Texte intégral
Discours du ministre à l'ouverture de la 46ème Assemblée plénière du CSFE (Paris, le 6 septembre 1993 – Première partie)
Mesdames et Messieurs les Sénateurs,
Mesdames et Messieurs,
C'est avec une joie particulière, en ma double qualité de ministre des Affaires étrangères et de président du CSFE que j'accueille aujourd'hui dans cette « maison », qui est aussi la vôtre, les représentants de nos communautés établies tout à travers le monde.
Il y a quelques jours, je réunissais – pour ce qui était, m'a-t-on dit, une grande première – la quasi-totalité de nos ambassadeurs et, heureuse coïncidence, votre assemblée plénière me permet sur cette lancée de recevoir les représentants de nos compatriotes qui ont choisi, eux aussi, de marquer la présence de la France à l'étranger.
J'ai déjà eu l'occasion de rencontrer certains d'entre vous lors de votre dernier bureau permanent à Paris en mai dernier et je m'attache bien naturellement lors de mes déplacements à l'étranger à dialoguer avec nos compatriotes, dont les problèmes me sont maintenant un peu plus familiers et les conseils toujours aussi précieux.
Avec la modestie qu'impose un séjour encore bref – cinq mois – à la tête de ce grand ministère des Affaires étrangères, mais aussi avec la ferme volonté d'appréhender au plus vite les préoccupations et les aspirations qui sont les vôtres, je souhaiterais après le bref tour d'horizon habituel évoquer les premières lignes d'action mises en œuvre par le gouvernement pour essayer de répondre à l'attente des Français de l'étranger. Je sais bien qu'il s'agit là d'une œuvre de longue haleine, dans un climat international et national difficile où les contraintes sont vous le savez, très fortes, mais soyez assurés que toute mon équipe ici au ministère et moi-même ne ménagerons pas nos efforts.
Pour esquisser un rapide bilan, une constatation heureuse peut être faite d'emblée : depuis un an environ, le nombre de nos compatriotes installés à l'étranger s'est accru après plusieurs années de déclin. Je ne sais pas s'il est temps d'en tirer des conséquences définitives, mais enfin les choses en sont là et la tendance s'est inversée. Si l'Europe occidentale continue de se tailler la part du lion avec légèrement plus de la moitié des 1 600 000 expatriés, la progression continue du nombre de nos compatriotes s'installant en Europe de l'Est, au Moyen-Orient et dans la zone Asie-Pacifique représente, me semble-t-il, un gage d'espoir pour l'avenir, notre présence dans ces régions au fort potentiel économique demeurant cependant, malgré cette inversion de tendance, encore beaucoup trop timorée. Je voudrais en venir, maintenant, au fond des affaires qui vous intéressent au premier chef : la situation des Français – et de leur famille – établis plus ou moins durablement hors de nos frontières. En dépit de la diversité des contextes, et donc des problèmes auxquels nous nous efforçons de faire face, je sais qu'il existe des questions d'intérêt général avec des éclairages locaux différents et, au premier rang d'entre elles bien sûr, la question de l'enseignement.
Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire à ceux d'entre vous qui étaient présents à Paris au mois de mai, il s'agit là d'un sujet qui me tient tout particulièrement à cœur. D'abord pour des raisons personnelles : je n'ai pas malgré les années complètement rompu le lien avec l'alma mater, l'Université, et aussi parce que le gouvernement, le Premier ministre – il le rappelait encore vendredi dernier ici devant tous les ambassadeurs – y attache une importance toute particulière. C'est la raison pour laquelle, répondant à la demande de nombre des membres de votre Assemblée, j'ai fait procéder à une série d'évaluations sur ce difficile mais primordial sujet de l'enseignement français à l'étranger.
Je vous l'ai dit, je suis très attaché à la qualité de cet enseignement et j'ai entendu, avant ma prise de fonction à la tête de ce Département, et depuis lors, notamment à l'occasion de mes déplacements, de nombreuses critiques faites à l'encontre de l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger, critiques que je pondérerai tout de suite par le fait que globalement, quand on parle avec chacun d'entre vous, l'enseignement français à l'étranger marche très mal, mais que dans chaque pays où l'on passe on est très heureux de voir que, spécifiquement, les établissements marchent très bien, avec évidemment des réserves ou des atténuations apportées à ce jugement d'ensemble.
Sur quoi portent les critiques ? sur l'augmentation des droits d'écolage, forte c'est vrai, très forte ces dernières années, avec pour résultat le fait que certaines familles expatriées ne peuvent plus scolariser leurs enfants dans une école française ; sur l'insuffisance des bourses, qui m'a partout été signalée, et d'autant plus vivement ressentie bien entendu que les droits s'accroissent ; sur un poids parfois excessif des considérations politiques ou syndicales dans certaines décisions ou dans certaines affectations ; enfin, sur l'incapacité de l'agence à répondre tout de suite et partout aux besoins de scolarisation qui se développent à travers le monde.
Avant d'entrer au gouvernement, j'ai pu, lors des visites que j'effectuais régulièrement à l'étranger et en y rencontrant nos compatriotes, dont certains sont d'ailleurs ici, prendre conscience de l'importance de ce problème. Depuis que j'occupe ces fonctions, les expatriés que j'ai rencontré à l'occasion de mes déplacements m'ont confirmé qu'il s'agit bien là d'un dossier auquel vous êtes, à juste titre, très sensibles.
Ce qui est en jeu, c'est à la fois la qualité du service public de l'éducation que l'État doit aux Français expatriés aussi bien qu'à ceux qui continuent à vivre à l'intérieur de l'hexagone, et aussi parce que c'est une des missions de cet enseignement : notre capacité à rayonner et à affirmer le dynamisme économique et commercial de notre nation.
C'est donc très rapidement après ma prise de fonction que j'ai demandé à un haut fonctionnaire que vous connaissez bien, l'ambassadeur Contenay, de faire un état des lieux et de me présenter des propositions. M. Contenay, qui a rencontré un certain nombre d'entre vous, m'a remis son rapport le 30 juin dernier. Je l'ai étudié attentivement au cours de plusieurs réunions avec les services compétents, car plusieurs des questions qu'il soulevait méritaient d'être approfondies. Ce travail est pratiquement achevé.
Je disposerai donc très bientôt d'une vue d'ensemble des possibilités qui s'offrent à nous et j'envisage, j'y reviendrai tout à l'heure, avant la fin du mois de septembre de demander à vos sénateurs et peut-être au président et aux rapporteurs de la commission du Conseil supérieur qui traite de ces questions d'enseignement de tenir avec moi une réunion de travail, au cours de laquelle nous pourrons ensemble arrêter définitivement les décisions qui s'imposent.
Vous le voyez Mesdames et Messieurs, la question de l'enseignement français à l'étranger a été malgré les urgences, malgré le poids d'une actualité internationale que vous connaissez mieux que quiconque, l'une de celles auxquelles nous avons consacré une attention immédiate et soutenue. L'urgence nous imposait – avant de parler des structures, qui ne sont parfois qu'un alibi, et des hommes – d'effectuer un bilan complet, le premier en fait qui ait été réalisé depuis la création de l'établissement public voici trois ans.
Il fallait en premier lieu, et vous ne me contredirez pas sur ce point, ne pas oublier ces échéances essentielles pour l'Agence que constituaient la préparation du budget 1994 et la préparation scolaire qui a lieu ces jours-ci dans les pays de l'Hémisphère Nord.
Avant de vous donner quelques indications sur les réformes de fond, je devais disposer d'une part d'un diagnostic et, d'autre part, d'un pronostic irréfutable qui permette au ministère de la Coopération et à notre ministère de proposer éventuellement au Parlement une modification de la loi de 1990 si cela nous parait nécessaire.
Nous avons donc traité les questions dans l'ordre. La première était celle des moyens financiers alloués à l'enseignement français à l'étranger. Je crois à cet égard pouvoir dire que dans ces temps très difficiles – vous savez ce qu'a été le collectif budgétaire du printemps dernier, vous avez entendu parlé je pense des grandes orientations de la Loi de finances pour 1994 – nos discussions avec le ministère du Budget pour ce qui concerne l'enseignement français à l'étranger ont abouti à un résultat que, sans tomber dans l'autosatisfaction, je qualifierai d'excellent, qui dépasse en tout cas les espérances de beaucoup de ceux qui m'entouraient ici. Et je suis arrivé à ce résultat grâce au soutien personnel du Premier ministre, qui a tenu à ma demande, au cours d'un arbitrage, à améliorer les résultats que nous avions eus avec le ministère du Budget.
Le projet de loi de finances qui sera soumis au Parlement prévoit en effet, en matière d'investissements, je parle toujours de l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger, une augmentation des autorisations de programmes de 18 à 102 millions de francs, les crédits de paiement passant eux-mêmes de 19 à 74 MF, ce qui est une progression tout à fait considérable qui nous permettra de réaliser un certain nombre de projets prioritaires dès 1994. Les subventions d'investissements aux écoles privées augmenteront de 50 %, le chiffre est moins important mais la progression est tout de mème de 50 % soit 5 millions de francs supplémentaires. Quant aux bourses, sujet auquel je vous avais promis d'accorder un intérêt particulier, je suis heureux d'annoncer à votre assemblée que grâce à un supplément de 19 millions de francs par rapport à l'an dernier elles s'accroîtront globalement en 1994 de 20 %, ce qui est une progression sans doute encore insuffisante pour faire face à tous les besoins, mais une étape tout à fait significative dans le rattrapage que nous avons décidé d'engager.
Comment traiter les autres difficultés, qui ne sont pas toutes budgétaires et financières, et les autres insuffisances de l'enseignement à l'étranger ? Je vais disposer incessamment, comme je vous l'ai dit, des éléments complémentaires qui ont été rassemblés par les services sur la base du rapport Contenay.
Quelques orientations me paraissent d'ores et déjà pouvoir être retenues. L'objectif me parait être en premier lieu de décentraliser davantage le système d'enseignement français à l'étranger, afin de lui permettre de s'adapter plus rapidement qu'aujourd'hui aux besoins qui apparaissent ou disparaissent. Ceci passe notamment par la mise en place de conventions « à géométrie variable » plus souples qu'aujourd'hui entre les établissements et les pouvoirs publics français. J'ai donc demandé que l'on me fasse des propositions pour que ces conventions qui sont un moule à l'heure actuelle beaucoup trop rigide puissent être adaptées aux réalités spécifiques de tel ou tel pays.
Il est ensuite nécessaire de créer des liens plus forts entre le ministère des Affaires étrangères et les structures chargées de l'enseignement à l'étranger. Ce réseau est l'un de nos instruments de coopération et ne se conçoit pas sans la présence d'élèves étrangers dans les classes. Il est donc naturel que le Département suive de près son fonctionnement et ses orientations.
Il faut enfin mettre en place des règles de recrutement des personnels qui offrent toutes garanties de qualité, mais qui permettent aux établissements de maîtriser mieux qu'aujourd'hui l'évolution de leurs besoins en effectifs ; j'ai demandé là aussi qu'on étudie l'assouplissement des modalités de recrutement des enseignants par les établissements et nous sommes tout près d'une conclusion sur ce point.
Sur le plan des modalités de fonctionnement, de nombreuses possibilités d'amélioration ont été identifiées. Il faudra les mettre en œuvre cette année.
Vous le voyez, en cinq mois, ce qui peut paraître très long a beaucoup d'entre vous, ce qui m'a paru très court, nous n'avons pas du tout négligé ce problème, ni sur le plan budgétaire ni sur le plan des réformes de fond.
La grande question que vous ne manquerez pas d'évoquer, que vous avez déjà évoquée entre vous je le sais, est celle des structures. Je ne vous cache pas que ma décision n'est pas complètement arrêtée. Je vous ai proposé une procédure avant de l'arrêter, mais je ne vous cacherai pas non plus qu'aucune des solutions alternatives qui m'ont été proposées ne me parait bonnes. Et, avec peut-être un peu de brutalité, beaucoup d'entre vous savent que c'est dans mon tempérament, je dirai par exemple que l'hypothèse d'un rectorat de l'enseignement français à l'étranger me parait de nature à faire passer tout le dispositif sous la houlette d'un ministère dont ce sera le cadet des soucis. Je ne pense donc pas que ce soit une très bonne formule.
Deuxième proposition, je la dis avec précaution puisqu'elle émane d'un sénateur, l'idée d'une mission interministérielle ne me parait pas non plus à explorer. J'ai essayé et obtenu que la mission interministérielle de coopération avec l'Europe centrale et orientale, qui était un démembrement de notre administration et qui consistait pour des raisons sans doute de commodités personnelles à faire gérer des crédits qui sont les nôtres par une mission interministérielle, soit réintégrée au sein du ministère. Le Premier ministre m'a donné son accord pour que la MICECO – puisque cela s'appelle comme cela – revienne au quai d'Orsay.
La troisième solution, c'est celle purement et simplement de la reprise en régie par le ministère de l'enseignement français à l'étranger. Elle comporte des avantages, elle comporte aussi des inconvénients qu'il faut bien mesurer, une perte de souplesse que confère l'existence d'un établissement public dans la gestion budgétaire et comptable.
Donc, voilà, je ne veux pas laisser percer une préférence trop marquée à ce stade puisque je vous ai proposé d'en parler. Nous avons avancé sur ce sujet, nous avons des idées, et je vous propose donc avant la fin du mois de septembre cette rencontre entre les sénateurs, les responsables compétents du Conseil supérieur et moi-même au cabinet, afin de trancher définitivement. J'espère vous avoir ainsi rassurés. Nous n'avons pas perdu de vue ce sujet prioritaire qui vous tracasse tant à juste titre.
Discours du ministre à l'ouverture de la 46ème Assemblée plénière du CSFE (Paris, le 6 septembre 1993 – Deuxième partie)
J'en viens maintenant aux questions de sécurité des personnes qui, vous l'imaginez, représentent pour le gouvernement et les pouvoirs publics un souci constant.
Bien que les situations de crise aient fort heureusement moins affecté nos compatriotes que dans un passé récent, nous gardons cependant en mémoire les événements d'Angola (en novembre 1992, et encore aujourd'hui la situation est fort dégradée), les événements du Zaïre en février 1993, qui ont conduit à l'évacuation d'urgence de nos communautés et, malheureusement, à des victimes dont je salue ici une nouvelle fois la mémoire. Nous avons également connu une période délicate – avec un dénouement relativement rapide, moins sans doute pour les personnes concernées – lors de l'enlèvement de quatre de nos compatriotes en Turquie : vous l'avez vu, notre ambassade, notre ambassadeur et ses collaborateurs ont suivi les choses heure par heure avec une très grande présence et une très grande disponibilité sur le terrain, les familles le savent, je rends d'ailleurs hommage à la discrétion et à l'esprit de coopération de ces familles qui nous ont permis d'arriver à un bon aboutissement en l'espace de quelques jours.
Je n'évoque pas ici dans le détail la situation de nos compatriotes qui, à un titre ou à un autre, se trouvent sur les territoires de l'ex-Yougoslavie, mais vous savez qu'ils sont là aussi l'objet de l'attention quotidienne du gouvernement et vous savez aussi à quel point nous nous sommes investis dans ce véritable drame. La semaine qui vient de s'écouler nous a apporté des nouvelles encourageantes sur le Proche-Orient, peut-être va-t-on sortir de 45 années de guerre ouverte ou larvée, avec toutes les conséquences que cela a eues. Hélas, en ex-Yougoslavie les nouvelles ont été moins bonnes et nous nous efforçons actuellement de remettre autour de la table les parties concernées.
Sur un plan plus général, nous entendons naturellement renforcer les moyens mis en œuvre pour parer autant que possible les risques particuliers qui affectent certains pays, et pour cela j'énumérerai : l'informatisation des plans d'urgence, le développement des réseaux radio de sécurité – environ 120 sont actuellement en ordre de marche – et le dépôt de stocks de sécurité dans nos ambassades.
À cette préoccupation permanente, il ne faut pas oublier d'ajouter les tâches quotidiennes d'assistance et de protection de nos compatriotes établis à l'étranger ou de passage qui sont de plus en plus nombreux, dans des endroits de plus en plus reculés, et qui mobilisent largement les énergies du Département à Paris comme dans nos ambassades et dans nos consulats. Vous avez pu également noter qu'en Afrique, au moment du déroulement des opérations électorales tant en Centrafrique qu'au Togo, toutes les précautions avaient été prises dans l'éventualité – qui ne s'est pas réalisée fort heureusement – d'événements mettant en cause la sécurité de nos concitoyens.
Sans entrer dans le détail de tout ce qui est fait en faveur des Français de l'étranger, je voudrais cependant faire une mention particulière des actions menées au titre de l'aide sociale et de la solidarité. À mon arrivée au Quai d'Orsay, j'ai trouvé dans ce secteur très sensible une situation délicate à la suite des mesures de régulation budgétaire qui avaient été prises et qui avaient amené à amputer de 10 % les sommes qui sont déjà extrêmement modestes, sommes versées à nos compatriotes défavorisés ou handicapés. J'ai aussitôt décidé, malgré la rigueur budgétaire que vous connaissez, de rétablir le montant de ces allocations en levant le gel imposé en février et en effectuant les redéploiements nécessaires au sein du Département. Ce mouvement que j'ai engagé se poursuivra l'an prochain puisque je peux vous assurer que les crédits qui seront attribués en 1994 aux actions en faveur des Français de l'étranger sont en nette progression, en dépit du contexte budgétaire difficile que j'ai rappelé tout à l'heure.
Les crédits d'assistance aux Français de l'étranger permettront de répondre aux demandes toujours croissantes exprimées par nos compatriotes défavorisés, par les handicapés, ou bien encore par les personnes âgées en état de détresse : ils augmenteront en 1994 d'un peu plus de 9 millions de francs.
Pour remédier à la dégradation des cimetières français à l'étranger dont je sais qu'elle préoccupe bon nombre d'entre vous et notamment les élus des pays du Maghreb, j'essaye d'en parler lors de mes déplacements et notre effort sera intensifié.
De son côté la mission emploi-formation, dont le rôle est d'un intérêt évident dans le contexte actuel, verra ses moyens en personnel renforcés, de mème que la mission de l'adoption internationale qui, pour la première fois depuis sa création en 1987, disposera en outre d'un budget propre.
Le service d'accueil et d'information des Français de l'étranger, qui joue un rôle d'accompagnement essentiel dans le départ et le retour de nos expatriés, disposera de plus de moyens et devrait donc cette année pouvoir relayer la politique d'information que développent nos consulats les plus importants.
Je sais qu'il existe également un domaine qui vous est sujet de souci, qui est celui de l'évolution de la carte consulaire. Il faut, bien entendu, rationaliser notre carte diplomatique et consulaire et l'adapter aux nouvelles réalités internationales, en Europe et en dehors d'Europe. Nous ouvrons des ambassades, il faut bien à ce moment-là ajuster notre dispositif ailleurs. Je rappelle que nous avons, c'est-ce que j'indiquais aux ambassadeurs réunis ici la semaine dernière, le deuxième réseau diplomatique et consulaire du monde après celui des États-Unis. Donc on ne peut pas dire que nous soyons absents. Il nous faut aussi repenser le réseau des services extérieurs de l'État à l'étranger de manière qu'une plus grande synergie existe entre ces services. La pérennité du service public sera assurée puisqu'à toute fermeture de poste consulaire est systématiquement juxtaposée l'implantation d'un agent consulaire qui dispose de compétences élargies et de moyens renforcés. Je ne me suis pas entêté sur un certain nombre de ces projets. Je rends hommage à la particulière pugnacité des élus du Maroc qui sont arrivés à me faire reculer sur Agadir, j'ai maintenu d'autres décisions ailleurs. J'avoue que lorsque je constate qu'entre Gand et Bruxelles, il y a 50 à 60 kms et que le nombre d'immatriculés au consulat de Gand est ce qu'il est, je suis bien obligé de faire des économies et un consulat coûte environ 1,5 million de francs, ce qui est pas mal d'argent ; là, j'ai maintenu ma décision. Nous essayons de tenir compte de vos réactions et de vos préoccupations et j'y reviendrai peut-être dans un instant. Nous essayons aussi de faire en sorte que tout en étant exemplaire, le ministère ne soit pas naïf et qu'il ne s'applique pas à lui-même une potion un peu amère au moment où d'autres administrations de l'État disposent de moyens à l'étranger plus confortables.
Par ailleurs, s'agissant de la protection des biens, les services se sont efforcés de relancer, auprès du ministère de l'Économie notamment, la difficile question de l'indemnisation des Français rapatriés à la suite d'événements politiques, vous connaissez – puisque le CSFE s'est de longue date préoccupé des différents aspects du problème – la complexité de cette question, qui en-dehors du dossier Irak-Koweït où une procédure a été mise en place dans le cadre des Nations Unies, ne peut s'appuyer actuellement sur aucune disposition législative ou réglementaire. Une réunion d'un groupe de travail, à laquelle a participé l'un de vos représentants, s'est tenue le 28 juillet et, malgré les obstacles recensés qui sont très grands, on ne peut qu'espérer que des solutions même partielles puissent progressivement prendre corps.
Sans chercher à être exhaustif puisqu'un rapport écrit vous a été remis par Mme le directeur des Français à l'étranger, je voudrais également souligner l'intérêt dans le contexte économique actuel, des actions même modestes qui sont menées au titre de la formation professionnelle, de l'emploi et de la réinsertion.
L'extension du nombre et du rôle des comités pour l'emploi et la formation professionnelle installés auprès de nos consulats, en collaboration avec les différents acteurs de la vie économique locale, me parait devoir être un objectif tout à fait réaliste et méritant d'être appuyé.
J'en viens, comme vous vous y attendez certainement au rôle du Conseil supérieur : « assemblée représentative des Français de l'étranger ». J'ai déjà pu, par bien des entretiens collectifs ou individuels, mesurer vos aspirations, la spécificité de vos tâches, vos difficultés aussi. Vos avis sont précieux au gouvernement, comme on a pu le constater encore récemment au moment du vote de la réforme sur la nationalité. Nous avons pu obtenir, grâce au Sénat d'ailleurs, les modifications nécessaires. Je tiens également à saluer ici le rôle éminent et tenace joué sur ce sujet, comme sur beaucoup d'autres, par vos douze sénateurs. Puisque j'évoque le travail parlementaire, permettez-moi de vous rappeler que j'ai décidé, afin que la deuxième – la première aux termes de la Constitution – de nos assemblées représentatives, c'est-à-dire l'Assemblée nationale, soit mieux associée également à la vie des Français de l'étranger, de nommer M. Louis Lauga, député et membre de l'Assemblée européenne de Strasbourg, comme membre de ce Conseil. Par ailleurs, je sais que vous entendez consacrer une partie de vos travaux cette semaine à la réforme de vos méthodes de travail : j'y vois un signe de dynamisme et une volonté de remplir de manière encore plus efficace votre mandat.
Pour conclure, je souhaiterais vous faire part, puisque vous êtes directement intéressés, des orientations nouvelles qu'il m'a paru souhaitable de donner à la vie du ministère pour mieux assurer son rayonnement et le succès de l'ensemble de nos relations extérieures. Je vais d'ailleurs demander à mon cabinet de vous diffuser, avant que vous ne vous sépariez à la fin de la semaine, les trois discours qui ont été prononcés à l'occasion de la réunion de nos ambassadeurs : celui du président de la République qui les a reçus à l'Élysée, celui du Premier ministre qui est venu ici présider notre déjeuner, et le mien qui a introduit nos travaux.
L'effort de modernisation que le Premier ministre a souhaité engager dans l'État passe aussi par une modernisation du ministère des Affaires étrangères et M. Balladur s'est félicité que nous ayons donné l'exemple en engageant ici une réforme en profondeur.
Si j'ai réuni ici en effet jeudi et vendredi de la semaine dernière nos ambassadeurs, c'était pour leur parler des grandes orientations de notre politique étrangère : en effet lorsque l'on veut remobiliser un réseau, il faut lui dire pour quoi faire, pour quelle politique. C'était aussi pour parler de la réforme de cette administration.
Je me suis inspiré pour cela très largement des propositions que m'a faites la commission de réflexion dont j'avais confié la responsabilité à un magistrat de la Cour des comptes, M. Jean Pico. L'objectif était clair : comment préparer l'État et son outil diplomatique à la nouvelle donne du 21ème siècle.
J'ai donc annoncé jeudi dernier à nos ambassadeurs les grandes orientations de ces réformes. Sans vous les décrire en détail, je me limiterai à dire que certaines concernent les méthodes de travail, d'autres touchent les personnels, d'autres enfin portent sur la correspondance diplomatique et sont plus techniques.
En effet, j'ai retenu dans cette réforme quatre grandes orientations. La première vise à mieux utiliser notre réseau diplomatique qui est un atout considérable. Or ce n'est un secret pour aucun d'entre vous que souvent nos postes – ambassadeurs, collaborateurs – se sentent un peu déconnectés de l'administration centrale, un peu oubliés, un peu isolés ; l'un d'entre eux m'expliquait qu'il avait dû se référer à la presse locale au mois d'avril dernier pour connaître la position de la France dans la négociation du GATT, par exemple. Nous avons mis là en place toute une série de mesures qui ne sont pas révolutionnaires, qui ne sont pas coûteuses – c'est peut-être deux de leurs qualités – pour essayer de rétablir un véritable dialogue dans les deux sens, entre nos ambassadeurs, leurs collaborateurs et l'administration centrale.
Ceci passera notamment par une réforme, que j'évoquais à l'instant, de la correspondance diplomatique. Nous recevons ici entre 1 600 et 2 000 télégrammes, tous intéressants bien entendu, mais non hiérarchisés : il n'existe pas d'intelligence humaine, aussi rapide soit-elle, qui puisse ingurgiter 2 000 télégrammes par jour. Nous avons donc décidé de remettre un peu de hiérarchie dans tout cela, en distinguant les télégrammes « directeurs », personnellement signés par l'ambassadeur, bénéficiant d'une protection particulière, et traitant de véritables problèmes de fond appelant des réponses ou des directives particulières du Département ; et puis les télégrammes « services », qui resteront bien entendu importants, qui peuvent être évoqués auprès de la hiérarchie, auprès du ministre, sur décision du directeur, et qui seront nettement identifiés par rapport aux télégrammes « directeurs ».
Le deuxième grand axe de cette réforme consiste à se préoccuper un peu plus de la gestion du corps diplomatique français, de son recrutement, de la formation de nos agents, de la formation linguistique, du déroulement de leur carrière. Recrutement d'abord, parce que nous devons veiller à la qualité de ce recrutement et toute une série d'actions de formation, de promotion seront engagées dans ce sens. Je disais d'ailleurs aux ambassadeurs, en concluant notre journée de travail vendredi, que la bonne reprise médiatique de nos deux journées de réunion était, en soi, déjà un élément de valorisation de ce corps un peu oublié, dont on a vu qu'il voulait se moderniser et s'adapter au XXIème siècle.
J'ai essayé d'obtenir – vous voyez que je n'ai pas gagné sur tout, j'ai gagné sur les bourses, je ne l'ai pas obtenu sur le point que je viens d'évoquer – j'ai essayé de convaincre le Budget qu'il n'était pas absurde de créer une prime linguistique pour les diplomates. Quand je dis cela en dehors de l'administration, on me dit : mais ça existe naturellement ! Eh bien non, le budget n'en est pas encore convaincu. Je reprendrai ce travail, je l'espère, avec le soutien des sénateurs. Quand on voit par exemple ce qui se passe au Foreign Office, où tout diplomate partant en poste peut parfois bénéficier d'une immersion linguistique d'un à deux mois, on se rend compte qu'ici nous sommes encore en retard. Nous allons essayer, par le redéploiement des crédits, de mettre l'accent sur cet aspect important des choses.
La troisième orientation, c'est une réforme de structures à l'intérieur du Département, pour essayer de mieux assurer la collégialité et ce qu'on appelle dans les grandes organisations – l'administration devrait s'ouvrir à cette idée – la participation. Je note, d'ailleurs, au passage que cette réunion des 150 ou 160 ambassadeurs présents à Paris est apparue comme une première ; or, je ne connais pas de grandes entreprises qui ne réunissent périodiquement, parfois deux ou trois fois par an, son encadrement, pour le mobiliser et faire passer les messages sur la stratégie de l'entreprise. Eh bien, c'est un peu dans cet esprit que nous avons fait cette réunion. Donc, réforme de structures qui n'est pas une révolution – je ne suis pas, par tempérament ni par formation, un révolutionnaire – mais qui est une adaptation, je crois, importante malgré tout, qui a deux aspects essentiels :
Premier aspect (je commence non pas par le moins important, mais par la logistique) : revaloriser ici la fonction logistique, si je puis dire, en créant une direction générale de l'Administration qui aura trois branches ; une direction des ressources humaines, qui se consacrera exclusivement au recrutement, à la gestion des personnels, à leur plan de carrière, à leur formation ; une direction des Finances et du Budget et de la gestion quotidienne des Postes (la fonction financière dans cette Maison n'était pas suffisamment valorisée).
J'ai observé, d'ailleurs en arrivant, que la négociation budgétaire se passait, en général, dans le plus parfait désordre, avec des demandes de l'ordre de 30 à 40 % de majoration de crédits, ce qui évidemment ne nous faisait pas prendre très au sérieux rue de Bercy ; il faut que l'on ait une direction financière qui ait véritablement le pouvoir que doit avoir dans une administration la fonction budgétaire ; nous lui rattacherons la gestion quotidienne des postes pour qu'il puisse là y avoir un administrateur unique, enfin, une troisième direction qui sera la direction de l'Équipement et des Communications.
Deuxième réforme, qui touche plus au cœur de notre politique étrangère elle-même, j'adjoindrai au Secrétaire général – dans les toutes prochaines semaines puisque les textes sont en cours de préparation – deux Secrétaires généraux adjoints, l'objectif étant précisément de faciliter la coordination au sein de la Maison. Un Secrétaire général adjoint des questions politiques et de sécurité, c'est-à-dire la direction politique, plus la direction des Nations Unies, plus une direction des questions stratégiques, de sécurité et de non-prolifération – juste là, encore une parenthèse, dans notre actuel service stratégique, il doit y avoir quatre ou cinq cadres « A » or le ministère de la Défense s'est constitué une direction des Affaires stratégiques il y a trois ans où il y a 40 ou 50 fonctionnaires au niveau « A » ! ; donc, il faut quand même que nous musclions un peu nos moyens.
Le deuxième Secrétaire général adjoint aura sous son autorité la PESC, la politique étrangère et de sécurité commune qui sera mise en œuvre quand le traité de Maastricht entrera en vigueur le 1er janvier prochain. Ce deuxième bloc aura la responsabilité de l'ensemble des questions européennes et économiques – là aussi pour créer une synergie absolument indispensable – avec une direction de la Coopération européenne qui regroupera toutes les affaires communautaires et les relations bilatérales avec les Douze, une direction de l'Europe non communautaire et une direction économique et financière qui gardera des responsabilités multilatérales.
Je voulais vous parler de cette réforme, qui n'est pas particulièrement à l'ordre du jour du CSFE, mais il est tout à fait normal, je dirai mème indispensable que vous sachiez en quoi vont consister nos travaux de la semaine.
J'oubliais le quatrième grand axe, qui est peut-être le plus difficile à mettre en œuvre parce qu'il ne dépendra pas que de nous, et qui est la volonté de redonner au ministère des Affaires étrangères son rôle de coordination de l'action extérieure de la France.
L'un des éléments du malaise de cette Maison qui remonte à des années, c'est qu'elle a eu le sentiment que, petit à petit, elle s'était fait dépouiller d'un certain nombre de moyens financiers ou de responsabilités. Eh bien, là, nous allons essayer – ce sera très difficile parce que d'une certaine manière c'est un peu inévitable – de recoller les morceaux. Tout d'abord en adressant sous la signature du Premier ministre, une circulaire rappelant que, comme le préfet dans le département, l'ambassadeur dans le pays où il représente la France ne représente pas simplement le ministre des Affaires étrangères, mais l'ensemble des services qui sont installés dans ce pays ; suivra le rappel de quelques règles d'affectation, donc de choix, des multiples attachés spécialisés que l'on voit fleurir ici ou là : qu'ils soient « ferroviaires », « écologiques » ou je ne sais trop quoi.
Et puis, deuxième moyen – sur lequel je fonde beaucoup d'espérances, mais qui sera évidemment difficile à faire vivre – c'est un comité interministériel de l'action extérieure de la France, présidé par le Premier ministre. J'espère que sa première séance pourra avoir lieu en octobre. Ce sera l'endroit où l'on essayera de mettre ensemble tous les moyens extérieurs de la France, qu'il s'agisse de l'implantation des services dans les différents pays ou qu'il s'agisse des moyens financiers mis en œuvre.
Voilà ce que je tenais à vous dire aujourd'hui. On le dit beaucoup parait-il à l'extérieur, il parait que cela se voit souvent sur mon visage, sauf dans les périodes un peu difficiles sur le plan de la santé : je suis heureux d'être ici. Je voulais vous confirmer que c'est vrai. D'abord parce que ce que je fais est absolument passionnant, difficile. Ensuite parce que, quelles que soient les critiques qu'on peut lui adresser – si je fais des réformes c'est parce qu'il faut essayer de changer beaucoup de choses –, cette Administration est absolument exemplaire de ce que peut-être au XXème siècle le sens de l'État et de l'accomplissement d'une mission régalienne s'il en est, avec des fonctionnaires de très grande qualité. Et puis enfin parce qu'il y a les Français de l'étranger, et leurs représentants, exigeants, turbulents – je le savais avant, je le saurai sans doute après – mais après tout sympathiques et qui défendent une cause essentielle pour le rayonnement de la France, c'est-à-dire les intérêts de nos concitoyens expatriés. Merci en tout cas et bonne chance pour les travaux de la semaine.