Texte intégral
Le premier secrétaire du Parti socialiste raconte, cette semaine, comment il a découvert l'Afrique et s'explique sur l'état de la gauche et de la France.
Sankara, Mitterrand, le Bébête Show et moi.
Propos recueillis par Hamid Barrada, Zyad Limam et François Soudan
Jeune Afrique : Traversons, si vous le voulez bien, le Sahara. On a du mal à saisir la politique africaine des socialistes qui, de Jean-Pierre Cot à Marcel Debarge en passant par Christian Nucci, et sans oublier Jean-Christophe Mitterrand, semblait hésiter entre l'idéalisme et le cynisme.
Michel Rocard : Il n'est pas facile de mettre en œuvre une politique efficace en Afrique. Au fond, le modèle de développement que l'on propose à l'Afrique est trop industriel et trop urbain. Le système de santé, par exemple. Il n'est pas raisonnable de construire des hôpitaux modernes dans des pays sans les aider à en assurer le bon fonctionnement ou la maintenance. En revanche, on manque d'hygiénistes, de vaccinateurs, d'officiers de santé qui ne doivent pas être nécessairement des médecins. Autre exemple : la justice. Un excès de luxe dans ses étages supérieurs est financièrement contradictoire avec l'impératif d'initier progressivement les populations à un droit moderne. On serait mieux inspiré en formant à la culture juridique les chefs coutumiers et les officiers et sous-officiers de gendarmerie responsables des cercles.
Troisième exemple : l'enseignement forme trop de généralistes, d'administrateurs, d'avocats et pas assez d'agronomes, de vétérinaires, de biologistes, de médecins et de bons contremaîtres pour les exploitations agricoles ou les petites entreprises de mécanique artisanale, etc. Par ailleurs, l'adhésion irréfléchie à un modèle étatique inadapté entraîne des charges de souveraineté trop coûteuses. La plupart des pays d'Afrique ont trop d'ambassades. Et nul ne peut le leur dire, sans encourir l'accusation de paternalisme. C'est à eux d'en accepter le sacrifice.
Jeune Afrique : On a l'impression, s'agissant des potentats africains, que la Droite sait comment s'y prendre, alors que la Gauche pèche par maladresse.
Michel Rocard : Évitons, s'il vous plaît, les simplifications : la Gauche, la Droite. Les débats ont été très vifs parmi les socialistes. Je peux vous peux vous dire que j'ai piqué l'une des grandes colères de ma vie quand j'ai appris la nomination de Nucci au ministère de la coopération.
Le refus du colonialisme a été l'une des valeurs centrales du Parti socialiste rénové. Or, quand on n'est plus colonialiste, quand on n'a plus d'empire, on ne s'institue pas pour autant gendarme. On n'envoie pas les paras, même pour une bonne cause. On n'est jamais sûr qu'il suffise d'abattre un Idi Amin pour que la démocratie s'installe.
Jeune Afrique : À la place de Giscard, vous n'auriez pas renversé Bokassa ?
Michel Rocard : Je ne dis pas cela. Car les contraintes sont lourdes. Mais j'aurais négocié davantage, j'aurais recherché l'accord des forces politiques ou de la société civile.
Jeune Afrique : Pas d'intervention militaire ?
Michel Rocard : Les choses ne sont pas simples, regardez le Togo. La dictature d'Eyadema risque de prendre fin dans le drame, ce qui est extrêmement grave pour la population déjà martyrisée, pour les élites menacées dans leur vie, mais aussi pour les voisins, en particulier le Ghana et le Bénin. Un jour, le président Senghor m'avait dit : "Vous ne pouvez pas laisser faire…"
Jeune Afrique : Comment auriez-vous traité la situation togolaise ?
Michel Rocard : Pour vous répondre, il faudrait disposer de la totalité de l'information. Mais je ne suis pas sûr que la France et la communauté internationale aient utilisé au moment le plus opportun tous les moyens de pression dont elles disposaient pour faciliter une transition démocratique indispensable, là comme ailleurs.
Jeune Afrique : En matière de démocratie, les ambassadeurs américains en Afrique sont plus entreprenants, moins prudents, que leurs collègues français. Qui a raison ?
Michel Rocard : C'est difficile à juger, en dehors d'une appréciation au cas par cas. Gardons-nous bien des principes trop affirmés, même si c'est plus médiatisable. Je dirai seulement que les Américains ont une bonne conscience, une bonne foi et une toute-puissance qui leur donnent les coudées plus franches. Ils ont beaucoup moins d'intérêts économiques. Reste que la vision américaine Trade for aïd, le commerce dépend de l'aide, est trop simplificatrice. Elle invite les pays d'Afrique à faire de l'agriculture d'exportation, source de catastrophes. D'abord, les monocultures d'exportation usent le sol (il suffit de regarder l'arachide et ses résultats techniques), et suscitent une désertification galopante, tous les ans l'équivalent de la surface de la Belgique ! Ensuite, la plupart de ces pays ont des balances des paiements effrayants, parce que leur taux d'autosuffisance alimentaire diminue. Alors que l'Afrique devrait accorder la priorité à l'agriculture vivrière pour importer moins avant même de songer à exporter.
Troisième élément : la plupart des États d'Afrique francophone, sauf, à ma connaissance, le Burundi, ont eu des politiques fiscales et des prix qui massacrent la campagne au profit de la ville. Incidemment, en Asie, on a fait le contraire. La politique indienne, et même chinoise et indonésienne, ont protégé l'agriculture, au nom du slogan "la ville doit payer".
Jeune Afrique : Concrètement, que peut-on faire à court ou à moyen terme pour essayer de relancer les économies naufragées ?
Michel Rocard : Il faut commencer par renoncer aux projets pharaoniques, qu'ils soient industriels ou d'infrastructures, et mettre l'accent sur la micro-économie. D'abord agricole, puisque, le plus souvent, il s'agit de manger, et de monétariser des économies qui le sont de moins en moins, et ensuite artisanale. Il faut accepter, en second lieu, de diminuer les charges de puissance publique et les charges de standing urbain, qui pèsent sur trop d'activités.
Jeune Afrique : En France, la volonté de financer un éventuel redécollage économique ne semble pas évidente.
Michel Rocard : Une telle politique coûterait pourtant moins cher. Un exemple typique, qui remonte à 1962 ou 1963 : le Sénégal élabore son premier plan quinquennal. On décide de ne pas goudronner la route Dakar-Tambacounda, trop chère, et de mettre l'argent dans la valorisation du terroir (pompages, travaux d'irrigation, agriculture et service). Six ans près, la route était néanmoins goudronnée, prenant tout l'argent. Pourquoi ? Pour occuper le génie. Les forces armées, qui n'avaient rien à faire, s'ennuyaient, et elles pouvaient devenir dangereuses.
Jeune Afrique : C'est le Sénégal que vous connaissez le mieux ?
Michel Rocard : En effet, j'y suis allé une vingtaine de fois et le président Diouf m'honore de son amitié. J'ai fait sa connaissance quand il était ministre du Plan.
Jeune Afrique : Quelles étaient vos relations avec Senghor ?
Michel Rocard : Exquises. Mais je ne l'ai pas revu depuis quelque temps.
Jeune Afrique : Et avec Houphouët ?
Michel Rocard : Elles sont différentes. Nous ne sommes pas de la même génération.
Jeune Afrique : De quand date votre initiation à l'Afrique ?
Michel Rocard : De 1962, au Sénégal.
Jeune Afrique : On sent que le continent ne vous laisse pas indifférent.
Michel Rocard : Oui, j'aime l'Afrique et j'en ai visité une vingtaine de pays.
Jeune Afrique : Lequel offre l'expérience la plus prometteuse ?
Michel Rocard : Oh, il y a des tentatives partout. J'ai au cœur un grand principe : le développement se définit par la capacité de toute une population à maîtriser les techniques de modernisation, à un rythme qui ne brise pas sa cohésion sociale et culturelle et ses structures de légitimité. Ce qui veut dire en clair qu'il n'y a pas de développement sous un pouvoir dictatorial. Le développement exige sans cesse d'innover et de diversifier, toutes choses que ne peut pas faire une dictature. J'ai demandé un jour, en 1985, je crois, à un général brésilien pourquoi l'armée renonçait au pouvoir. "Vous savez, me répondit-il, il faut discuter avec les gens du FMI, qui n'aiment pas les uniformes."
Comme l'Amérique latine hier, l'Afrique doit satisfaire aujourd'hui les mêmes exigences. Et elle le fait comme elle peut. Cela dit, j'ai beaucoup de sympathie et de respect pour le Sénégal, parce que, même à l'époque du parti unique, la presse était relativement libre, on ne déplorait pas de prisonniers politiques, ni presque jamais de torture. Mon admiration continue, même si l'expérience s'essouffle aujourd'hui.
Jeune Afrique : Avez-vous connu Sankara ?
Michel Rocard : Je n'en ai pas eu l'occasion. Et je regrette que son aventure n'ait pas été suivie avec suffisamment d'attention.
Voilà un capitaine intègre qui, devant la crise de son peuple, prend le pouvoir et commence par supprimer des fontaines publiques de la capitale, qui buvaient trop d'eau, qui continue en donnant l'ordre à ses ministres de se déplacer en 4 CV, qui économise sur les frais de l'État et qui accorde la vraie priorité au monde rural, y compris dans sa dimension nomade. Lui avait compris les conditions de décollage de son pays. Mais, ayant émis une critique radicale du modèle de développement occidental, il s'en est éloigné jusque sur le plan diplomatique. D'où sa relation préférentielle avec la Libye. Du coup il a inquiété les voisins, puis son propre peuple et ses élites, et il s'est fait assassiner.
Jeune Afrique : Ce sont donc ses mauvaises fréquentations qui expliqueraient l'assassinat de Sankara ?
Michel Rocard : Je ne sais pas s'il y a eu un commanditaire. Je me dis que si nous, Français, nous avions compris et écouté ce capitaine courageux, peut-être n'aurait-il pas été assassiné.
Jeune Afrique : Vous n'êtes pas allé au Burkina ?
Michel Rocard : Pas encore.
Jeune Afrique : Connaissez-vous le Zaïre ?
Michel Rocard : Oui. Mais je ne me suis pas beaucoup éloigné de Kinshasa.
Jeune Afrique : Que faire avec Mobutu ?
Michel Rocard : Personne ne parvient à s'en débarrasser, faute de solutions de rechange qui arrivent à s'imposer. Nous n'avons pas de leçons à donner aux Zaïrois. Il faut que se construisent des légitimités indiscutables, et que naissent des accords sur l'art de gouverner entre les partisans de la démocratie.
Jeune Afrique : Mobutu n'est-il pas un mal nécessaire, ne serait-ce que parce qu'il assure une relative stabilité ?
Michel Rocard : Les services publics fonctionnent de moins en moins, l'État se délite. Non, Mobutu est un mal à l'état pur, ce qui ne veut pas dire que, militairement, la France y puisse ou doive faire quelque chose.
Jeune Afrique : Politiquement, obtient-on quelque amélioration en soutenant Étienne Tshisekedi, le Premier ministre désigné par la conférence nationale?
Michel Rocard : C'est probable. Mais toute la question est de savoir jusqu'où la population soutient Tshisekedi.
Jeune Afrique : Bref retour au Sénégal : que pensez-vous d'Abdoulaye Wade ?
Michel Rocard : Je l'ai vu deux ou trois fois. Son populisme extrême m'inquiète. L'Afrique a besoin de sérénité et il ne faut pas que ses vrais problèmes soient artificiellement exacerbés. Wade fait le contraire, à tort, même si la démocratie sénégalaise est loin d'être parfaite.
Jeune Afrique : Vous n'avez pas de critiques contre le fameux discours de La Baule.
Michel Rocard : Au contraire, j'étais soulagé et fier. Je me demande seulement – et la seule question ne vaut pas pour le seul Président de la République – s'il n'est pas venu un peu tard.
Jeune Afrique : On dit souvent que certains chefs d'État africains interviennent dans la vie politique française en aidant tel ou tel parti.
Michel Rocard : Je n'en sais à peu près rien. Je sais que j'ai fait voter au Parlement une loi sur le financement des campagnes électorales et des partis. Elle est draconienne et devrait tarir les sources de financement illégitimes.
Jeune Afrique : Le Maghreb se livre-t-il à des interventions de ce genre ?
Michel Rocard : Le roi du Maroc n'a jamais laissé échapper qu'il avait de meilleures relations avec la droite française qu'avec la gauche.
Jeune Afrique : Ni que l'Algérie était plus près des socialistes !
Michel Rocard : Écoutez, je n'en ai rien su. Mais je n'étais pas dans le système décisionnaire du Parti socialiste.
Jeune Afrique : Qu'est-ce qui vous a amené en Afrique du Sud ?
Michel Rocard : Les invitations simultanées de Frederik de Klerk et de Nelson Mandela, qui m'ont été adressées quand j'étais Premier ministre. Avec l'accord de mes deux hôtes, j'ai rendu visite au chef Buthelezi. Je leur ai dit : "Il constitue un grain de sable dans l'engrenage de paix interne et je souhaite le rencontrer pour mon information, mais pas si vous y faites objection". "Pas du tout", ont-ils répondu.
Jeune Afrique : Peut-on parler de complicité entre De Klerk et Mandela ?
Michel Rocard : Il y a, d'abord, une sorte d'estime mutuelle. Ensuite, chacun a conscience des risques que l'autre prend parmi les siens pour faire passer une idée de la paix que les deux communautés ont combattue. Les Blancs, dans leur majorité, ne voyaient pas d'autre avenir que dans la domination par la force. L'ANC, du fait du cantonnement raciste de la population noire, n'imaginait de solution que militaire. Dans ces conditions, l'idée de la cohabitation, du pouvoir partagé et d'une réconciliation pacifique entre les communautés paraît des plus risquées. De Klerk et Mandela n'ont aucune chance de l'emporter sans le caractère durable et solide de l'accord de principe qu'ils ont entre eux.
Jeune Afrique : Mandela est un patron ou bien un symbole comme l'était Hô Chi Minh ?
Michel Rocard : Les deux. Il est un symbole : il est miraculeusement sorti de sa longue captivité indemne psychologiquement. Il avait beaucoup réfléchi et changé ses façons de penser avant de réintégrer l'ANC comme le patron d'une équipe.
Le poids de l'âge est-il perceptible? Curieusement, pas beaucoup. Il est droit comme un I, il a une rapidité de pensée et d'élocution directe et sèche tout à fait impressionnante.
Jeune Afrique : Son discours dénote une certaine rigidité, disons marxiste.
Michel Rocard : Il dit : "Nous avons besoin d'une société de compétition et de marché. Notre économie doit beaucoup aux Blancs qui la dirigent, et elle s'effondrerait sans eux. Conclusion : un pouvoir partagé." Son discours a sensiblement changé depuis le temps où il était compagnon de route du communisme international. S'adressant à une population illettrée, il insiste sur des idées simples. De toute façon, l'objectif reste quand même un combat pour la dignité, la responsabilité et l'accès au pouvoir, fût-il partagé, du peuple noir.
Jeune Afrique : Fera-t-on l'économie d'une dérive de type OAS ?
Michel Rocard : Les éléments d'une telle dérive sont à l'œuvre, mais je reviens persuadé que les chances de la paix, d'une réconciliation entre les communautés et du maintien de l'essentiel du peuplement blanc sont bien meilleures qu'elles ne l'étaient en Algérie. La société civile se bat pour la paix. Elle n'a rien d'une majorité silencieuse qui laissera faire les extrémismes, elle se manifeste, elle descend dans la rue. Voilà quelques années s'est constitué un comité pour la paix, présidé par un homme d'affaires blanc. Il comprend des Noirs et se propose de privilégier la réconciliation entre les communautés et un pouvoir partagé, pour que l'économie demeure performante. Il existe aussi un comité spontané de juges qui se saisit de tous les coups tordus d'où qu'ils viennent, de l'ANC comme de la police et des services spéciaux, et fait un rapport à l'opinion sud-africaine.
Jeune Afrique : Trouvez-vous normal que moins d'un tiers de la population ait droit, pour de nombreuses années encore, à la moitié du pouvoir ?
Michel Rocard : Il ne faut pas tout ramener à des principes, compte tenu du passé. Il me paraît difficile d'échapper aux garanties mutuelles. Pour ma part, j'admire un processus exige de ses acteurs un courage fabuleux, et qui se déroule en tout cas plutôt mieux que ce nous avons fait, nous, pendant la décolonisation de l'Algérie.
Jeune Afrique : Parlons de la France. Quand pensez-vous que la gauche remontera la pente ?
Michel Rocard : Quand nous aurons rétabli un équilibre électoral décent avec la majorité.
Jeune Afrique : Vous serez sorti de l'auberge en 1995 ?
Michel Rocard : La première échéance, ce sont les cantonales, en mars prochain. Echéance difficile, car les élections de référence remontent à 1988, lesquelles étaient les meilleures de notre histoire.
Jeune Afrique : Comment expliquez-vous la popularité de Balladur ?
Michel Rocard : Cet homme rassure. Les grandes inquiétudes multiples des Français tournent autour du chômage. Ils sont inquiets pour eux-mêmes, pour leurs enfants, pour leur retraite, pour l'assurance-maladie, etc. Sachant que personne ne réussit de miracles, ils ont besoin de croire et de s'accrocher à quelqu'un. Dans la mesure où Édouard Balladur offre l'image d'un homme qui évite la guérilla politicienne et ne fait que son métier de Premier ministre, il rassure.
Jeune Afrique : En comparant les deux "cohabitations", Mitterrand-Rocard et Mitterrand-Balladur, laquelle est la plus ardue ?
Michel Rocard : C'est une question bizarre ! François Mitterrand et moi appartenons au même camp depuis toujours. Nous n'avons ni la même expérience ni la même culture, mais pendant les trois années où j'étais Premier ministre, nous avons travaillé ensemble dans d'assez bonnes conditions. Et les intentions de vote pour le Parti socialiste étaient toujours de 30 % quand j'ai quitté Matignon.
Jeune Afrique : Vos jours à Matignon étaient vraiment tranquilles !
Michel Rocard : Autant qu'ils pouvaient l'être !
Jeune Afrique : À supposer que Balladur et vous-même soyez candidats, vous excluez complètement que Mitterrand fasse quoi que ce soit pour favoriser le premier ?
Michel Rocard : Le dernier acte qui achèvera la responsabilité historique de Mitterrand et la qualité de son message concerneront l'élection d'un successeur de gauche. Il le sait, et nous le savons. Si nous ne sommes pas faits du même métal, nos intérêts sont absolument convergents. Il a le devoir constitutionnel de faire marcher le pays, il existe une majorité parlementaire contraire à celle qui l'a élue, il a aussi le devoir d'illustrer des précédents constitutionnels, de manière que notre Constitution fonctionne bien et ne soit pas l'objet d'un rejet dans le pays. D'autre part, je suis assez respectueux du suffrage universel pour considérer que Balladur doit pouvoir travailler sans entraves.
Je suis président du Parti socialiste, qui n'est pas, lui, installé institutionnellement dans la cohabitation. J'ai donc la charge de mener la bataille d'opposition, et d'explication face, et parfois contre, la politique qui se fait, sans entraver pour autant l'action du Président de la République, que j'entends appuyer autant que possible.
Jeune Afrique : Question inévitable : si Jacques Delors était mieux placé que vous, peut-on envisager un contrat entre vous ?
Michel Rocard : D'une certaine façon, naturellement. Mais la question ne se posera que dans quinze mois. Parler de l'élection présidentielle aujourd'hui n'a pas de sens. Et les Français ne supportent pas que leurs hommes politiques s'occupent d'autre chose que du chômage. Et vous autres journalistes ne rendez pas service à la démocratie française en anticipant toujours et en mettant la France en campagne électorale permanente. Une campagne présidentielle dure six mois. Six mois tous les sept ans, c'est suffisant. Pour le moment, je fais un métier différent et qui pourrait bien être contradictoire : je réveille une grande formation politique d'opposition, qui n'a pas vocation à unir la France, mais à rassembler la gauche dans un combat. Nous verrons à la sortie du processus dans quel état seront les socialistes.
Jeune Afrique : Était-il nécessaire d'annoncer votre divorce ?
Michel Rocard : D'une part, il ne pouvait rester secret. D'autre part, plusieurs journaux en avaient parlé. J'ai donc jugé digne de l'assumer.
Jeune Afrique : Il paraît que vous n'aimez pas le livre de Jean-Louis Andréani (Le Mystère Rocard, éd. Laffont) ?
Michel Rocard : Disons qu'à trop vouloir démontrer sa thèse centrale – celle d'un "double Rocard", comme si tout le monde n'était pas double ! – il lui arrive d'être trop systématique et de voir du double partout.
Jeune Afrique : Pourriez-vous vivre sans politique ?
Michel Rocard : Oui. J'ai déjà pris au moins deux fois le risque de quitter complètement l'action politique. La première en 1973, quand j'ai été battu aux élections. Je ne voulais pas rallier le Parti socialiste, parce que j'avais déjà de longs combats derrière moi et de nombreux amis. Je suis alors rentré à l'inspection des finances et j'ai demandé deux ou trois charges d'enseignement. Tout a changé lorsque Pompidou est mort et que Jacques Attali m'a demandé de collaborer à l'équipe de François Mitterrand à la Tour Montparnasse. C'est là que j'ai inventé le mécanisme dit des Assises du socialisme. Deuxième arrêt : en 1985, j'ai démissionné du ministère de l'agriculture. Toute la presse a alors titré "Rocard quitte la politique" et c'était vrai. J'étais politiquement minoritaire, et en butte à une assez grande méfiance de la part du Président. Par la suite, j'ai encore remonté.
Donc, il n'est pas impossible que je me retire de la politique. J'ai de multiples passions, la lecture, le sport. Malheureux sont les hommes politiques qui n'ont pas de vie hors de la politique. Ils sont condamnés à entretenir une relation trop vorace avec le pouvoir.
Jeune Afrique : Vous voyez souvent le Président ?
Michel Rocard : Non. Je ne l'ai pas revu depuis que j'ai quitté le gouvernement. Il est occupé et moi aussi. Depuis 1971, on assure que les socialistes sont divisés et se combattent à qui mieux mieux. C'est vrai, les différences peuvent devenir divergences. Mais jamais, sauf une fois à Marseille, les socialistes n'ont livré une bataille électorale en état de division. Ce qui n'est pas le cas de la droite française. Nous avons toujours privilégié l'unité de notre camp, moi notamment, en me retirant deux fois devant François Mitterrand pour la candidature suprême.
Jeune Afrique : Comment s'organise une journée de Rocard ?
Michel Rocard : Je me lève à 7 h 15. Je me réveille avec la radio, un bulletin, puis je passe de l'une à l'autre pour essayer d'entendre les chroniques, Ullmann, Duhamel, Alexandre… Petit déjeuner : thé, jus d'orange, pain-beurre. Je suis à mon bureau – ou à mon activité – à 8 h 30. Deux fois par semaine, de la gym, en cours particulier.
Jeune Afrique : Quand un homme politique va mal, il faut le dire ?
Michel Rocard : Oui. Je ne sais pas bien répondre à ce genre de question, parce que je n'ai jamais eu de problème, j'ai une santé en béton armé.
Jeune Afrique : Votre vie à Matignon était plus organisée ?
Michel Rocard : Ma vie est de toute façon très organisée, depuis que je suis en situation de responsabilité nationale.
Jeune Afrique : Combien de collaborateurs permanents ?
Michel Rocard : Au PS, rue de Solferino, une centaine pour tout le Parti. Rue de Varennes, ma secrétaire, une standardiste et la cellule des clubs Convaincre.
Jeune Afrique : Comment dirigez-vous le PS ? En quoi êtes-vous différent de Fabius et de Mauroy ?
Michel Rocard : J'essaie de casser systématiquement les orthodoxies de courants, d'ouvrir le débat pour que chacun se sente libre au bureau exécutif. L'ambiance est différente : nous avons avec la gaieté et le rire un rapport moins sérieux que certains de mes prédécesseurs. Blaguer est une de nos joies de vivre.
Jeune Afrique : Que pensez-vous du Bébête Show et des Guignols ?
Michel Rocard : C'est un sujet très grave. Un parti politique a trois fonctions : produire des idées et des propositions ; écouter la société ; choisir des candidats aux élections. La nature du système médiatique fonctionne de manière telle que les deux premières fonctions sont occultées parce qu'elles sont plus difficiles à reproduire à la télévision. On ne parle donc que de la troisième, et encore uniquement à l'occasion des conflits.
Je n'hésite pas à le dire, les démocraties occidentales sont menacées. Elles font face à des problèmes d'une gravité croissante : ralentissement économique durable, défaillance de la protection sociale, chômage massif lié à la révolution technologique informatique, délinquance et économie mafieuse produites par ce chômage. Ces problèmes vont entraîner une demande accrue de puissance publique efficace. Mais ce n'est plus possible, parce que la puissance publique n'est plus questionnée que de manière suspicieuse. Car pour la plus franche rigolade générale et au besoin avec talent, le Bébête Show et les Guignols ont dissipé tout charisme autour des politiques.
Jeune Afrique : Que faire ?
Michel Rocard : Pas grand-chose. Il n'est plus question de réglementer, parce qu'un pouvoir public qui s'y essaierait paraîtrait à juste titre archaïque. Seule une autorégulation est possible. Mais ce sera très difficile, parce que personne ne peut rien contre le fait que l'image s'adresse à l'irrationnel, que l'image a beaucoup plus d'impact que l'audition et la lecture. Le problème que posent ces caricatures, c'est qu'elles créent une relation de dérision en soi. Comment respecter les consignes de quelqu'un qui suggère un comportement important tout en en rigolant ? Toute la classe politique le sait et le pense.
Jeune Afrique : Savez-vous qu'un chef d'État africain a les mêmes idées sur cette question ?
Michel Rocard : J'espère que ce n'est pas un dictateur.
Jeune Afrique : C'est le roi du Maroc.