Interview de M. Jack Lang, ministre de l'éducation nationale et de la culture, à TF1 le 7 février 1993, sur le bilan du gouvernement et les propositions de l'opposition à la veille des élections législatives de mars 1993.

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Intervenant(s) : 

Média : TF1

Texte intégral

Mme Sinclair : Bonsoir.

Le paysage politique se simplifie de jour en jour ou se complique de jour en jour, suivant l'endroit d'où on l'observe.

Vu de Droite, c'est une autoroute pour prendre en main les affaires de la France. Les sondages prévoient, en effet, entre 330 et 480 députés RPR-UDF.

Vu de Gauche, l'enjeu s'est déplacé. II ne s'agit même plus d'essayer de battre la Droite, aujourd'hui, les écologistes et le PS sont au coude à coude dans les sondages et la Gauche est en train de subir l'une des plus grandes défaites de son histoire.

Jack Lang, bonsoir.

M. Lang : Bonsoir.

Mme Sinclair : Vous avez de la chance, il y a quelques personnalités qui tirent encore leur épingle du jeu dans le grand naufrage du Parti socialiste. Vous êtes de celles-là puisque, après dix ans de présence au Gouvernement, vous êtes non seulement un ministre populaire mais une des rares personnalités de Gauche à voir sa cote monter selon le baromètre Sofres-Figaro Magazine.

Pour autant, dans ce climat catastrophique pour la Gauche que je décrivais, arrivez-vous encore à voir la vie en rose ?

M. Jack Lang : Eh bien, dussè-je vous apparaître comme un optimiste inoxydable, j'essaierai, au cours de cette émission, d'expliquer en quoi notre pays doit avoir de bonnes raisons d'espérer et de croire en lui-même.

Vous avez dit à l'instant : "Autoroute ou boulevard à propos de l'Opposition…

Mme Sinclair : … C'est ce qui apparaît.

M. Lang : Sur ce boulevard, j'ai pu observer qu'il y avait beaucoup de candidats, beaucoup de pilotes qui voulaient arriver premier. Attention aux carambolages ou aux tête-à-queue avant l'arrivée !

Je voudrais dire tout de même que rien n'est jamais joué dans la vie, rien n'est joué à l'avance. Voyez avant-hier le match de rugby France-Écosse, trois semaines avant, la France était battue par les Anglais, avant-hier, après une deuxième mi-temps qui était ric-rac, la France l'a emporté.

Il ne faut jamais considérer que les choses sont jouées à l'avance et il est important que ces semaines qui viennent permettent d'avancer et de faire progresser les idées. Alors, prudence, prudence, prudence ! et je dirais en même temps "audace, audace, audace pour ceux qui, comme moi, croient encore à l'avenir".

Mme Sinclair : Je croyais que vous alliez me dire "au rugby".

Nous allons parler politique tout à l'heure. Nous allons parler éducation tour de suite. Avant de commencer, je vais vous donner lecture d'un sondage qui va vous réjouir. Sondage que la Sofres a effectué pour l'émission de ce soir.

Depuis son entrée en fonction en avril 92 au ministère de l'Éducation, estimez-vous que le bilan de Jack Lang à ce poste, est plutôt positif ou plutôt négatif ?
Plutôt positif : 42 % 
Plutôt négatif : 34 % 
Sans opinion : 24 %.

Bilan positif, ce qui est rare aujourd'hui pour un ministre, pour un ministre de l'Éducation d'autant plus.

Ce sont, bien sûr, les sympathisants socialistes et écologistes qui sont les plus flatteurs, mais ce qui vous intéressera, c'est qu'il y a une approbation forte chez les jeunes électeurs : 49 % chez les 18-24 ans, 45 % chez les 25-34 ans. Donc un Jack Lang content, dans le climat général, de ces résultats.

Il y a deux idées reçues sur l'école :
1. Le niveau baisse.
2. L'école ne prépare pas à l'emploi, mais prépare au chômage.

Vous insurgez-vous contre ces idées-là en disant que ce sont des idées complètement fausses ou y a-t-il une part de vrai dans ce qui se véhicule ici et là ?

M. Lang : D'abord, si vous le permettez, d'un mot pour commenter votre sondage : je suis assez heureux que la confiance qu'a bien voulu m'accorder Pierre Bérégovoy en me donnant ce ministère difficile se soit traduite par ce résultat que vous évoquiez à l'instant.

Mon souci a été depuis le début de redonner confiance, sur la base des grandes réformes engagées antérieurement par Lionel Jospin, aux professeurs, aux parents et aux jeunes. Redonner confiance en créant un climat de sérénité, un climat de paix et de tranquillité, pas pour m'endormir mais pour accomplir toute une série de changements et de réformes pour les lycées, pour les collèges, pour les universités.

Mme Sinclair : Sur cette image de l'école…

M. Lang : … Si vous permettez, image globale, un mot encore et je vais répondre à votre question : Voici quelques semaines, au moment où l'équipe du président Clinton se préparait à assumer les fonctions suprêmes en Amérique, des experts sont venus en France. Vous savez qu'en Amérique le système d'éducation est délabré, dans une situation très mauvaise, quel pays ont-ils choisi pour réfléchir à leur avenir éducatif ? La France.

Je crois que c'est un élément très important qui montre que notre école, – ceci est l'œuvre pas d'un gouvernement seulement mais de générations et de générations de gens qui se sont battus pour notre école –, est une école qui, par comparaison avec les autres pays du Monde, est en relative bonne santé.

Mme Sinclair : Justement, pourquoi ce décalage entre ce que vous dites de l'école aujourd'hui et l'image qui est ressentie, qui est une image, encore une fois, soit de baisse de niveau, soit surtout d'impréparation au terrain de l'emploi aujourd'hui ?

M. Lang : Entrons dans le concret, éducation et emploi, pas de confusion des genres, chacun son métier. Ce sont les entreprises qui créent les emplois, elles doivent d'ailleurs faire effort pour offrir aux jeunes de vrais plans d'apprentissage ou de formation Certaines d'entre elles le font très bien, je pense à l'entreprise Stratford, je pense à Monsieur Pineau Valencienne, au Groupe Schneider et à beaucoup d'autres.

La mission de l'école est de former, d'éveiller et d'éduquer, mais je dis aux jeunes qui nous écoutent : "Plus vous êtes qualifié, plus vous avez de chance de trouver un emploi". Un exemple simple : le bac professionnel, grand succès ! 85 % des jeunes qui réussissent ce bac trouvent un emploi immédiatement, c'est un passeport pour l'emploi.

Mme Sinclair : Précisément, aujourd'hui, un jeune en difficulté dans le système scolaire, insistez-vous pour qu'il se prépare à passer un CAP ou voulez-vous que les jeunes de plus en plus nombreux arrivent jusqu'au niveau du bac ? Puisqu'on a parlé de 80 % d'une classe d'âge au bac.

Vous dites, au fond : "La mission de l'école n'est pas de déboucher immédiatement sur un emploi", mais pourtant !

M. Lang : Je crois qu'il y a deux types de tempérament : il y a des jeunes qui sont davantage tournés vers un savoir pratique, concret, – c'est tout à fait noble et cela doit être encouragé et reconnu –, et d'autres qui sont plus aptes à des études plus générales.

Ce que je voudrais dire, c'est qu'il faut encourager les deux, d'une part, soutenir, – je l'ai fait par une série de réformes –, l'engagement de jeunes vers les voies technologiques ou professionnelles. Je dis aux parents qui nous écoutent : "Si vous sentez que votre enfant a plutôt cette vocation pratique, ne l'embarquez pas vers une voie générale, ce sera pour lui une impasse".

S'agissant de ceux qui choisissent la voie générale, il faut aussi apporter quelques changements, ceux que j'ai commencé à introduire pour les collèges.

Nous ne savons pas, aujourd'hui, ce que seront la moitié des métiers dans les années 2010, ce qui veut dire, par conséquent, que nous devons donner aux jeunes un bagage minimum, une armature tout terrain qui doit permettre d'affronter tous les scenarios possibles.

Quelle est cette armature ?

La langue française, d'où les décisions prises d'augmenter les horaires pour la langue française.

Développer l'esprit pratique et expérimental. La décision est prise d'établir deux heures de technologie pour tous dans les collèges.

Ouvrir plus largement à tout ce qui touche à la vie, à l'environnement.

Mme Sinclair : Précisément, ne fait-on pas trop de choses à l'école. On a envie de dire ce que vous disiez : "Lire, écrire, compter", cette semaine nous a appris qu'on allait faire de la sécurité routière à l'école. L'école n'est-elle pas un supplétif à l'éducation familiale ? Elle ne peut pas remplir toutes les fonctions ? Faut-il aussi apprendre la sécurité routière à l'école ?

M.  Lang : Je vous explique précisément à l'instant qu'il est important que le collègue se recentre sur les formations de base et donne à nos jeunes une armature intellectuelle, pratique qui leur permet d'affronter toutes les situations.

La langue nationale, deux langues étrangères, une expérimentation pratique et concrète…

Mme Sinclair : … C'est pourquoi je vous posais cette question.

M. Lang : Ce que nous avons décidé avec Nicolas Hulot et la Fondation Ushuaïa lorsqu'il est venu me rendre visite à Blois, de faire pénétrer la connaissance de l'environnement dans l'ensemble du cursus des élèves, des collèges.

Mme Sinclair : C'est à la fois l'enseignement général et aussi d'autres pistes. Encore une fois, la sécurité routière est-elle une mission de l'école ?

M. Lang : Oui, si cela n'ajoute pas des heures à des heures, cela fait partie d'un apprentissage pratique et, en particulier, cela fait partie d'une instruction civique qu'il faut réhabiliter et qui fait pleinement partie des questions de l'école.

Mme Sinclair : Autre problème très pratique parce que vous dites, vous-même, "l'école ne peut pas être déconnecté de la Société", aujourd'hui, dans les cités, les jeunes sortent de l'école à 16 h 30, les mères souvent ne sont pas là avant 19-20 heures, donc les jeunes sont livrés à la rue et aux bandes, avec ce qui peut se passer. Autrefois, il existait l'étude surveillée. Vous ne voulez pas restaurer cette étude surveillée qui serait un moyen de faire 1. travailler les enfants et 2. de les garder quelque part ?

M. Lang : Je crois que vous avez bien lu les réformes engagées. Mon souci et le souci du Gouvernement est que, premièrement, notre école, – école, collège, lycée – soit d'abord un lieu de paix et de sécurité. L'école est un lieu sacré et il faut que les maîtres qui sont les éveilleurs de l'esprit, qui sont ceux qui allument le feu intérieur soient préservés, assistés et soutenus par leur ministre et par le pays tout entier…

Mme Sinclair : … Vous avez vu ce qui se passe en Seine-Saint-Denis où il y a quatre CES qui sont en grève à cause de la violence et de la misère sociale, disent les enseignants.

M. Lang : Absolument ! D'où les mesures que nous avons prises avec Paul Quilès et Pierre Joxe de renforcement de la sécurité…

Mme Sinclair : … Par les appelés du contingent. C'est la seule chose qu'on peut leur offrir ?

M. Lang : Ce n'est pas la seule chose, mais c'est important. Ces 2 500 jeunes du contingent sont des grands frères qui viennent apporter auprès des jeunes un soutien, un soutien éventuellement pour leurs devoirs. C'est 1 500 surveillants de plus qui ont été installés à la rentrée dernière.

Puisqu'on évoque les deux politiques possibles, celle d'aujourd'hui et celle proposée par l'Opposition. Quand l'Opposition dirigeait le Gouvernement en 1986, elle avait pris cette responsabilité de supprimer 6 500 postes de surveillants et, par conséquent, de plonger les collèges et les lycées dans l'insécurité…

Mme Sinclair : … Vous avez rétabli ces postes ?

M. Lang : Nous avons rétabli progressivement ces postes, Lionel Jospin d'abord, moi-même ensuite.

Mme Sinclair : La violence au lycée est une réalité aujourd'hui que les parents et les enfants vivent.

M. Lang : Il faut tout de même rétablir la réalité, dans 95 % des établissements, la situation est une situation de calme et de tranquillité, comme cela est normal.

Je réponds à votre question : l'école doit être aussi un lieu d'intégration, d'où cette mesure que j'ai prise de réhabiliter les études dirigées pour que, en effet, des jeunes ne soient pas livrés à la rue à 3 ou 4 heures de l'après-midi mais puissent être épaulés et soutenus pour leurs études.

Je rêve même que nous puissions de façon moderne réhabiliter l'internat sous la forme d'une maison du collégien qui offrirait à des jeunes de meilleures conditions de vie et qui les arracherait, c'est vrai, à l'insécurité de la rue et qui leur permettrait d'offrir de bonnes conditions d'études et de travail.

Mme Sinclair : Vous disiez tout à l'heure : "Il faut rajouter des surveillants pour pouvoir assurer la sécurité…

M. Lang : … Ils sont ajoutés et il faut continuer.

Mme Sinclair : Il y a aussi les professeurs qui se plaignent, – il y avait une manifestation cet après-midi dans les rues de Paris pour de meilleures conditions de travail, une revalorisation des salaires, 4 000 selon la Police, 30 000 selon les organisateurs, comme toujours –, et qui ont défilé cet après-midi pour réclamer plus de moyens.

L'Éducation est le premier budget de l'État, mais on a l'impression qu'on rajoute tout le temps de l'argent dans le paquebot. Que faudrait-il pour vraiment revaloriser la situation des enseignants ? L'Opposition propose un salaire mérite, cela vous choque-t-il ?

M. Lang : Il faut savoir de quoi on parle ? En effet, premier budget du pays. Je ne veux pas revenir sur les chiffres, mais la rentrée dernière s'est passée dans de bonnes conditions puisque nous avons réussi à mieux encadrer les lycées et les collèges par un plus grand nombre de professeurs et d'instituteurs.

Mme Sinclair : L'argent et les enseignants.

M. Lang : Vous parlez des thèses de l'Opposition, vous m'interrogez là-dessus…

Mme Sinclair : … Oui, oui… notamment cet exemple.

M. Lang : J'essaie de comprendre ce qu'ils souhaitent, ils sont contradictoires là comme ailleurs, sur le franc, certains veulent dévaluer…

Mme Sinclair : … Nous en parlerons tout à l'heure.

M. Lang : Sur l'Éducation, il y a aussi quelques contradictions mais je relève deux idées :

Première idée, elle n'est pas très exaltante, aucun moyen supplémentaire pour l'Éducation nationale, or, je crois que notre pays doit continuer cet effort car les enfants sont la richesse de demain. Il faut continuer cet effort matériel pour l'Éducation nationale.

Deuxième idée de l'Opposition, je la résume d'un mot, c'est le démantèlement. Ils proposent…

Mme Sinclair : … Eux n'appellent pas ça comme cela, ils disent, "autonomie, décentralisation".

M. Lang : Non, non, je traduis, c'est le transfert des compétences de l'Éducation nationale au bénéfice des régions ou de groupes privés. Une telle solution est d'abord contraire à l'esprit de l'école de la République qui est fondée sur l'égalité. Si une telle solution l'emportait, un enfant du Limousin n'aurait pas les mêmes droits qu'un enfant d'une région riche. Ce serait aussi remettre en cause l'idée même de la nation française qui se forge à l'école, au lycée, au collège.

Mme Sinclair : Jack Lang, ne va-t-on pas, néanmoins, vers une sorte d'autonomie de plus en plus grande ? Je lisais les propos de Charles Millon dans Le Point, cette semaine, disant, par exemple : "Donner plus d'autonomie à un chef d'établissement, cela permettrait-il prenait cet exemple à Saint-Jean-de-Maurienne de former plus spécifiquement aux métiers de la montagne". On a le sentiment qu'on va vers cela, plus de souplesse.

M. Lang : On n'a pas le sentiment, on va vers cela et depuis des années. S'il s'agit simplement de cela…

Mme Sinclair : … D'adapter l'enseignement éventuellement…

M. Lang : … Excusez-moi de vous le dire, on découvre l'évidence. Alors, là, d'accord puisque c'est ce que nous engageons depuis des années qui consiste à multiplier les initiatives, à donner aux chefs d'établissement une vraie responsabilité, à renforcer les attributions des Présidents d'université. S'il s'agit de continuer la politique engagée, je dis "bravo".

Je résume d'un mot : Non au démantèlement de l'école de la République, oui à la floraison des initiatives.

Mme Sinclair : Jack Lang, un mot rapide sur la Culture, parce que vous êtes toujours ministre de la Culture, même si vous êtes devenu ministre de l'Éducation nationale.

"Les années Lang font partie de notre Histoire culturelle", disait Alain Carignon, mais beaucoup vous reprochent aujourd'hui d'avoir sacrifié à la fête et à la culture-spectacle en disant maintenant : "Il faut réhabiliter le fond". Refusez-vous cette critique ou dites-vous : "Si, c'est vrai, j'ai réhabilité la fête et j'assume" ?

M. Lang : … Même monsieur Alain Juppé dans un livre récent soutenait cette politique. D'ailleurs, la semaine prochaine, j'aggrave mon cas puisqu'une manifestation organisée par le Mouvement de la Flamboyance…

Mme Sinclair : … J'ai vu cela, les sages ancêtres, c'est-à-dire les personnes âgées…

M. Lang : … Les enfants des différentes écoles de France vont aller porter des poèmes de tendresse à des personnes âgées, notamment celles qui vivent seules.

Mme Sinclair : N'avez-vous pas privilégié ce que l'Opposition d'aujourd'hui appelle la culture spectacle par rapport au fond ?

M. Lang : Cela fait partie de la polémique. Je dirais en deux mots : "Oui, n'en déplaise aux grincheux, je suis très heureux et très fier que la Culture soit devenue en France une passion nationale et non pas une affaire réservée à quelques privilégiés. Oui, je suis très fier que, se soit produite un peu partout à travers le pays, ville par ville, département par département, une sorte de renaissance artistique". Nous l'avons fait, je l'ai fait et je continue à le faire main dans la main avec tous les maires de France, de Droite et de Gauche, avec monsieur Chaban-Delmas à Bordeaux ou monsieur Séguin à Épinal ou avec monsieur Mauroy à Lille. De même que je suis très heureux que cette petite révolution, les bibliothèques, les musées, les centres d'art, fasse de notre pays aujourd'hui un pays que l'on cite en exemple.

Mme Sinclair : J'ai été inondée de coups de fil cet après-midi où de fax d'artistes, notamment les artistes plasticiens, qui s'inquiètent d'une disposition qui viendrait ou des Affaires sociales ou du ministère de l'Économie, ils vous demandent d'être leur avocat auprès de ces autres ministères, parce qu'ils seraient imposés désormais non pas sur leurs bénéfices mais sur leur chiffre d'affaires. Pouvez-vous leur dire, là, que vous allez regarder le dossier ?

M. Lang : J'ai été alerté moi-même il y a quelques jours. J'ai l'impression qu'une boulette a été commise, comme on dit trivialement, j'ai donc saisi monsieur Sapin et monsieur Teulade et j'espère que l'on pourra trouver une solution.

Mme Sinclair : Dans un instant, toute la semaine en image, avec une actualité incroyablement riche.

À tout de suite.

Mme Sinclair : Reprise de 7 sur 7, en compagnie de Jack Lang.

Début de la semaine en image : Bob Denard, le Zaïre, le Togo, les États-Unis et des images, vous allez le voir, spectaculaires.

Dimanche :

Les cowboys de Dallas écrasent les gars de Buffalo sous le regard fiévreux et cosmopolite de 750 millions de spectateurs.

Afrique, les dictateurs s'accrochent au Pouvoir.

Lundi :

Bob Denard, le retour.

Israël lâche du lest.

Commerce international, le bras de fer euro-américain continue.

Mme Sinclair : Jack Lang, en ce qui concerne les États-Unis, craignez-vous un changement d'attitude ? Craignez-vous qu'ils se referment de manière protectionniste ?

M. Lang : Ce n'est pas clair ! Je crois que le Président américain, si j'ose dire, se cherche, mais qu'il soit bien clair que l'Europe et, en particulier, la France resteront fermes, notamment à propos du GATT. Notre réponse est simple, elle s'articule en trois lettres : Non, non, c'est un mot simple. Nous n'acceptons pas, nous n'accepterons pas le projet d'accord tel qu'il avait été imaginé…

Mme Sinclair : … L'accord agricole.

M. Lang : L'accord agricole, mais il y a d'autres aspects sur lesquels nous ne partageons pas du tout le point-de-vue de l'administration américaine qui concerne l'industrie et les services Les mesures protectionnistes envisagées ne sont pas acceptables.

Mme Sinclair : Notre économie : l'Opposition dresse un bilan, vous le savez, le constat catastrophique de l'économie française. Faites-vous exactement l'inverse et dites-vous : "Cela va très bien" ou reconnaissez-vous tout de même une grande fragilité ?

M. Lang : J'écoutais la semaine dernière monsieur Balladur que vous aviez invité et je pensais à la fable de La Fontaine, "le chat, la belette et le petit lapin", ce gros chat, patelin, matois, doucereux qui, mine de rien, tout à coup, s'empare du petit lapin qui s'est laissé enjôlé…

Mme Sinclair : … Qui est le lapin ?

M. Lang : Je ne voudrais pas que les Français, s'ils ne réfléchissent pas au cours des prochaines semaines et je vais essayer d'apporter quelques lumières dans ce débat, soient transformés en "Jeannot lapin". Ce qui m'a beaucoup surpris de la part monsieur Balladur qui, je croyais, était un homme pondéré, raisonnable, c'est la description apocalyptique qu'il a présentée de notre pays. Il disait : "La France est comme après la guerre", pourquoi ne pas remonter à l'époque des grandes pestes ?

Mme Sinclair : Ce qu'il a dit, c'est à la suite d'une discussion que nous avions sur le chômage et l'endettement. Ce sont sur ces points-là où il insistait surtout sur la situation, c'est vrai, en tout cas sur le chômage…

M. Lang : … Au-delà de la question économique, c'est une question d'éthique politique. Je considère qu'il n'est pas acceptable que, dans une campagne électorale, on puisse s'abandonner à l'outrance, surtout lorsqu'on prétend exercer des fonctions d'état. Le scenario qu'il a imaginé la dernière fois pourrait servir à Coppola pour écrire un nouvel "Apocalypse now". Revenons à la question posée : il y a une contradiction, – on ne peut pas nier –, entre, d'une part, la réussite globale du pays, de la France en tant que pays, et, d'autre part, la situation de certains de nos concitoyens qui souffrent et qui ne bénéficient pas de ce progrès. J'étais la semaine dernière à la rencontre de Davos où il y avait des industriels et des ministres du Monde entier. Les travaux étaient présidés par monsieur Raymond Barre qui n'est pas suspect de sympathie pour la Gauche et c'était, pour notre pays, un concert de louanges : "Bravo la France". "Bravo le franc", "Bravo l'économie française", "Bravo vos exportations" … et c'est vrai, on ne peut pas le nier, que notre pays a pris, en quelques années, un formidable coup de jeune et de modernisation.

Mme Sinclair : Les Français ne sont pas vraiment sensibles à ce qu'on dit d'eux, ils sont sensibles à ce qu'ils vivent…

M. Lang : … Oui, mais il faut décrire les choses.

Mme Sinclair : Ils ne se comparent pas dans la vie quotidienne et ils disent : "Cela ne va pas bien chez nous".

M. Lang : Certes ! Mais quand on est un homme public, on doit résister à l'irrationnel et tout faire pour faire appel à la raison, à l'intelligence et au raisonnement. D'un côté, notre pays, les indices le montrent, se porte bien mais, de l'autre, c'est vrai que ce progrès, cette réussite même ont entraîné un certain nombre de dégâts, en particulier, la chose la plus terrible, le chômage. Comment sortir d'une telle situation ? Pour en sortir, faut-il appliquer les recettes proposées par le RPR et l'UDF ? Celles-là même qui ont été pratiquées par madame Thatcher en Angleterre et par monsieur Bush aux États-Unis et qui ont eu, dans ces deux pays, des conséquences catastrophiques. L'Angleterre est à genoux, l'Angleterre, aujourd'hui, connaît une progression du chômage trois fois supérieure à la nôtre…

Mme Sinclair : … Les voyez-vous se réclamer aujourd'hui de Thatcher et de Bush ? Je veux dire, les socialistes, tout le monde le sait, ont évolué. Les libéraux n'ont-ils pas évolué, eux aussi, et n'ont-ils pas jeté à la rivière le libéralisme à tout crin des années 80 ?

M. Lang : Je n'ai pas eu ce sentiment dans les propos que j'ai entendus ici ou là. Le paradoxe est que notre pays, parce qu'il ressent une certaine angoisse que je comprends, risquerait de s'apprêter, – c'est vous qui le prédisiez tout à l'heure –, à voter Bush au moment où l'Amérique a choisi Clinton. L'Amérique s'est débarrassée de Bush et des solutions libérales sauvages et a choisi monsieur Clinton dont les idées sont plutôt proches des nôtres. Mon sentiment est que, par un surcroît de solidarité, par une politique axée sur l'équité et la justice, nous pouvons précisément réparer un certain nombre de dommages, en particulier, lutter contre le chômage de longue durée. Il y a déjà des réussites puisque Martine Aubry a réussi à sortir 500 000 personnes du chômage de longue durée, c'est aussi la multiplication des emplois de proximité, c'est enfin, – ceci est difficile et je vois mal comment le RPR et l'UDF pourraient le faire –, le partage du travail et des ressources.

Mme Sinclair : Qui est un projet en devenir, qui n'est pas encore fait, c'est une piste.

M. Lang : Il existe déjà dans quelques entreprises en France.

Mme Sinclair : C'est en effet la piste de réflexion dont tout le monde se dit que c'est une des possibilités pour sortir du chômage.

Sur les acquis sociaux, le président de la République, puis le Premier ministre ont mis en garde les Français en disant : "Attention, l'Opposition veut revenir sur ces acquis sauvages".

Sondage que je vous montre de la Sofres sur ce sujet pour 7 sur 7 : À qui feriez-vous le plus confiance pour maintenir les acquis sociaux ?
- Aux socialistes : 19 %
- Au RPR et à l'UDF : 19 %
- Pas de différence : 55 %
- Sans opinion : 7 %

C'est un renvoi total dos à dos, surtout chez les moins de 35 ans, 61 % constatent qu'il n'y a pas de différence et chez les ouvriers, 60 % disent qu'il n'y a pas de différence, comme si la Gauche n'était plus propriétaire de ce thème des acquis sociaux.

M. Lang : Oui, et je ne suis pas sûr que l'information, l'explication ait été donnée assez clairement sur ce qu'on appelle "les acquis sociaux". Je crois que les prochaines semaines doivent permettre d'expliquer et de faire appel à la maturité politique des Français.

Mme Sinclair : En quoi craignez-vous qu'ils les remettent en cause ? Qu'est-ce qui vous fait dire cela ?

M. Lang : Moi, je crois beaucoup aux actes concrets et pas seulement aux discours. Chacun d'entre-nous est comptable de ses actes, j'assume tous mes actes, mes réussites et mes erreurs. Quand un Gouvernement comme celui de monsieur Chirac a supprimé l'impôt sur les grandes fortunes, c'est un acte, ce n'est pas un discours. Lorsque ce même Gouvernement de monsieur Chirac a supprimé une partie des remboursements des médicaments pour les personnes âgées, c'est un acte qui témoigne, pour l'avenir, d'une certaine conception et éthique des choses. Lorsqu'on refuse, sous un Gouvernement conservateur, de créer le revenu minimum d'insertion, c'est un acte.

Mme Sinclair : Vous renvoyez la Droite à ses actes passés, on pourrait renvoyer la Gauche à ses actes passés et à ses erreurs aussi ?

M. Lang : Qu'on le fasse ! Je pense qu'il est important que nous soyons, les uns et les autres, redevables de nos actions, de nos réussites et de nos erreurs. Je crois tout de même que l'action qui a été menée depuis quelques années plaide davantage en faveur de la protection des acquis sociaux par un Gouvernement comme le mien qu'en faveur de ce que les conservateurs ont entrepris. Ils ont toujours, toujours voté contre les réformes sociales.

Mme Sinclair : Jack Lang, suite de la semaine : le 16 juillet devenu jour de commémoration nationale, Tapie chez les Radicaux de Gauche, Soisson empêtré en Bourgogne et la mort de deux cinéastes de grand talent.

Mardi :

Sa caméra, il ne la quittait jamais, un troisième œil qui voyait tout, qui filmait tout. François Reichenbach est mort à 71 ans.

Vendredi, c'est un géant d'Hollywood qui disparaît Joseph Mankievitch meurt à 83 ans.

Bourgogne, Jean-Pierre Soisson promet de démissionner après les législatives.

Mercredi :

Bernard Tapie adhère au MRG.

Un scrutin essentiellement majoritaire, corrigée par une petite dose de proportionnelle, 10 % environ, c'est ce que préconise la Commission Vedel, chargée en avril par Pierre Bérégovoy de réfléchir à un mode de scrutin plus juste pour les législatives.

"Je n'ai rien à me reprocher", telle est la réponse de Pierre Bérégovoy aux faits révélés par le Canard Enchaîné.

16 juillet, Journée de la mémoire.

Mme Sinclair : Les Associations qui se sont beaucoup démenées, je pense notamment à "Mémoire 2000" de Bernard Jouanneau, sont toutes très contentes et se félicitent, vous aussi, j'imagine ?

M. Lang : Oui, c'est un geste fort attendu et nécessaire.

Mme Sinclair : Nous passons en revue assez vite toutes les images que nous venons de voir. Les propositions de la Commission Vedel aboutissent à un système mixte proposé pour un mode de scrutin, je le rappelle, pas pour ces élections-ci mais pour les élections d'après, qui serait 90 % majoritaires et 10 % selon la proportionnelle. Cela vous semble satisfaisant ? Parce que, ici et là, on entend dire : "C'est vraiment très peu de correction".

M. Lang : Avec tout le respect que je dois au doyen Vedel, cela ne me satisfait pas. D'ailleurs, sur ce sujet, je suis très minoritaire, je ne suis pas en accord avec la majorité du Parti socialiste, personnellement, je suis pour la proportionnelle intégrale, c'est le seul système qui permet d'assurer la représentation de l'ensemble des familles de pensées du pays et je suis contre…

Mme Sinclair : … Et c'est un système qui ne donne aucune majorité dans le système politique.

M. Lang : Tous les pays d'Europe fonctionnent avec ce système et vivent très bien…

Mme Sinclair : … Intégral.

M. Lang : Intégral et vivent très bien. Je suis contre le scrutin majoritaire, j'ai toujours été contre, pourquoi ? Parce qu'il caricature le pays, 40 % de voix donnent 70 % de députés, parce qu'il coupe la France en deux et aiguise le sectarisme, il y a les bons d'un côté, les mauvais de l'autre. Je continue à rêver d'une vie politique plus apaisée, plus civilisée et le mode de scrutin majoritaire est un mode de scrutin qui accentue les divisions, accentue les séparations entre les Français. Puisque nous avons le scrutin majoritaire pour les prochaines élections, je souhaite que les Français compensent par leur choix libre les effets amplificateurs de ce scrutin. Je me permets de suggérer, – mon conseil ne sera peut-être pas suivi –, d'abord qu'ils ne mettent pas leurs œufs dans le même panier, ce n'est jamais très bon, une majorité monolithique et, deuxièmement, je me permets d'insister pour que, avant de choisir, ils s'interrogent non seulement sur l'étiquette de la personne mais aussi sur sa qualité. Il y a, aujourd'hui, de bons députés qui ont fait un bon député et qui mériteraient de continuer à représenter leur département.

Mme Sinclair : Précisément, les écologistes sont apparus dans le débat de manière assez foudroyante puisqu'ils sont au coude à coude avec les socialistes. Deux sortes de discours s'adressent aux écologistes en ce moment, soit la polémique ou la caresse, mais enfin de façon discutée âprement avec eux, ou bien Michel Rocard qui dit : "Arrêtons, ne confondons pas nos adversaires de toujours, la Droite, avec nos concurrents d'aujourd'hui, les écologistes". Avec lequel discours vous sentez-vous le plus en harmonie ?

M. Lang : Je ne veux pas participer à ces chamailleries, à ces batailles d'appareils…

Mme Sinclair : … Ce n'est pas qu'une bataille d'appareils, c'est une vraie réalité aujourd'hui, le poids des écologistes qui vous tenaille.

M. Lang : Il y a néanmoins des compétitions de personnes et d'ambitions. Je constate que beaucoup de militants ou de candidats sont en réalité des amis de toujours qui ont participé le même combat pour la justice et pour l'environnement, j'ai le sentiment qu'ils appartiennent à une famille, à une famille commune, ce sont des frères et par conséquent je ne les combattrai pas. Par ailleurs, lorsque vous évoquiez tout à l'heure les sondages, permettez-moi de vous dire que les chiffres nationaux, vous ne les retrouvez pas de la même manière, circonscription par circonscription. Là où vous avez un ministre, femme ou homme, imaginatif, actif, partageant l'idéal d'un humanisme moderne ou un député qui a ce même, idéal, il arrive très largement en tête.

Mme Sinclair : Vous pensez Loir et Cher ?

M. Lang : Non, je pense à toutes sortes d'exemples, pas seulement le Loir et Cher. Ceci veut dire que nous avons tous à faire effort pour être plus que jamais attentifs aux attentes de la société, pour être capables de nous remettre en cause et de rajeunir nos idées.

En tout cas, pas question, au moment du second tour, d'aller ici et là quémander les voix des uns, faire la manche aux autres, que les électeurs choisissent en leur âme et conscience…

Mme Sinclair : … Pas de désistement républicain comme cela s'est passé pendant des années avec les communistes ? Pas de dire : "désistement l'un pour l'autre" ?

M. Lang : Chacun fera ce qu'il veut.

Mme Sinclair : Vous, par exemple. Imaginons ce que vous venez de dire l'inimaginable, c'est-à-dire qu'un écologiste soit devant vous, cela vous semblerait-il naturel de vous désister pour lui ?

M. Lang : Je n'ai pas à l'imaginer puisque, pour l'instant, je ne suis pas encore officiellement candidat et, par ailleurs, d'après ce qu'on me dit, j'arriverai largement en tête, donc la question ne se pose pas…

Mme Sinclair : … C'est une question générale.

M. Lang : Ce que je veux dire, c'est qu'il faudra que l'électeur et non pas l'appareil politique se pose la question : Vais-je donner ma voix à des candidats qui ont généralement soutenu les bétonneurs ou les spéculateurs ? Un exemple concret, dans le programme de l'Opposition, on annonce la privatisation d'EDF, ce qui veut dire la privatisation des centrales nucléaires. Les électeurs écologistes vont-ils donner leurs voix à des candidats qui sont favorables à une solution aussi dangereuse pour l'environnement ? Chacun aura à choisir le moment venu entre les uns et les autres et, personnellement, je fais confiance à la maturité politique des électeurs qui feront ce choix entre les uns et les autres.

Mme Sinclair : Tout le monde l'a noté, ce n'est pas subitement que la France est devenue écologiste, cette montée des écologistes se nourrit de la désaffection qu'il y a eu pour la Gauche, du rejet aujourd'hui pour la Gauche. Comment expliquez-vous ce rejet aujourd'hui ? Que pouvez-vous dire aux électeurs qui sont partis ?

M. Lang : Ce que vous appelez "rejet" n'atteint pas l'ensemble des candidats, vous aurez, par rapport au sondage annoncé, de très grandes surprises…

Mme Sinclair : … Mais nationalement ?

M. Lang : Nationalement, cela ne veut rien dire, excusez-moi de vous le dire ! Ce qui compte, c'est ce qui se passe dans chaque circonscription et je vous répète…

Mme Sinclair : … On fera l'analyse le soir du deuxième tour.

M. Lang : Bien sûr ! Je vous répète que là où les députés ont été capables de se renouveler, de choisir le parti de l'innovation, d'être au contact de la vie…

Mme Sinclair : … D'accord, je ne vous parlais pas seulement des législatives, c'est simplement le climat d'aujourd'hui où l'on voit bien qu'une partie des électeurs qui étaient de Gauche se sont détournés de la Gauche. C'est plus une réflexion sur le pourquoi de ce détournement plutôt qu'un sondage électoral ?

M. Lang : C'est un appel que je partage moi-même, tourné vers les différents responsables, à se renouveler, à se transformer, à se rajeunir. Personnellement, je crois que les choses ne s'arrêteront pas le 20 mars prochain, nous sommes un certain nombre qui pensons que les idées que nous incarnons, les idées de justice, de modernité ont beaucoup d'avenir devant elles. Il y a toute une série de militants, de ministres, d'intellectuels qui, un peu plus tard, vont se battre pour assurer ce renouvellement, ce rajeunissement et cette transformation, et j'en serai.

Mme Sinclair : Qui passera par le Parti socialiste ou par une refondation d'autres choses à Gauche, à votre avis ?

M. Lang : Nous verrons bien ! L'important est que les idées qui sont les nôtres retrouvent pleinement leur rayonnement. Aujourd'hui, c'est en Amérique qu'elles ont été reprises par le Président Clinton, elles feront peut-être le tour du Monde, elles reviendront en France et, croyez-moi, c'est de ce côté-là que se trouve l'avenir.

Mme Sinclair : La question de Jean-Pierre Soisson se pose, il est revenu au Gouvernement parce que, nous avait-on dit, il ne gouvernait pas avec les voix du Front national, même si son élection avait été suspectée d'avoir été approuvée et soutenue par les voix du Front national. Or, là, son budget n'a été voté que par les voix du Front national. Jean-Pierre Soisson a annoncé qu'il démissionnerait après les élections législatives.

Première question : aurait-il dû démissionner tout de suite ?

Deuxième question : n'est-ce pas par ces imbroglios politiques que, précisément, les électeurs s'enfuient ?

M. Lang : Le comportement de Jean-Pierre Soisson est clair, il avait indiqué qu'il n'accepterait pas les voix du Front national. Son budget a été adopté grâce aux voix du Front national et il a annoncé sa démission. Sa démission, je le sais, est irrévocable, elle est définitive. Simplement, l'élection du nouveau président aura lieu dans un climat de sérénité à la fin du mois de mars. Puisque vous évoquez Jean-Pierre Soisson, je voudrais en profiter pour dire qu'il est un ministre de l'Agriculture qui se bat avec énergie et passion. Il défend bec et ongles les intérêts des agriculteurs. En ce moment, il se bat pour obtenir l'adaptation de la PAC, en particulier pour obtenir des primes communautaires pour le blé dur ou encore pour obtenir le raccourcissement du délai…

Mme Sinclair : … En somme, le Soisson, ministre de l'Agriculture vous plaît, vous occultez un peu la question…

M. Lang : … Mais non, je vous ai répondu clair et net, pourquoi voulez-vous que je dise autre chose que la vérité ? Sa décision est irrévocable. Il n'empêche qu'il est, par ailleurs, un bon ministre de l'Agriculture qui essaie d'obtenir de la Communauté européenne le raccourcissement du délai de rotation de la jachère, qu'il se bat actuellement pour que le projet de l'accord du GATT soit définitivement rejeté, qu'il prépare des décisions pour multiplier des activités nouvelles dans les campagnes. J'ajouterai, en tant que ministre de l'Éducation nationale, que je me réjouis que nous ayons pu ensemble mettre au point, la semaine dernière, un plan de développement des écoles rurales, en liaison avec monsieur Cormorèche, président de l'Assemblée permanente de la Chambre d'Agriculture. Parmi les bonnes décisions qui ont été prises, une décision de justice, les bourses des enfants d'agriculteurs seront désormais sur le même pied que les bourses des enfants des villes.

Mme Sinclair : Jack Lang, rapidement, Pierre Bérégovoy et son emprunt auprès de Patrice Pelat, votre commentaire : est-ce que cela vous trouble ou pas ?

M. Lang : Absolument pas, et je crois que cela ne trouble pas les Français car trop c'est trop ! Ces campagnes de mise en cause, de calomnie, c'est une affaire privée et qui, en France, peut douter de l'intégrité d'un homme comme Pierre Bérégovoy. C'est un homme qui est intègre et qui vit modestement. Il est pour nous tous un exemple.

Mme Sinclair : Fin de la semaine, avec une actualité en rafale : majoritairement judiciaire, et cela commence par le non-lieu de Christine Villemin.

Mercredi :

"C'est donc un arrêt de réhabilitation totale, c'est un arrêt reconnaissant l'innocence de cette mère". Innocente, forcément innocente, estimant qu'il n'existe aucune charge contre elle, la Chambre d'accusation de la Cour d'Appel de Dijon prononce un non-lieu en faveur de Christine Villemin.

Jeudi :

Soulagement sur le front monétaire. La Bundesbank baisse ses principaux taux d'intérêt d'un demi et un quart de point.

Vendredi :

Non-lieu en demi-teinte pour François Léotard dans l'affaire Port Fréjus.

Haute Cour, retour à la case départ.

Nouvel épisode dans l'affaire Botton, Patrick Poivre d'Arvor est inculpé de recel, d'abus de biens sociaux, il est soupçonné d'avoir bénéficié des largesses de l'homme d'affaires lyonnais.

À quand, ne serait-ce qu'un espoir pour l'ex-Yougoslavie ?

Samedi :

20 à 30 000 personnes défilent à Paris contre le racisme, à l'appel de plusieurs organisations et partis politiques de Gauche.

Cet après-midi, ce sont les enseignants qui marchent dans la capitale. Ils réclament une amélioration de leur salaire et de leurs conditions de travail.

Mme Sinclair : Les enseignants qui marchent dans la capitale, on en a parlé déjà tout à l'heure. On aurait pu aussi ajouter la mort d'Arthur Ashe ce grand tennisman, défenseur des Droits de l'Homme, qui est mort hier soir du sida.

M. Lang : Oui, et peut-être dire et redire aux jeunes qui nous écoutent : "Protégez-vous, il faut que l'amour et la vie l'emportent sur la mort et il y a danger de mort avec le sida". Évidemment, quand on est jeune, on ne croit pas à la mort. C'est le fameux mot que tout le monde connait : "la mort est pour les autres", mais la mort est là. Je supplie les jeunes qui nous écoutent de se protéger.

Mme Sinclair : Il y a des préservatifs dans tous les lycées, maintenant ?

M. Lang : Pas encore, nous en sommes loin mais cela progresse.

Mme Sinclair : On est frappé, Jack Lang, surtout en cette fin de semaine, par le déferlement d'une actualité judiciaire, comme disait Jean-Marie Colombani, hier, dans Le Monde, "cela provoque une sensation d'asphyxie de penser que la vie d'un pays se réduit à une chronique judiciaire".

M. Lang : Oui, nous avons un sentiment très pénible où l'esprit de justice finit par tourner, si j'ose dire, à l'esprit de cirque. Peut-être est-ce dû à l'hypermédiatisation des choses ? D'un côté, il y a un fait positif, c'est que le pays exprime un besoin de justice. Ceci est une bonne chose. Il exprime aussi un besoin d'une justice égale pour tous, c'est aussi une très bonne chose. Il ne doit pas y avoir de privilèges. Ce qui n'est pas acceptable dans la décision prise par la Commission d'instruction de la Cour de cassation dans l'affaire du sang contaminé, c'est que cette Commission a établi une distinction entre les ministres et les autres. Comme vous le savez, Laurent Fabius a refusé d'accepter de bénéficier de ce privilège et a demandé d'être traduit devant la Haute Cour sur une autre base.

Mme Sinclair : À RTL, tout à l'heure, il a demandé que la procédure de comparution devant la Haute Cour soit reprise sur la base d'une incrimination nouvelle. On lui a posé la question : "Accepteriez-vous l'incrimination d'homicide involontaire ?", et il a dit qu'il était prêt à l'accepter.

M. Lang : Je crois qu'il faut relever son courage dans cette circonstance puisqu'il va devoir accepter un chef d'inculpation qui, du coup, sera très grave, mais il a raison. Il ne peut pas y avoir une justice pour les uns, une justice pour les autres, pas de privilège pour les ministres.

Mme Sinclair : Les hémophiles aujourd'hui, Edmond-Luc Henry, notamment dans le Journal du Dimanche, s'élevait contre un texte qui a été voté, d'ailleurs voté par l'ensemble de l'Assemblée et du Sénat, un texte dont il dit : "On savait bien que ce serait de toutes façons prescrit".

M. Lang : On ne le savait pas puisque l'unanimité du Parlement, toutes tendances confondues, avait choisi cette procédure et le Procureur général avait plaidé…

Mme Sinclair : … Requis contre cette prescription Donc, c'était la décision de quelques juges et je crois qu'on reviendra devant le Parlement sur d'autres bases pour qu'il soit clairement établi dans ce pays qu'il ne peut pas y avoir de privilège de justice pour qui que ce soit.

On n'a pas pu parler de tout, Jack Lang, il y avait la mort de deux cinéastes qui vous avait touché, en particulier, celle de François Reichenbach que vous connaissiez bien ?

M. Lang : Reichenbach était un ami d'abord, un fou de vie et un fou de beauté. Il avait, ce qui pour moi est le plus important dans la vie, la fraicheur d'esprit de l'adolescent. Il s'émerveillait de tout, il portait sur les choses et les êtres un regard toujours neuf. Chaque fois qu'il rencontrait quelqu'un, il cherchait en lui ce qui était bon, il extrayait ce qui était bon. Souvent, il me disait : "Rappelez-vous, dans le mot "enthousiasme" qui vient du grec, il y a "le petit dieu" qui sommeille en nous. N'oubliez jamais de réveiller en vous "le petit dieu qui sommeille".

Mme Sinclair : Vous n'oubliez pas, vous ?

M. Lang : Je n'oublie pas et c'est pourquoi, aujourd'hui, demain, après-demain, pensant notamment à François Reichenbach, je continuerai à me battre pour mon idéal.

Mme Sinclair : Je voulais vous montrer ce livre. Alain Juppé vient de faire paraître aux Éditions Grasset un livre qui s'appelle "La tentation de Venise". C'est une chronique sincère, sensible et très bien écrite sur la politique mais aussi sur tout le reste, sur la vie qui va…

M. Lang : … Je l'ai lu.

Mme Sinclair : Peut-être un commentaire ! En tout cas, n'êtes-vous pas saisi par cette tentation de Venise, cette envie, quelquefois, de partir, de faire autre chose, d'avoir une ouverture un peu autre que sur la vie politique elle-même ?

M. Lang : C'est vrai que, de temps en temps, on a envie de s'échapper. Je dois dire que, personnellement, je n'ai pas toujours été ministre et avant d'être ministre j'ai existé, j'ai agi, j'ai bâti et j'ai transformé. Ministre ou pas, je crois qu'il faut continuer à exister, à aimer la vie, à essayer d'en tirer le meilleur et à être fidèle à ses idées. Le livre d'Alain Juppé donne l'image d'un homme plus tendre que je ne l'imaginais.

Mme Sinclair : Dernier livre que je montrerai rapidement, cela s'appelle "Profession, enseignant". Il est publié chez Nathan et c'est un livre qui est à la fois un recueil de définitions par un certain nombre d'enseignants accompagnés de leur photo. C'est assez vivant et assez joli, sur la définition du métier. Métier d'enseignant, on finit par là où on a commencé.

M. Lang : Dans ce livre, je dis en particulier, concluons là-dessus, que les professeurs, nos maîtres, nos maîtres à tous, sont aux avant-postes du Monde. Ils sont l'honneur même de notre société parce que ce sont eux qui éduquent, éveillent et font naître ce feu intérieur dans le cœur de chaque enfant.

Mme Sinclair : Merci Jack Lang. Bonne campagne nationale, bonne campagne dans le Loir et Cher puisque je rappelle que vous êtes candidat…

M. Lang : … Je serai…

Mme Sinclair : … Ce n'est pas sûr ?

M. Lang : Je serai peut-être candidat, mais laissez-moi le temps de me décider et de l'annoncer.

Mme Sinclair : D'accord. Merci à vous.

Dimanche, prochain, je recevrai François Bayrou, Secrétaire général de l'UDF, qui fait partie des jeunes quadras de la politique d'aujourd'hui.

Dans un instant, le journal de 20 heures de Claire Chazal.

Merci à tous.

Bonsoir.