de notre conception économique internationale, c'est à dire protectionnisme ou libre-échangisme, nous avons notre conception de l'aménagement du territoire…
Sylvie Pierre-Brossolette : Oui, mais l'UDF peut peser sur ce débat, selon que vous choisissez Balladur, Chirac ou un autre…
Charles Millon : …Mais nous, on ne choisit pas Balladur, Chirac, ou Philippe Séguin, on choisit l'UDF…
Sylvie Pierre-Brossolette : Et c'est qui l'UDF ?
Charles Millon : L'UDF c'est Valéry Giscard d'Estaing, c'est François Léotard, c'est Raymond Barre, c'est René Monory, c'est Charles Millon et bien d'autres. On est un certain nombre à pouvoir parler, vous nous invitez en tant qu'UDF, vous ne nous invitez pas en tant que soutien à M. Untel ou de M. Untel. Si vous voulez, on va en parler des présidentielles, on en parle à longueur de journée, et là, je voudrais saluer la sagesse du premier ministre qui a demandé à ses ministres de ne pas en parler avant 4 mois précédents l'élection présidentielle. Je souhaiterais que tout le monde politique et tout le monde médiatique s'imposent cette discipline. Mais je voudrais quand même profiter de l'occasion que vous me donnez pour vous dire, pourquoi voulez-vous que l'UDF ne soit pas présente aux présidentielles ? Car c'est vrai qu'Édouard Balladur et Jacques Chirac ont la stature de présidentiables, mais il en existe aussi à l'UDF. Je voudrais citer Valéry Giscard d'Estaing, Raymond Barre, René Monory, François Léotard, et on verra au moment voulu. À ce moment-là, il y aura un grand débat dans le pays, je suis convaincu que les français choisiront le mieux adapté à la période.
Sylvie Pierre-Brossolette : Pas de candidat unique de la droite en 95 ?
Charles Millon : Mais on verra bien, vous voyez, vous voulez déjà me faire rentrer dans le débat. Avant, nous avons les élections européennes, et avant on a toute une politique à mener ensemble, donc on a d'abord à mener cette politique ensemble, à débloquer les points de rigidité de la société française, ensuite à aborder les élections européennes et à se poser le problème de quelle sera notre thèse dans ces élections européennes, c'est le choix que vient de faire l'UDF en décidant de mettre au point un programme européen, et ce, en coordination avec les partis européens tels que la CDU, tels que le parti populaire espagnol, etc. et de voir comment on va pouvoir faire évoluer cette Europe du stade de nanisme politique au stade d'adulte politique.
Christine Fauvet-Mycia : Si l'UDF a une foultitude de présidentiables dans ses rangs, pourquoi est-ce que Gérard Longuet se met déjà à disputer pour le PR la présidence de l'UDF à Valéry Giscard d'Estaing, pourquoi commence-t-il une espèce de guerre de succession, on a l'impression qu'il borne l'horizon de l'UDF à Matignon ?
Charles Millon : Gérard Longuet est chef de parti, il a donné en fait des objectifs à son parti.
Sylvie Pierre-Brossolette : Il a donné Matignon et non pas l'Élysée comme objectif.
Charles Millon : Il a d'abord donné comme premier objectif la présidence de l'UDF. Dans ce domaine-là il doit être satisfait, puisque Valéry Giscard d'Estaing a été le fondateur des Républicains indépendants qui est le parti dont est sorti le Parti Républicain. Deuxièmement, je précise que la présidence de l'UDF n'est pas vacante et qu'elle n'est pas à pourvoir. Donc je crois que ce point est mis de côté. Deuxième point, c'est le choix du premier ministre si j'ai bien compris votre question. Sur cette question, j'aurai un point de vue un peu différent de celui de Gérard Longuet, c'est que nous sommes en 5ème république, et que jusqu'à maintenant, sauf en cas de cohabitation, c'est le président de la république qui choisit son premier ministre. Donc je respecterai les institutions de la 5ème république. Ce sera le président élu en 95 qui choisira le premier ministre.
Christine Fauvet-Mycia : Donc à vous écouter, l'UDF peut échapper à Balladur comme choix présidentiel.
Charles Millon : Je n'ai pas dit ça, j'ai dit simplement que le problème me paraît être posé prématurément, et qu'il y a des candidats à la présidentielle et au RPR et à l'UDF.
Christine Fauvet-Mycia : Pourriez-vous rejoindre Dominique Baudis qui explique qu'Édouard Balladur a su se faire adopter par l'UDF et qu'il est en mesure de réduire la fracture entre UDF et RPR ?
Charles Millon : Je crois qu'Édouard Balladur est un homme posé, modéré, courtois, intelligent dans la manière d'aborder les dossiers, et que c'est vrai que toutes ces qualités aident au rapprochement de deux points de vue qui, parfois, sont très divergents, et qui sont souvent empestés par des querelles anciennes. Donc je crois qu'Édouard Balladur a un rôle très important aujourd'hui dans le renforcement de la majorité. Vous me parliez des élections européennes, je crois qu'Édouard Balladur y a répondu, je ne vais pas répondre à sa place.
Christine Fauvet-Mycia : Il a faussement répondu.
Charles Millon : C'est vous qui dites qu'il a faussement répondu…
Christine Fauvet-Mycia : Il a fait dire par son entourage, et Juppé nous a répondu aussi que la question ne se posait pas. Donc c'est une vraie fausse confidence…
Charles Millon : Si aucune question ne se pose, pourquoi en fait y répondre ?
Christine Fauvet-Mycia : Vous pourriez nous dire si vous, vous êtes déjà séduit par cette idée…
Charles Millon : Moi je suis séduit par une seule idée, c'est par un programme européen. Je voudrais savoir ce que l'on veut faire de l'Europe. J'ai dit tout à l'heure quelle était ma conception, je souhaite qu'il y ait un débat, d'abord à l'intérieur du RPR et à l'intérieur de l'UDF, ensuite le RPR et l'UDF se réunissent, qu'on se mette d'accord sur un programme, et ensuite, mais je dirais par pure logique, on composera la liste et on choisira la tête de liste.
Sylvie Pierre-Brossolette : La tête de liste, ce n'est pas évident.
Charles Millon : Mais si.
Christine Fauvet-Mycia : Si l'objectif est de tout faire pour éviter une liste anti-Maastricht, accepteriez-vous de mettre un petit mouchoir sur vos convictions européennes les plus fortes ?
Charles Millon : Mais attendez, l'objectif ce n'est pas de faire une liste contre les anti-Maastricht, notre objectif c'est d'avoir une liste qui porte l'Europe, car on y croit, on croit à l'Europe, on croit à l'exercice fédéral des compétences, on croit à un certain nombre de choses. Donc on va faire un programme, et puis autour de ce programme vont se réunir un certain nombre d'hommes politiques et de responsables qui composeront la liste, et je pense que la tête de liste découlera d'elle-même.
Christine Fauvet-Mycia : Et vous pensez que sur ce programme on pourrait voir des hommes tels que Pasqua, Villiers, Séguin, etc. ?
Charles Millon : On va voir. Vous savez le chemin de Damas a été découvert par Saint Paul, il peut être découvert par d'autres hommes politiques.
Christine Fauvet-Mycia : Merci d'avoir participé à ce Forum, prochain invité François Fillon, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.