Interview de M. Henri Emmanuelli, ancien député PS et membre du bureau exécutif, à RTL le 13 août 1993, sur la politique gouvernementale notamment en matière de protection sociale et de revenus.

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Média : RTL

Texte intégral

H. Marque : Dans les commentaires sur les déclarations de E. Balladur, on relève trois remarques principales : pas d'autosatisfaction, une grande prudence de jugement, et une confiance dans le soutien de l'opinion. Vous êtes d'accord ?

H. Emmanuelli : Non, il y a ce que E. Balladur dit, et il y a ce qu'il fait. Et l'écart est de plus en plus évident. Il dit par exemple : j'ai réformé les retraites. Or, en fait, il s'est contenté de bloquer le pouvoir d'achat des retraites et de mettre à mal la retraite à 60 ans en allongeant la durée de cotisation. Il dit : j'ai réformé la sécurité sociale. Il s'est contenté de faire un prélèvement sur les assurés. Il nous a dit pendant trois mois : c'est la confiance retrouvée. Or, on a vu ce qu'il est advenu sur le marché des changes, notamment sur le plan monétaire, où aujourd'hui le franc est dans une situation difficile. Il dit : je ne profiterai pas du chômage pour détruire la protection sociale. Mais on a, dans tout le pays, un mouvement de baisse des salaires et de déflation salariale. Et on a en plus en suspens au-dessus de la tête, une réforme du SMIC, dont il dit : je ferai attention, mais qui est quand même à l'ordre du jour.

H. Marque : Mais c'est une situation qui n'est pas particulière à la France, tous les pays sont obligés d'opérer des réductions sur les budgets sociaux et de surveiller la politique des salaires.

H. Emmanuelli : Mais, ce que je trouve regrettable, c'est qu'E. Balladur, au mois de mars, disait : je vais diminuer les cotisations, je vais diminuer les impôts et avec moi on va retrouver la confiance et la machine va repartir. Et il disait d'ailleurs lui-même hier soir, j'avais sous-estimé l'ampleur de la crise. Et il est dommage qu'il ait sous-estimé l'ampleur de la crise en disant que tout cela c'était la faute des socialistes.

H. Marque : Il dit aussi qu'il avait sous-estimé l'ampleur des déficits sociaux.

H. Emmanuelli : Il les a peut-être sous-estimés, mais il fait un emprunt de 100 milliards qui est utilisé à des dépenses qui auraient dû être financées par des dépenses budgétaires, et il aggrave le déficit budgétaire de 100 milliards. Alors je ne comprends pas très bien et je répète : entre ce qu'il dit et ce qu'il fait, il y a un écart monumental. Quand il dit par exemple : je vais réformer l'impôt sur le revenu au profit des classes moyennes. Je suis persuadé que sur les 13 tranches, il va faire sauter la tranche supérieure, que ça va être les catégories de revenus plus élevés qui vont en bénéficier et, pendant ce temps-là, il augmente la fiscalité indirecte à la pompe à essence.

H. Marque : Mais s'il parvient à baisser les impôts à la rentrée, sans réduire la protection sociale, vous le soutiendrez ?

H. Emmanuelli : Réduire la protection sociale en diminuant les remboursements, c'est déjà fait. En faisant ce qu'il a fait sur la retraite, c'est déjà fait. Et avec le mouvement de baisse salariale qu'il y a dans tout le pays, c'est déjà bien parti. Je constate que, pour l'instant, il a augmenté massivement les impôts indirects, c'est-à-dire ceux qui sont payés par les bas et les moyens salaires. Ça a été le cas de la CSG, c'est le cas de la fiscalité indirecte. Et il annonce simultanément qu'il va baisser l'impôt sur le revenu, mais il va le faire en augmentant la fiscalité indirecte. Et c'est ce qu'il y a de plus injuste. Tout le monde sait ça.

H. Marque : Son intention de rester à l'écart de la bataille présidentielle vous paraît-elle sincère et réalisable ?

H. Emmanuelli : Je suis plus intéressé par le fait qu'il nous annonce que, non seulement, le chômage ne va pas diminuer, mais que le seul engagement qu'il prend, c'est de diminuer son augmentation, qu'au fait de savoir s'il est candidat à la présidentielle ou pas. Ça c'est une question qui intéresse davantage messieurs Chirac et V. Giscard d'Estaing que moi, et la majorité des Français à la limite.

H. Marque : Mais ça peut intéresser la gauche aussi, parce que ce que l'on appelait la guerre des chefs à droite a beaucoup aidé F. Mitterrand.

H. Emmanuelli : Mais, je ne spécule pas sur la guerre des chefs ou la division de la droite. Je crois malheureusement que notre pays est confronté à une situation difficile, et que la survie des démocraties repose sur la capacité des hommes politiques à endiguer la montée du chômage ou pas. Et de ce point de vue-là, je suis plutôt inquiet et pessimiste.

H. Marque : Que pense-t-on à gauche des moyens psychologiques de débloquer l'arrêt des dépenses chez les Français et d'essayer de faire repartir la machine des achats ?

H. Emmanuelli : Ce n'est pas un blocage psychologique. Il faut arrêter avec cette plaisanterie ! Si les gens ne consomment pas, c'est parce qu'ils n'ont pas les moyens de consommer. Alors, il y a effectivement une catégorie de Français qui a les moyens suffisamment importants pour constituer de l'épargne, mais ils sont un petit nombre. Regardez l'emprunt E. Balladur, il y a 25 millions de foyers fiscaux, combien ont souscrit ? un million et quelque. Les autres n'ont pas les moyens, n'ont pas d'épargne, pas de revenus. C'est à ceux-là qu'il faudrait donner les moyens supplémentaires. Et au lieu de cela, E. Balladur leur prend 70 milliards sur leur pouvoir d'achat. Moi je ne comprends pas où est le fil directeur de cette politique. Et très franchement, je ne comprends pas où va E. Balladur. Je reconnais le profil d'une politique de droite type, classique, mais je ne vois pas ce qu'il y a de nouveau, et je ne vois pas en quoi ça va nous aider à sortir de nos difficultés.

H. Marque : Que pensez-vous des rebondissements de l'affaire OM-Valenciennes qui semble devenir une affaire Tapie-Mellick ?

H. Emmanuelli : Tout l'été, entre le feuilleton OM et le feuilleton Virgin, je vous assure que je suis bien plus préoccupé par les annonces de licenciements dans mon département et par le chantage sur la baisse des salaires, que par les histoires d'itinéraire, de minutage, ou les histoires de monsieur Virgin qui défit la législation sociale comme si on était au Far West.

H. Marque : Je vous pose la question parce que vous avez déploré la confusion entre le sport et l'argent.

H. Emmanuelli : Oui absolument, et je la déplorerai toujours. Mais je crois qu'on a atteint dans ce pays comme dans toutes les démocraties développées, une confusion entre le sport et l'argent. Mais cela mériterait d'autres solutions qu'un feuilleton épisodique au cours d'un été.