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En attendant le point demandé aux préfets pour le 15 novembre, le ministre du logement présentera cette semaine au conseil des ministres le dispositif mis en place pour répondre à l'urgence du logement des personnes défavorisées et des sans-abri 100 millions de francs, notamment, ont été prévu pour faire face aux prochains grands froids. En Ile-de-France, la capacité d'accueil sera doublée d'ici à fin 1995.
La Croix : L'hiver dernier, lors des grands froids, une polémique a opposé pouvoirs publics et associations caritatives, les secondes accusent les premières d'improviser en permanence sur l'accueil des sans-abri. Quelles mesures avez-vous prises pour préparer le prochain hiver ? Quelles sont les perspectives sur le long terme ?
Hervé de Charrette : Mon rôle c'est de veiller à ce que les moyens soient conformes aux besoins : logements d'urgence, centre d'accueil et d'hébergement, dispositifs de secours. C'est le ministère des Affaires sociales qui gère le dispositif d'accueil des familles, sous la responsabilité de Mme Veil. C'est au ministère du Logement, sous ma responsabilité, de rassembler les moyens en locaux. Voilà pourquoi j'ai veillé à disposer d'un crédit exceptionnel de 100 millions de francs dans le plan de relance pour que nous puissions agir sans tarder. Et j'ai, au mois d'août, écrit à tous les préfets de France pour leur demander, de façon impérative, de faire un bilan des locaux dont ils disposent pour l'hébergement d'urgence et, chaque fois que cela sera nécessaire, de veiller à ce que des locaux supplémentaires soient recherchés, rénovés ou construits. Et je leur ai garanti que les financements nécessaires ne manqueraient pas.
La Croix : Qu'est-ce qui rend difficile la mise en place des mesures pour le logement des plus défavorisés ? Comment expliquez-vous, par exemple, le lent démarrage des prêts locatifs aidés (PLA) d'insertion alors qu'ils ont été portés à 13 000 ?
Hervé de Charette : Loger les familles en difficulté est une responsabilité partagée entre l'État, les collectivités locales et les organismes HLM, sans oublier la contribution des associations caritatives.
Dans l'ensemble, les uns et les autres assument leur responsabilité avec un grand sens social auquel je rends hommage. S'il y a des difficultés, et il y en a, c'est que certaines communes se plaignent, souvent à juste titre, qu'on leur a trop demandé au risque de créer des situations invivables dans certains quartiers.
Sachez en tout cas que j'ai clairement indiqué à l'ensemble de mes partenaires et interlocuteurs que, désormais, la distribution des crédits PLA serait liée à l'effort accompli par les organismes constructeurs pour développer une offre de logements adaptés aux familles très modestes. Ce sont des dispositifs qui permettent, moyennant une aide renforcée de l'État, de construire ou de rénover les logements réservés aux familles dont les ressources sont les plus modestes.
La Croix : Quelle est, selon vous, la place de l'État face aux communes et aux départements ?
Hervé de Charette : Il règne à ce sujet une certaine confusion dans l'opinion publique. Dans ma conception des choses, faire face aux situations de détresse relève des responsabilités locales : les communes d'abord, les départements parfois. Il en est ainsi parce que seuls les responsables locaux peuvent apprécier la réalité des problèmes et des besoins. Cela ne signifie pas que l'État n'ait aucune part : à l'État de créer les conditions de financements nécessaires (prêts bonifiés et subventions) ; à l'État, par l'intermédiaire des préfets, d'intervenir pour coordonner les efforts et pour combler les carences éventuelles. Mais je fais confiance aux élus locaux et au mouvement HLM pour assumer pleinement une responsabilité qui leur incombe en priorité.
La Croix : Quelle concertation avez-vous engagée avec les associations et bailleurs sociaux sur ce point ? Comment sont-ils associés à vos mesures ?
Hervé de Charette : Tous ceux que j'ai rencontrés m'ont dit qu'il fallait accroitre l'offre de logements et de locaux d'hébergement pour les plus démunis. Tel est bien le sens de ma démarche et c'est pour cela que j'ai dégagé des moyens supplémentaires. Ces moyens seront mis en œuvre localement en liaison très étroite avec les associations et les bailleurs sociaux. C'est aux préfets d'assurer la concertation entre tous les partenaires responsables.
La Croix : Quel bilan tirez-vous de la loi Besson en ce qui concerne l'établissement d'un plan départemental pour le logement des personnes défavorisées ?
Hervé de Charette : Les dispositifs prévus par la loi Besson ont été mis en place mais leur fonctionnement réel est inégal. Les plans départementaux pour le logement des défavorisés et les fonds de solidarité pour le logement existent dans tous les départements.
Ce qu'il faut maintenant, c'est les faire fonctionner avec le plus d'efficacité possible. Et il y a des progrès à faire. Pour cela, j'ai demandé que l'on procède à l'évaluation des résultats obtenus en s'appuyant sur la connaissance des besoins et le savoir-faire des associations.
La Croix : Quelles mesures pensez-vous prendre face à l'aggravation constante de la situation en région parisienne ?
Hervé de Charette : L'importance des problèmes de la région parisienne rend nécessaire une intervention particulière.
Encore plus qu'ailleurs, l'objectif prioritaire y est d'accroître considérablement les capacités d'hébergement temporaire ou d'accueil d'urgence. C'est la raison pour laquelle le gouvernement a décidé d'y créer 10 000 places supplémentaires d'ici à fin 1995. Ce programme très ambitieux permettra de plus que doubler la capacité offerte actuellement par les centres d'hébergement. Je peux vous dire qu'il faudra beaucoup de ténacité pour y parvenir avec le concours de tous. Les élus ont un rôle capital à jouer et je souhaite que la concertation soit menée de façon très étroite avec eux.
Les associations en quête de politique "globale"
L'automne a beau être doux, les associations caritatives préparent d'ores et déjà les grands froids. Les besoins seront énormes même si le nombre de sans domicile fixe (SDF) est inconnu : 200 000 selon une enquête réalisée en 1992 pour le Bureau d'information et de prévision économique (Bipe) et 500 000 d'après ATD quart monde. Outre les centres d'hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) et les centres d'accueil d'urgence, auxquels participent les associations, des solutions ponctuelles sont mises en place.
"On ratisse partout. Des locaux vides, à Paris, il y en a !", s'exclame Christiane Lefebvre, attachée de direction à Emmaüs. En plus de ses 60 lits quai de la Gare, l'association va pouvoir accueillir à sa grande joie 60 personnes dans un pavillon de l'hôpital Sainte-Anne. Emmaüs a d'autres projets en tête mais propose dans l'immédiat aux particuliers de lui confier des studios à la location. Si le Secours catholique peut compter sur l'appui des églises à Paris, l'Armée du salut, qui considère que la capitale est saturée, se tourne vers les Yvelines ou le Val-de-Marne où elle pense trouver des immeubles.
Leur réapprendre ce qu'est la vie
En hiver, les capacités d'accueil ne sont pas forcément plus importantes que le reste de l'année. Au centre d'action sociale protestant (CASP), les chambres et les appartements – en immeuble ou en hôtel – disponibles ne seront probablement pas plus nombreux. Pas plus d'espoir du côté du foyer d'urgence : il est squatté par une centaine de Maliens de l'esplanade de Vincennes. "Cet été déjà, on a eu énormément de demandes. C'est dur de dire non à quelqu'un et de ne pas lui trouver de place dans une autre structure d'accueil", confie Nicole Leguy, la directrice.
Du nouveau en revanche aux Resto du cœur. L'association créée par Coluche va mettre à disposition des places d'hébergement dans une péniche et une maison cet hiver à Paris. Leur antenne de Toulouse a déjà sauté le pas. Depuis deux ans, elle accueille 30 personnes soit dans ses locaux, soit dans des bungalows. Mais l'opération n'est pas simple. "On tient au suivi social, médical et professionnel des SDF, explique Carmen. On ne veut pas renvoyer ces personnes à 7 heures du matin, mais leur réapprendre ce qu'est la vie".
Rencontrant les mêmes difficultés, les associations sont unanimes pour déplorer l'attitude des pouvoirs publics. De peur d'attirer les SDF, elles se renvoient sans cesse la balle. À Strasbourg, les structures d'accueil financées par la mairie et gérées par les associations n'ont pas encore été recensées. "Et pourtant on sait que les besoins sont de plus en plus importants", regrette Pierre, d'Emmaüs. Il faudrait une politique globale plutôt que la commune bricole de son côté, le département de l'autre et la ville du sien.
Même écho au Secours catholique à Paris. "Les pouvoirs publics savent gérer l'urgence, mais pas le problème de fond, s'indigne Jean Desalme, le délégué permanent. Je prétends que la majorité des personnes accueillis n'ont pas vocation à l'hébergement, mais au logement". Une solution possible : relancer la construction de logements sociaux. La balle est maintenant dans le camp du gouvernement dont les associations attendent les aides et les initiatives.