Interviews de M. Brice Lalonde, président de Génération écologie, à RMC le 12 novembre 1993 et dans "L'Evénement du jeudi" le 18, sur la politique des transports et en particulier le transport routier.

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Média : RMC - L'évènement du jeudi

Texte intégral

P. Lapousterle : A-t-on assisté à une nouvelle génération d'accidents ?

B. Lalonde : J'espère que non. Il est frappant dans cet accident de voir qu'on met en cause la vitesse et les poids lourds. Jamais nos véhicules n'ont roulé aussi vite. On a des voitures dont les constructeurs s'accordent à ne pas dépasser les 350km/h. Il est invraisemblable de produire d'un côté des voitures qui roulent aussi vite, de l'autre, de s'efforcer de réduire les vitesses. On en est à 40 tonnes pour les camions. Je ne sais pas si on va continuer, mais je souhaite très vivement que les pouvoirs publics cassent cette double progression, qu'ils aient le courage de la casser.

P. Lapousterle : Y a-t-il une part de responsabilité des pouvoirs publics dans l'accident ?

B. Lalonde : Pas cet accident. On a été averti, on a des accidents de plus en plus graves mettant en cause des poids lourds, des cars, des matières dangereuses. On n'a toujours pas osé courageusement, alors que d'autres pays nous y poussent, prendre ce virage et casser cette progression. On a pendant très longtemps, je m'en suis souvent plaint auprès de mes collègues, attiré les poids lourds comme si le poids lourd était un signe de croissance économique et d'activité économique. Quand la Suisse a commencé courageusement et de façon isolée à prendre des mesures, quand l'Autriche a commencé à interdire les camions de nuit, quand l'Allemagne a voulu mettre une taxe pour favoriser le transport par rail, c'est la France qui s'y est opposée. De toute manière, de par sa position, on va avoir de plus en plus de poids lourds partout avec l'acte unique. C'est cette progression qu'on n'a pas le courage de casser. On a même délibérément choisi de favoriser le transport routier. Par ailleurs, en ce qui concerne les véhicules, on a de plus en plus fait d'efforts pour réduire la vitesse. On a été jusqu'à 50km/h dans les agglomérations. De l'autre côté, quand j'ai appris que BMW et Mercedes avaient passé un accord pour limiter la vitesse des véhicules à 350km/h, j'avais été outré. Il fallait que la Communauté européenne s'entende pour qu'on arrête cela. On n'a rien fait.

P. Lapousterle : Vous n'avez pas cassé cet engrenage quand vous étiez au gouvernement !

B. Lalonde : J'en avais assez, je me suis heurté à cette espèce de blocage sur les transports, l'équipement, l'agriculture. Tous les ministres de l'environnement disent la même chose, de S. Royal à M. Barnier. On ne les écoute pas assez. Dans notre société, on a toujours cette attirance pour construire davantage, aller davantage dans l'activité. On n'a jamais le courage de réfléchir à la technique.

P. Lapousterle : Que feriez-vous pour casser ?

B. Lalonde : Avec mes collègues de la Communauté, il y a un plan européen en matière de transports. Nous décidons de rétablir la vérité des prix dans le domaine des transports. Il faut aussi que l'on se rende compte que la concurrence est faussée. Le transport international sur longue distance par poids lourds est générateur de pollutions. Cela ne paye pas le prix de la pollution qu'il faut réduire. Le transport set générateur d'une usure considérable des routes. Les infrastructures de transports sont deux fois plus chères pour faire passer les 40 tonnes. Les ponts doivent être plus lourds. Les camions ne paient pas l'amortissement de ce matériel. Ce sont les voitures légères qui paient pour les camions. Le respect des lois sociales, s'il était absolu, cela coûterait plus cher. Le respect de la réglementation en matière de changements de vitesses, des camions roulent plus vite que vous ! Si le transport poids lourd payait normalement ce qu'il coûte à la collectivité, il serait plus cher que le rail. Il n'y a pas de politique pour faire payer le juste prix au transport routier.

P. Lapousterle : Pourquoi ?

B. Lalonde : Grave question. Sans doute parce dans la tête de beaucoup de nos responsables, on ne peut pas faire autrement. Où voit-on cette démission générale du politique devant le cours des choses, le destin, la fatalité ? C'est invraisemblable ! Le pouvoir politique est là pour prendre des décisions qui sont bonnes pour l'ensemble de la population: pourquoi a-t-on des leçons à prendre des Suisses qui n'ont pas hésité à prendre des décisions politiques courageuses, qui coûtent cher, certes ? Ils ont décidé que les camions prendraient le train. Ils sont en train d'aménager leurs lignes pour cela. Les Suisses sont traversés par tous les pays de la Communauté. Ils en ont assez.

P. Lapousterle : L'autoroute-rail, c'est une solution ?

B. Lalonde : C'est une solution possible. Les camions sur le train, on peut le faire sur les lignes existantes, mais il faut les aménager. En ce moment, on nous parle de doubler l'autoroute du Nord et l'A 6. On se demande où on va mettre tout cela. Le choix, c'est de faire une autoroute ferroviaire, une ligne spéciale où on peut mettre les camions lourds et avoir un formidable débit en matière de tonnages et à une vitesse plus rapide que les camions. On le fait ou ne le fait pas. Évidemment, cela coûte de l'argent. L'alternative, c'est qu'on sera progressivement noyé sous les flots de camions de plus en plus grands du monde entier ! On ne peut pas. On attend de nos politiques qu'ils prennent l'affaire en mains.

P. Lapousterle : La vitesse n'est pas mise en cause en l'occurrence ?

B. Lalonde : La vitesse, sûrement. C'est une affaire très simple. Vous avez d'un côté des voitures qui font une tonne, de l'autre, 40 tonnes. C'est comme si vous mettiez dans un même enclos des taureaux et des agneaux ! Quand il y a un pépin, le camion de 40 tonnes, pour s'arrêter, il heurte six voitures de suite…

P. Lapousterle : Assemblée générale des Verts à Lille. Rififi chez les Verts entre A. Waechter et D. Voynet. Est-ce que c'est un combat qui vous intéresse et qui est important pour vous ?

B. Lalonde : C'est une autre famille écologiste. Quand nous avons créé Génération Écologie, c'est sans doute parce que nous n'étions pas satisfaits de cette façon de faire des Verts qui ne me paraissaient pas réaliste, toujours en train de se crêper le chignon. Je souhaite très vivement qu'ils puissent s'entendre, qu'on puisse avoir en France une vraie force écologiste réaliste qui joue son rôle dans la vie publique française. Au fond, il y a en ce moment une très grande campagne que nous pourrions mener tous avec beaucoup d'autres forces syndicales, des associations de consommateurs sur la question des transports en France. Et il faudrait donc ne pas trop s'éterniser dans des querelles internes.

P. Lapousterle : Vous disiez tout à l'heure, démission des politiques devant les problèmes. C'est la raison de la crise entre les politiques et les citoyens en ce moment ?

B. Lalonde : Moi, ça m'avait beaucoup frappé quand j'étais au gouvernement. On avait l'impression qu'il y avait beaucoup de politiques qui n'avaient pas d'idées particulières, pas de plan. Ils ne savaient pas où ils allaient. Moi, je l'ai vu parce que les écologistes, depuis très longtemps maintenant, évoquent l'affaire du partage du travail, depuis très longtemps voulaient une réforme de la politique agricole commune, depuis très longtemps parlent de favoriser le rail plutôt que la route. On a donc des idées très nettes sur un certain nombre de points et c'est vrai qu'on est frappé de voir cette espèce de démission, cette espèce d'incapacité à comprendre ce qui se passe et à vouloir le transformer. Mais nous pouvons nous-mêmes, écologistes, nous tromper. Simplement, je suis frappé en ce moment, je vois les articles de journaux, tout le monde dit : "les écologistes, c'est terminé !" Ça fait plusieurs fois que j'entends ça depuis 20 ans. Au fond, ce qui nous manque le plus aujourd'hui, c'est une volonté, c'est un regard nouveau sur le monde. Donc, tout va bien pour les écologistes mais j'aimerais beaucoup qu'on écoute davantage les écologistes, qu'on écoute davantage les ministres de l'environnement.

 

18 novembre 1993
L'Événement du Jeudi

Brice Lalonde : comment le lobby de la route a toujours fait la loi 

L'Événement du Jeudi : L'accident de l'autoroute A 10 n'a pas dû vous réconcilier avec les camions…

Brice Lalonde : C'est quasiment devenu aujourd'hui une question de zoologie : des monstres de 40 tonnes cohabitant avec des voitures quarante fois plus légères, c'est comme si vous mettiez des agneaux et des taureaux dans le même enclos. Les camions font peur : ils sont de plus en plus gros, ils vont de plus en plus vite, ils sont de plus en plus nombreux. Le seuil de tolérance est franchement atteint. Il est grand temps de dire : Halte !

L'Événement du Jeudi : On le dit depuis des années, mais la tendance ne s'est jamais inversée. Pourquoi ?

Brice Lalonde : Non seulement on ne fait rien pour endiguer la marée des poids lourds, mais on la favorise. Une bonne partie des décideurs considère que la route est supérieure au rail. C'est comme le bâtiment, on estime que le nombre de camions qui circulent est un bon indice de l'activité et de l'emploi. En fait, l'attirance pour la route est très forte dans le pays. Regardez les décisions des conseils généraux: aujourd'hui, le rond-point devient le projet architectural et paysager numéro un… Même les anti-Gatt réclament plus de routes, ce qui est contradictoire avec leurs positions, puisque c'est un moyen de subventionner les produits étrangers… On manque vraiment d'une réflexion d'ensemble sur la question des transports. Au lieu de faire des arbitrages, les ministres concernés – qui m'ont toujours paru être, comme ceux de l'Agriculture, la proie des lobbies, du corporatisme et de l'aveuglement productiviste permanent – ont toujours défendu le "toujours plus"… J'ai assisté à des scènes ahurissantes lorsque j'étais ministre.

L'Événement du Jeudi : Par exemple…

Brice Lalonde : Le ministère des Transports n'appréciait pas que le schéma autoroutier s'appelle "Méhaignerie". Il nous expliquait qu'il fallait rajouter des kilomètres supplémentaires pour le faire changer de nom… On décidait de construire une nouvelle bretelle d'autoroute pour faire plaisir à tel élu… Lors des Ciat – les comités interministériels d'aménagement du territoire –, c'était toujours soit le ministre de l'environnement, soit Bercy – pour des questions de gros sous – qui mettait en cause certains projets très contestables. Le ministre des transports, lui, n'arbitrait jamais. On a même cherché à attirer les transporteurs étrangers : je me souviens d'un rapport qui préconisait le doublement de l'autoroute dans la vallée du Rhône, pour accueillir le trafic dont les Suisses ne voulaient plus…

L'Événement du Jeudi : Le transport routier a aussi été favorisé par des prix défiant toute concurrence…

Brice Lalonde : Il y a effectivement une violente concurrence dans le secteur. Mais, si les prix sont bas, c'est aussi parce que la collectivité en paie une partie. Prenez les péages autoroutiers : ils sont proportionnellement moins chers pour les camions, alors que, à cause de leur poids, les infrastructures coûtent plus cher et s'usent plus vite. Il n'y a pas de raison que les voitures paient pour les poids lourds… De même, les entreprises, converties aux flux tendus et autres japonaiseries, se servent de plus en plus des camions pour gérer leurs stocks, sans en payer le prix. Au lieu de réfléchir à ces distorsions, que font aujourd'hui les syndicats des transporteurs ? Ils réclament le passage aux 44 tonnes ! Toujours plus… Tout cela va d'ailleurs se terminer à l'avantage des routiers néerlandais ou allemands, qui seront demain les seuls à pouvoir soutenir cette concurrence sauvage, parce qu'ils ont des flottilles beaucoup mieux organisées. 

L'Événement du Jeudi : Que faudrait-il faire ?

Brice Lalonde : Il y a mille choses à inventer. On ne le fait pas par manque de courage. Par exemple, on pourrait très bien déceler automatiquement les surcharges aux péages. Nos ingénieurs savent faire ça. Il est surtout grand temps d'avoir une réflexion d'ensemble, avec une vision nouvelle, et non plus simplement corporatiste… il faut sans doute dix ans pour changer vraiment les choses, mais c'est maintenant qu'il faut commencer.