Interview de M. Édouard Balladur, Premier ministre, à France 2 le 21 novembre 1993, sur le bilan de l'action gouvernementale et les objectifs du gouvernement pour 1994.

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Média : France 2

Texte intégral

P. Amar : Actualité dramatique à l'image des SDF victimes du froid ?

E. Balladur : Actualité tout à fait poignante. Elle est l'image, d'une certaine façon, de notre société, qui est une société qui fabrique du progrès, de la croissance – pas, en ce moment, beaucoup – du confort pour une bonne partie de la population. Et elle laisse de côté une part, qui est sans doute croissante, de la population. Des chômeurs, des marginaux, des exclus, des jeunes qui cherchent du travail et qui n'en ont pas, des vieillards qui ne peuvent plus rester dans leurs familles et qui ont du mal à trouver une place dans un établissement de soins ou de repos. C'est le problème le plus angoissant de notre société. C'est de faire en sorte que, dans la difficulté que traverse notre pays, il y a quand même des lueurs d'espoir. Mais dans la difficulté, il faut à la fois faire des efforts et travailler, mais aussi se serrer les coudes, et ne pas être égoïste – l'être le moins possible. E. Morin a dit une chose très juste. Et le cardinal Lustiger a repris le même thème : on ne peut pas tout attendre de la collectivité. Il faut que les citoyens, les Français, les Françaises manifestent leur esprit de solidarité, de compréhension envers les malheurs des autres. Il faut les deux à la fois. Ce que je trouve admirable c'est l'action de toutes ces associations qui recueillent des fonds souvent importants de la part des Français.

P. Amar : Sans politiser le débat, n'y a-t-il pas un échec de toute une société ? Ce comportement, que dénoncent Mgr Lustiger ou E. Morin, n'est-il pas la conséquence d'un certain mode de vie ?

E. Balladur : Je ne sais pas ! Nos sociétés, depuis une vingtaine d'années, sont atteintes par le chômage. Lorsqu'il n'y avait pas le chômage, cela ne voulait pas dire qu'il n'y avait pas de malheureux. Lorsque l'Abbé Pierre a commencé son action tellement méritoire et exemplaire, c'était il y a presque 40 ans, il n'y avait pratiquement pas de chômage en France. Mais il y avait quand même des gens malheureux, des gens seuls et des gens sans-abris. Mais il est vrai, qu'aujourd'hui, c'est un phénomène qui s'étend. Les restaurants du cœur, c'est une façon d'y répondre. Toutes ces organisations caritatives qui ouvrent des places d'hébergement, c'est une autre façon d'y répondre. Le gouvernement, dès le début de l'été, s'est préoccupé de ce qui allait se passer cet hiver – à ma demande, d'ailleurs. Nous avons débloqué des fonds et fait en sorte que l'on double les capacités d'accueils. J'espère que ce sera suffisant. Si cela ne l'était pas, nous ferons encore davantage. Mais ce sont des mesures d'urgence et de secours. Ce qu'il faut, c'est essayer de bâtir une société, où chacun ait sa pièce et sa dignité, qu'il soit reconnu. C'est difficile dans des temps qui ne sont pas de temps très prospères. Mais il faut que nous y parvenions.

P. Amar : L'Abbé Pierre a une forte parole : si c'était la guerre, on trouverait les moyens. Est-ce qu'on ne devrait pas, nous tous, changer de discours par rapport à nos difficultés actuelles en général ? Vous avez parlé du chômage.

E. Balladur : La société mobilise beaucoup d'argent pour l'action sociale, de façon générale. C'est le premier budget de la nation. Songez que pas loin de 15 % du revenu global de notre nation est consacré à des dépenses sociales, de vieillesse, de maladie, de solidarité. C'est le poste dépense le plus important. S'il ne l'est pas assez, il faut voir ce qu'il faut faire. Mais je crois que c'est plus un problème de bonne organisation que d'accroissement des moyens. En tout cas, nous avons pris les mesures nécessaires. Mme S. Veil est allée sur les lieux. Elle m'en avait averti. Nous allons prendre, dans les jours qui viennent, toutes les mesures pour éviter ces drames épouvantables que l'on a constatés hier et aujourd'hui.

P. Amar : Il y a des hommes et des femmes qui, en France, cherchent un emploi, près de 3,2 millions. Que comptez-vous faire pour, un jour, inverser la tendance ?

E. Balladur : L'un des objets de cette réunion des ministres était de faire le point. Il n'y a pas tout à fait huit mois que nous sommes au gouvernement. On m'a demandé : qu'est-ce qui vous a surpris ? Je ne m'attendais pas à ce que notre pays fût dans une situation aussi difficile. Mais nous avons faits beaucoup de choses depuis huit mois. Je ne vais pas énumérer toutes les réformes qui ont été faites sur le plan économique ou social, ou de la sécurité, ou de la justice. Aujourd'hui, il est temps que les Français entendent – non pas parce que c'est nécessaire, mais parce que c'est vrai. Et aussi, parce que c'est nécessaire ! – un message qui soit un message d'espoir. Certes, il reste énormément à faire, mais il y a déjà certains signes qui permettent de considérer que les choses commencent à aller mieux. Par exemple, la consommation des Français commence à augmenter à nouveau. Par exemple, les permis de construire et les ventes de logements recommencent à augmenter, grâce à tous les efforts que nous avons fait en donnant des moyens considérables pour le logement ; en faisant en sorte que les entreprises puissent consacrer des sommes plus importantes à leurs investissements ; en faisant en sorte que, pour l'emploi, il y ait des crédits beaucoup plus considérables pour la formation des jeunes. Songez que lorsque nous sommes arrivés au gouvernement, le financement des contrats Emploi-Solidarité n'était plus assuré. En huit mois, il y a certaines choses qui ont commencé. Il n'y a rien dont j'ai plus peur que d'avoir l'air d'un marchand d'illusion, de quelqu'un qui raconte des histoires pour plaire. Les choses commencent à aller mieux. Est-ce que cela va se confirmer ? C'est tout le problème des mois qui viennent.

P. Amar : Ce frémissement, à quel moment sera-t-il perceptible aux yeux du pays ?

E. Balladur : Il sera perceptible vraiment lorsque nous aurons réussi à ralentir considérablement la progression du chômage et à la stopper. J'espère que cela sera en 1994. C'est pourquoi notre gouvernement qui s'est fixé comme objectif de changer les choses importantes en France, pour que ça aille mieux… je prends, par exemple, la protection sociale. Il ne faut pas oublier que la protection sociale était en état de grande misère ; qu'il y avait un risque que les retraites ne puissent plus être payées complètement, ni les prestations de maladie. Les mesures que nous avons dû prendre n'étaient pas agréables à prendre. J'aurais préféré prendre ma responsabilité de Premier ministre en des temps plus prospères. Enfin, les choses sont ainsi, et j'ai accepté cette responsabilité et je l'assume…

P. Amar : Vous ne le regrettez pas ?

E. Balladur : Pas du tout ! Nous faisons une œuvre utile, et j'espère que nous faisons notre devoir. J'ai une conviction. Dans cette société qui est la nôtre – vous avez vu tous les drames qu'elle connaît ? Vous avez vu qu'il y a eu des mouvements dans le secteur public, chez les étudiants ? – nous avons une société qui est profondément fragilisée par le chômage, tous ces phénomènes d'exclusion, et les Français – auxquels on a dit si souvent que les choses allaient aller mieux – ont tendance à ne plus croire à rien. Il faut faire très, très, attention.

P. Amar : La pédagogie de la crise a porté ses fruits : les Français savent que la situation est difficile. Aussi bien pour nous que pour d'autres pays. Jusqu'à présent, en le sachant, ils se taisaient. Silence qui révélait leur peur de perdre leur emploi. Aujourd'hui, ils expriment cette angoisse. Est-ce que vous craignez une explosion sociale plus ample ?

E. Balladur : Il ne faut jamais dire qu'on la craint, il ne faut jamais dire qu'on ne la craint pas. Je répète que notre société est dans un état d'inquiétude et de tension, et que je suis convaincu de deux choses : elle a besoin de changements profonds pour assurer la protection sociale, pour assurer l'emploi, pour assurer la sécurité, et la croissance. Mais il faut que ces changements soient compris, soient acceptés, soient souhaités par la population. On ne fait pas des changements ou des réformes contre les intéressés. On ne va pas changer l'université contre les professeurs et contre les étudiants.

P. Amar : Vous comprenez donc la manif des étudiants ?

E. Balladur : Je n'ai pas dit ça ! J'ai dit que je comprends que les étudiants, qui se disent que nombreux sont les jeunes qui sont au chômage, s'interrogent pour se demander si on leur offre une formation qui est bien utile pour leur entrée dans la vie active. L'un de nos problèmes c'est de faire en sorte que la prochaine rentrée – là nous en serons responsables, pleinement ! – leur offre les moyens de bénéficier d'une formation qui les prépare vraiment à cette vie active. J'ai été très frappé d'un sondage, qui été fait il y a quelques semaines, dans lequel on a interrogé des jeunes de moins de vingt-cinq ans, et je crois que huit sur dix disaient qu'ils étaient certains qu'au moins une fois dans leur vie ils passeraient par l'ANPE. Si l'on avait fait le même sondage, il y a 20 ans, ou 30 ans, où même 15 ans, je pense que les réponses n'auraient pas été celles-là. C'est là notre devoir : il faut rendre l'espoir aux Français et l'espoir à la jeunesse, mais sans raconter de mensonges.

P. Amar : Des réformes oui, mais pas contre les Français. Qu'est-ce qui vous fait dire ça aujourd'hui ? Le conflit à Air France et les enseignements que vous en tirez ?

E. Balladur : Non, je l'ai toujours pensé. Je l'ai toujours dit. Et je crois même vous l'avoir dit, P. Amar, lorsque vous êtes venu m'interviewer il y a quelque mois. Nous étions à Chamonix. Je vous ai toujours dit que ma conviction, c'était que, dans l'état actuel des choses, on avait un devoir d'expliquer, d'informer, de faire comprendre, de faire adhérer. Je ne crois pas au progrès imposé d'en haut par la brutalité, par l'autorité. Je crois à l'exemple et à la force de la conviction. Nous avons fait beaucoup de réformes, nous en ferons d'autres. Par exemple, il est évident que nous devons aider beaucoup plus qu'on ne le fait les PME. Car c'est celles qui offrent le plus d'emplois. Il est évident que nous devons réformer l'assurance-maladie – en a commencé à le faire grâce à la convention avec les professions médicales – pour garantir la pérennité de notre système de soins. Par exemple, nous devons faire en sorte aussi que les classes moyennes – sur lesquelles reposent la prospérité de notre pays, et la richesse et la production de richesse, et l'emploi – soient traitées plus équitablement grâce à la réforme de l'impôt sur le revenu. Voilà toute une série de domaines dans lesquels il faut continuer les réformes.

P. Amar : À quels termes ?

E. Balladur : Il y a deux termes. Je souhaite que, dans le courant de l'année 1994, le chômage arrête sa progression. Je souhaite que nous puissions mettre en œuvre toutes les mesures nécessaires pour que l'économie reconnaisse à nouveau une croissance suffisante. J'ai dit que cela commençait. Ce n'est pas assez, il faut aller plus loin. Je souhaite que la formation des jeunes soit mieux assurée qu'elle ne l'est. Enfin, je souhaite que les mesures que nous avons prises, sur la sécurité, sur le contrôle de l'immigration clandestine, sur la protection, notamment de ceux qui sont en danger – je pense à l'affaire des crimes sur enfants – soit mieux assurées.

P. Amar : Sur ce point très précis, on a senti comme une hésitation au sein du gouvernement ?

E. Balladur : Mais non, il n'y a pas eu d'hésitation ! De quoi s'agit-il ? Depuis un certain nombre d'années, les crimes sur enfants ont beaucoup augmenté. Ils sont souvent le cas de récidivistes. J'entends dire qu'être en prison c'est une situation très triste, très pénible. Je veux bien le croire, mais un enfant qui meurt martyrisé, ça n'est pas moins pénible ni moins triste. Et on a le devoir de protéger l'enfance. Le Garde des Sceaux, avec mon accord, a déposé un projet de loi prévoyant les peines de prison perpétuelles, réelles. Mais comme pour toutes les peines, la grâce du président de la République était possible. Il est allé devant le Sénat. Les sénateurs ont proposé qu'au bout de trente ans, il y ait une procédure associant des médecins, des magistrats qui permettent de voir si ces criminels – qui sont souvent des malades mentaux – pouvaient où pas être libérés. Je l'ai acceptée ! Mais le principe de la peine perpétuelle est maintenu. Alors, on me dit, mais pourquoi ? Mais voyons, P. Amar ! c'est parce que nous sommes dans une démocratie. Je ne suis pas certain d'avoir dans l'esprit, tout prêt et définitif, ne devant pas bouger, un projet parfait par définition. Nous sommes dans une démocratie. Il y a un parlement, nous allons devant le parlement. Si le parlement nous dit : votre projet nous convient, mais il faut le modifier sur tel point, et si cela nous paraît raisonnable, eh bien, il faut le modifier. Je suis prêt à réagir ainsi dans tous les domaines. Je ne suis ni un sectaire, ni un idéologue. Je veux travailler pour l'ensemble des Français. Pour l'ensemble des Français ! Pas pour telle ou telle catégorie. Et je souhaite qu'on mette de côté des débats purement idéologiques et politiques dans la période que nous traversons.

P. Amar : Certaines critiques sont manifestées au sein de votre majorité : le Premier ministre ne va assez vite, pas assez loin.

E. Balladur : Je sais, je les entends. Aucun gouvernement n'a apporté autant de changements et fait autant de réformes dans une période de temps aussi brève. Nous avons réussi jusqu'à présent – et j'espère que cela va durer – à éviter les tensions sociales les plus fortes et les plus lourdes. Mais nous ne gouvernons pas pour les trois mois ou les six mois qui viennent. Notre objectif c'est – je l'ai dit quand j'ai présenté mon gouvernement – que la France ait un état qui s'améliore dans une perspective de cinq ans. Après tout, une assemblée est élue pour cinq ans. C'est ce que j'ai demandé aux ministres cet après-midi. Je leur ai demandé de me faire des propositions le 20 décembre, pour me dire, dans les domaines de responsabilité quelles améliorations ils souhaiteraient apporter à la situation, dans une période de cinq ans. Un exemple : nous avons plus de 20 % de jeunes au chômage. C'est-à-dire à peu près le double de la proportion de la population adulte. Je trouve qu'en cinq ans, et grâce à toutes les mesures que nous avons prises pour la formation professionnelle et pour l'apprentissage, on pourrait la réduire de moitié. Voilà un objectif !

P. Amar : Nous sommes en 93. Plus cinq ans, cela fait 1998 ! Entre 93 et 98, il y a 95…

E. Balladur : Il y a aussi 96, 97 et 94…

P. Amar : 95, c'est-à-dire l'élection présidentielle. Quand vous y songez !

E. Balladur : Je ne songe pas à ça ! Je dis simplement que lorsqu'on gouverne dans une période comme la période actuelle, il faut se fixer un objectif à moyen terme. Notre objectif à moyen terme c'est que la France se redresse et se porte mieux. Et nous devons proposer à l'Assemblée une sorte de contrat qui lui permette de savoir où nous allons, pourquoi nous y allons, et à quel rythme nous y allons. Ce qui se passera en 95 est une autre affaire.

P. Amar : Nous sommes à la veille de 1995, que faites-vous, vous E. Balladur, Premier ministre ?

E. Balladur : Je ne comprends pas très bien votre question !

P. Amar : Puisque vous placez votre action dans la durée. À partir de 1993…

E. Balladur : Je souhaite que notre action d'aujourd'hui, et notre action de l'année prochaine, et notre action des dix-huit mois qui viennent ait pour résultat que la France, au bout des cinq années de la législature actuelle, se porte mieux qu'elle ne se porte. Qu'il y ait moins de jeunes au chômage, qu'il y ait davantage d'appartements qui soient construits, qu'il y ait davantage de places dans les universités. Voilà quelques exemples, et je pourrais vous en donner d'autres. Et je compte sur les ministres pour m'apporter pour le 20 décembre, leurs propositions.

P. Amar : Je la poserai autrement, mais j'imagine déjà votre réponse : si votre action porte ses fruits, si elle réussit, en 95, vous n'aurez pas envie de la poursuivre ? Peut-être à un autre poste, et à un autre endroit ?

E. Balladur : Pourquoi me posez-vous cette question puisque vous dites que je ne vais pas y répondre. Vous auriez pu en faire l'économie !

P. Amar : La négociation du GATT. Avec les États-Unis, on sent comme une crispation ?

E. Balladur : Les choses sont très simples. Je suis partisan du développement du commerce international. C'est l'intérêt de la France. Je suis donc partisan d'un accord sur le GATT. Mais je ne suis pas partisan de n'importe quel accord et à n'importe quel prix. Je suis partisan d'un accord qui soit juste et qui soit équitable, dans lequel les pays européens soient traités comme ils doivent l'être. C'est-à-dire des pays qui participent à la croissance du monde, qui en représentent un élément essentiel, et qui sont d'ailleurs les plus grands pays exportateurs du monde. Actuellement, le résultat de la négociation, au jour d'aujourd'hui, est totalement déséquilibrée au détriment des pays européens ; qu'il s'agisse du domaine de l'ouverture des marchés, du domaine de la culture. C'est important de savoir quelles images nos enfants vont voir. Les images que l'on voit cela forme l'esprit, la culture, la sensibilité. Et qu'il s'agisse, par exemple, de domaines comme le transport maritime ou les services, ou l'agriculture. Si rien ne bouge, si rien ne change, il ne pourra pas y avoir d'accord sur le GATT. Nous avons fait, nous Européens, de multiples propositions. Nous avons témoigné, nous Français, d'une grande imagination et rapidité dans la discussion pour faire en sorte qu'elle aboutisse. Mais nous ne sommes nullement disposés à nous laisser dicter la loi du plus fort. Nous ne nous sentons pas du tout isolés. Nous sommes membres de l'union européenne, nous sommes l'un des Douze. Les Douze doivent décider de l'unanimité de ces questions importantes. Dans ces conditions, il faudra bien que l'on prenne en considération les intérêts légitimes de l'Europe si l'on veut parvenir à un accord.

P. Amar : Vous ne craignez pas que deux blocs se forment : Asie-Pacifique et un bloc européen ?

E. Balladur : Non, je crois qu'il s'agit de propos d'avant-négociation finale. J'espère que les choses vont s'arranger, j'y suis tout près en ce qui me concerne. Et le gouvernement y ait tout près, mais je répète, pas à n'importe quel prix.

P. Amar : Y croyez-vous à cet accord ? Car il y a des négociations secrètes qui se déroulent en ce moment.

E. Balladur : Ah tiens ! Je n'ai pas entendu parler de négociations secrètes. Je répète que je souhaite un accord, que je suis favorable à la signature d'un accord, mais pas dans l'état actuel des choses. La France n'est nullement isolée, contrairement à ce que j'ai entendu.

P. Amar : L'un des auteurs de l'enlèvement des trois agents du consulat de France a été arrêté. Il s'agit d'un ressortissant marocain. Avez-vous d'autres informations ?

E. Balladur : Non, je n'ai pas d'autres informations. Nous avons décidé, le ministre de l'Intérieur, M. C. Pasqua et moi-même, une série d'opérations, parce qu'il ne pouvait pas être question que notre pays fût transformé en une sorte de base-arrière où chacun pouvait, sans respecter les lois de la République, se livrer à des actions qui n'étaient pas des actions légales. Nous en ferons d'autres s'il le faut. Nous ferons en sorte que notre pays ne soit pas transformé en territoire dans lequel chacun se livre à des excès sans respecter les lois de la République. Nous sommes tout à fait déterminés à prendre pour cela toutes les mesures nécessaires.

P. Amar : Il y a eu un accident terrible sur l'autoroute A 10 récemment. On nous dit que le gouvernement compte prendre des mesures pour limiter éventuellement la vitesse, ou en tout cas, limiter les risques d'accidents aussi meurtriers.

E. Balladur : Une commission a été constituée. J'attends son rapport. Je pense qu'il va arriver dans les jours qui viennent et nous allons étudier ce rapport rapidement. Et nous prendrons des décisions. Il est vrai que le développement de l'usage de la route et de l'autoroute est devenu tel dans notre pays qu'il faut que tous les Français et les étrangers – car je crois comprendre que ce n'était pas un Français qui était à l'origine ni la cause immédiate de cet accident – se rendent compte qu'il y a un minimum de règles qui sont des règles de morale quand même. On n'a pas le droit de faire n'importe quoi sur la route. Il faut aussi qu'on se rende compte des conséquences de ce qu'on fait sur les autres, sur soi-même, sur la famille que l'on transporte pour que ce soit une question de civisme. Et il faut l'apprendre aux enfants, il faut l'apprendre aux adolescents et il faut que, dans notre pays à ce sujet, les comportements changent. Il n'est pas normal que notre pays soit celui d'Europe où il y à, en proportion de la population, le plus de tués sur les routes tous les jours. C'est absolument anormal !

P. Amar : Après huit mois de gouvernement, de quoi êtes-vous le plus satisfait et qu'est-ce qui vous a déçu le plus ?

E. Balladur : Je suis, je dois le dire, satisfait de la cohésion du gouvernement qui travaille comme une équipe. C'est une équipe formée d'hommes et de femmes divers, qui n'ont pas les mêmes opinions sur tout systématiquement, et c'est très bien ainsi. Moi, je n'aurais pas voulu être à la tête d'une équipe d'hommes et de femmes qui pensent sur tous les sujets de la mère manière. Je crois beaucoup à la vertu de la confrontation des idées. Donc, la cohésion et la loyauté réciproque sont parfaites et j'en suis très heureux. Ce qui m'a déçu le plus – ce n'est pas une déception pour moi, ce n'est pas non plus une découverte. Je m'y attendais, mais je ne m'attendais pas que ce fût à ce point-là – c'est vraiment la difficulté de la situation nationale et internationale dans lequel se trouve notre pays. Mais je voudrais redire, pour conclure, que les Français doivent avoir l'espoir, que les choses commencent d'aller mieux, que ça ne va pas durer toujours, que les crises c'est fait pour qu'on en sorte. Une crise ça ne dure pas tout le temps. Dès lors que l'on travaille, qu'on se serre les coudes, qu'on est solidaire et qu'on est décidé à résoudre les problèmes et à être courageux, eh bien, il faut espérer !