Texte intégral
P. Caloni : Que répondez-vous à M. Rocard qui fait appel à vos traditions sociales ?
J. Barrot : Je voudrais défendre le centre avant-garde. Au moment où le socialisme sévissait, où l'ultra-libéralisme lui répondait, le centrisme pouvait apparaître comme résiduel. Aujourd'hui, c'est une avant-garde. Nous avons réussi une certaine synthèse entre l'efficacité économique et une vision de l'homme. J'ai confiance, je pense que nous pouvons être les pivots de l'alternance, non je ne sais quelle girouette de la recomposition. En écoutant TF1, beaucoup de Français se disaient, pourvu que le big bang ne tourne pas en mic mac.
P. Caloni : J.-P. Huchon raconte : la rencontre entre le Premier ministre, M. Rocard, et une délégation centriste dont vous faisiez partie avec B. Stasi.
J. Barrot : En 1988, V. Giscard d'Estaing faisait remarquer que si on ne dissolvait pas l'Assemblée, il pouvait y avoir une trêve pour essayer de mettre en marche les grandes réformes de la France. Nous étions habilités à demander au futur gouvernement ce qu'il entendait faire. Nous avons dû constater que l'heure n'était pas à faire passer le redressement national avant tout le reste. On a perdu beaucoup de temps.
P. Caloni : B. Lalonde vient d'accepter la main tendue par Rocard. Vous ne craignez pas des accords de désistement entre les deux tours ?
J. Barrot : Je ne voudrais pas que les Français aient le sentiment que tout cela va passer par un troc de second tour, alors que ce qu'ils attendent, c'est une alternance forte, une direction nouvelle, une orientation qui leur montre où est l'avenir de notre pays et mette fin à leur inquiétude, à leur détresse.
P. Caloni : Il n'est pas question de se laisser séduire par M. Rocard qui compte sur vous pour battre Chirac ?
J. Barrot : Au moment où l'on construit une alternance, où il faut bâtir cette France plus solidaire et forte, pourquoi voulez-vous que l'on retrouve je ne sais quel chemin de politique politicienne car l'avion socialiste est dans le triangle des Bermudes, il n'a pas encore trouvé son cap. Je trouve que cet appel à d'autres passagers à monter dans l'avion ne manque pas de sel.
P. Caloni : Pourrez-vous réussir à faire entendre vos différences dans un gouvernement mieux que dans le premier gouvernement de cohabitation ?
J. Barrot : Moins faire valoir des différences qu'enrichir un projet de gouvernement en le marquant de notre empreinte par une France décentralisée, plus juste entre collectivités locales, redonnant son espoir à cette ruralité. Une France qui mette le cap sur un État impartial, une justice qui fonctionne parce qu'il faut sortir de cette compromission dans laquelle la classe politique semble plongée à tort. Il faut de la vertu. Je pense que c'est là sur le plan social, sur le plan de l'État impartial et de la justice, que nous devons marquer notre empreinte.
P. Caloni : Quelles leçons essentielles vous laisse ce démocrate-chrétien dans un pays où la démocrate-chrétienne n'a jamais réussi à s'organiser ?
J. Barrot : Mais elle a profondément influencé notre vie intérieure. L'au revoir que nous allons donner à J. Lecanuet tout à l'heure, c'est l'au revoir de quelqu'un qui a contribué à réconcilier une France forte, comme la voulait le Général de Gaulle, et une France européenne. Cette réconciliation est en marche, son œuvre va continuer.
P. Caloni : La Sécurité sociale, un dossier que vous connaissez bien.
J. Barrot : Je suis membre de la Commission des comptes de la Sécurité sociale, cela fait quatre mois que je demande que les promesses soient tenues. Le Premier ministre avait dit que la Commission serait réunie dans les quatre mois, elle ne l'est toujours pas et c'est le gouvernement qui publie lui-même ses comptes.
P. Caloni : Allez-vous pouvoir éviter une hausse de la CSG ou des cotisations ?
J. Barrot : Nous risquons de trouver une situation extrêmement compromise. Le Premier ministre et le gouvernement sont à 35 milliards. J'observe qu'à la fin de 1992, il a fallu emprunter 52 milliards. Avec le déficit de 1993, nous voilà devant une situation difficile. Je crois qu'il faut dire aux Français qu'on ne peut rien dire à l'avance, et qu'on ne peut pas exclure un effort exceptionnel non renouvelable, parce que je suis de ceux qui pensent qu'il ne faut pas remettre toujours de l'argent dans les circuits sans y mettre de l'ordre. C'est pourquoi cela ne pourrait être qu'exceptionnel et coïncider avec des efforts de redressement.
P. Caloni : Ces manifestations ne vous inquiètent pas trop pour la rentrée de la droite car ce sont des soubresauts contre l'Europe ?
J. Barrot : Ce qui m'inquiète, c'est que derrière, il y a des inquiétudes professionnelles et surtout, l'angoisse des régions. Ce qui me frappe dans cette campagne, c'est que cette France des petites villes, des moyennes villes a le sentiment de rester oubliée dans une France qui continue de rêver d'immenses villes, qui construit des banlieues qui n'en finissent plus, qui enferment les hommes. Le grand débat, c'est de savoir si on veut renouer avec la tradition d'une France qui profite de son espace, qui recrée des petites villes, avec ses PMI-PME, la possibilité de gens heureux parce qu'ils peuvent se rencontrer, où même les problèmes de chômage sont plus faciles à vivre et plus faciles à surmonter parce que les gens se rencontrent. Est-ce qu'on veut la faire revivre cette France ?