Texte intégral
Anne Sinclair : Bonsoir. Un mois tout juste après le référendum et moins de six mois avant les législatives, les formations politiques sont dans les starting-blocks, suspendues à la grande bataille à venir, ceci dans un climat européen toujours trouble, avec une Amérique, elle aussi, dans l'attente et une morosité économique mondiale qui confine à la crise. C'est dans ce contexte que reçois, ce soir, un homme dont les derniers sondages montrent qu'il a le vent en poupe, président de l'UDF, européen de toujours, voilà dynamisé par une campagne active dont on a dit qu'elle avait été décisive pour le "oui". Valéry Giscard d'Estaing, bonsoir.
Valéry Giscard d'Estaing : Bonsoir.
Anne Sinclair : Avant de parler d'Europe, de conjoncture mondiale et politique, je voudrais vous faire d'abord, brièvement, parler de vous.
Tous ceux qui écrivent sur vous, en ce moment, – je pense par exemple à Catherine Pégard dans Le Point –, constatent que la vie politique et les sondages vous sourient à nouveau et pourtant, si vous me permettez l'expression, chacun sait que vous en avez bavé et que vous avez recommencé tout le parcours politique à la base, depuis Chamalières. Qu'est-ce qui pousse un homme politique à ne jamais renoncer ?
Valéry Giscard d'Estaing : Qu'est-ce qui pousse un homme à jamais renoncer ? C'est l'écrivain grec, Eschyle, qui écrit : "le caractère, c'est la destinée". Je crois qu'il faut penser à son caractère. Mon caractère est fait de ténacité et de passion, cela vous donne l'explication. Si la vie m'avait conduit à avoir une autre activité, cela aurait été pareil.
Anne Sinclair : On a lu vos livres au moment où vous vous êtes interrogé beaucoup sur vous et sur les attaques dont vous étiez l'objet, mais il n'y a aucun moment où avez dit : "Eh puis je renonce, eh puis "non"" ?
Valéry Giscard d'Estaing : Non, naturellement, ont changé, c'est-à-dire qu'au début, après mon échec de 81, j'ai été blessé ou vexé, appelez cela comme vous voulez, déçu… à ce moment-là l'idée qu'on a est une idée courte, c'est-à-dire que c'est une idée pas très sympathique, c'est une idée de revanche, mais après cela, lorsque j'ai repris la vie politique normale, c'est-à-dire les fonctions électives, l'intérêt aux sujets.
Dans ma vie, il y a deux sujets très important : la région, pour moi, qui est l'Auvergne et l'Europe, parce que j'y avais consacré beaucoup de temps et que j'ai choisi, il y a quelques années, de quitter le Parlement français pour aller au Parlement finalement, ce sont deux sujets qui m'ont occupé, intéressé et l'été qui sont venus, au fond, sur le devant de la scène, l'été dernier, avec le référendum.
Anne Sinclair : Tout cela, comme préambule à une émission où je vais vous parler probablement de votre destin mais un petit peu plus tard. Il y a beaucoup de sujets, cette semaine, sur la planche : l'Europe, bien sûr, les États-Unis, la conjoncture mondiale et la politique, on va y venir.
Nous allons commencer, si vous vous voulez bien, Monsieur Giscard d'Estaing, par le début semaine : un début de semaine tragique au Caire, difficile pour l'Europe face aux États-Unis et souriant pour Bill Clinton.
Dimanche : La campagne américaine vit au rythme des débats télévisés.
Lundi : C'était il y a très exactement cinq siècles. Le 12 octobre 1492, mettant le pied sur un petit îlot des Bahamas, Christophe Colomb découvre le Nouveau Monde.
Le Caire, en état de choc. En une minute, un tremblement de terre ébranle la capitale égyptienne.
À Bruxelles, le GATT toujours dans l'impasse.
Monsieur Giscard d'Estaing, il n'y a donc pas eu d'accord avec les Américains, était-ce meilleure solution ? Valait-il mieux pas d'accord qu'un accord dans ces conditions ? La France a-t-elle bien joué ?
Valéry Giscard d'Estaing : Je crois qu'il valait mieux pas d'accord, je crois qu'on a eu raison de refuser l'accord dans les circonstances actuelles. D'abord, nous avions une agriculture traumatisée, nous sortions d'un référendum sortions où agriculture traumatisée, nous sortions d'un référendum où l'agriculture a fait apparaître sa détresse et il y aurait eu un accord du GATT à l'heure actuelle, nous avions vraiment une explosion de désespoir, désespoir qui aurait conduit vraisemblablement à la violence.
Anne Sinclair : Les prétentions américaines étaient réellement inacceptables ?
Valéry Giscard d'Estaing : Telles qu'elles étaient exprimées, elles étaient inacceptables et elles pesaient particulièrement sur la France, je ne veux pas entrer dans le détail. Par exemple, dans les exportations de céréales, cela nous atteignait à hauteur de 11 millions de quintaux, les Allemands, trois, les Espagnols, 0,7… Enfin, c'est vraiment la France qui était concernée directement.
Par contre, il faut faire très attention, vous l'avez dit dans votre Journal, ce qui a, été décidé à Birmingham, c'est qu'il fallait, – j'ai, là, le texte –, aboutir rapidement à un accord GATT global d'ici la fin de l'année, donc le problème n'est pas réglé du tout, et nous avons deux mois, il faut faire très attention, rassembler la Communauté européenne autour de nos positions et pour tâcher d'avoir une position soutenue par l'ensemble des Européens.
Anne Sinclair : Avant la fin de l'année, peut-être avec un nouveau Président ?
Valéry Giscard d'Estaing : Des États-Unis, oui. Mais cela ne changera pas grand-chose parce qu'il faut savoir, on va parler, que, dans la campagne, – on connaît maintenant position de Bill Clinton sur un certain nombre de sujets –, a pratiquement la même position que Bush.
Anne Sinclair : L'agriculture est une petite partie des échanges mondiaux et, en fait, c'est 90 % des temps de discussions, était-ce normal de tout faire dépendre, l'accord sur le commerce mondial, de l'agriculture ?
Valéry Giscard d'Estaing : Ce que vous dites n'est pas tout à fait exact. Il y a eu plusieurs négociations, il y a eu le "Kennedy round", le "Nixon round" et, maintenant, il y a celui-là. Les premiers étaient les produits industriels, nous sommes arrivés à des protections très faibles sur les produits industriels. Que restait-il derrière ? Il restait l'agriculture et les services, et c'est pour cela qu'on parle beaucoup d'agriculture et de services.
Sur les services, nous avons intérêt à l'accord parce que nous sommes un pays, qui, du point de vue des services, a une activité importante, et il reste l'agriculture. La difficulté de l'agriculture, c'est qu'il n'y a pas, vous le savez, de vrai marché mondial, que tous les pays subventionnent d'une manière ou d'une autre leur agriculture et que, dans les pays à haut niveau de vie, il est naturel qu'on soutienne les agriculteurs pour qu'ils aient un niveau de vie comparable aux autres, donc le problème était objectivement difficile.
Je regrette, je dois le dire franchement, la brutalité de la négociation américaine, je crois qu'il fallait rechercher une solution d'intérêts mutuels, je pense qu'on aurait pu espérer la trouver.
Anne Sinclair : La solidarité européenne a joué, mais a-t-elle été sur la brèche ? Alain Duhamel disait : "À chaque fois qu'il y a une pression américaine, on voit la solidarité européenne qui hésite".
Valéry Giscard d'Estaing : Ce n'est pas tellement à cause de la pression américaine, c'est que, – comme je l'ai dit dans la campagne du référendum –, sur ces sujets, nos partenaires ne sont pas d'accord avec nous et beaucoup de nos partenaires sont pour l'ouverture des frontières extérieures de la Communauté.
Anne Sinclair : J'allais vous dire : "Leur solidarité est d'autant plus intéressante"…
Valéry Giscard d'Estaing : C'était une des raisons que j'avais donné pour ne pas casser l'Europe. Supposez qu'on n'ait pas voté "non", ces derniers jours, nos partenaires auraient accepté les demandes américaines. Nous avons un travail de persuasion à faire à l'intérieur de la Communauté pour que les Européens aient une position commune, puis nous avons un travail, nous, Français, à faire pour qu'il y ait une politique agricole française cohérente, continue que nous puissions faire soutenir par nos partenaires.
Anne Sinclair : L'Amérique, on en parlait, Bush paraît mal parti, c'est votre sentiment ?
Valéry Giscard d'Estaing : Je crois qu'on peut dire qu'on connaît le nouveau Président des États-Unis, ce sera Bill Clinton.
Anne Sinclair : Vous êtes d'accord avec les sondages et tout ce que laisse montrer un mouvement de l'opinion américaine.
Valéry Giscard d'Estaing : Qu'ont-ils dit dans leur débat, vous les avez peut-être regardés quoique c'était un peu tard, Bill Clinton a dit : "Il a suffi de changer", Bush a dit : "Il vaut mieux continuer" et Pérot a dit "Je suis différent des deux autres". Le seul message, quand un pays est en grande difficulté avec une économie en très mauvaise situation, c'est : "Il faut changer".
Anne Sinclair : Vous avez vu ce que disaient les caricaturistes américains, c'est que Bill Clinton avait plus de propositions qu'il n'y a de problèmes à résoudre.
Valéry Giscard d'Estaing : Avant les émissions, sa femme lui dit toujours : "Faites attention de ne pas proposer plus de trois mesures", parce qu'après cela les gens ne Vous écoutent plus.
Anne Sinclair : Les États-Unis vont mal, l'économie américaine va mal, êtes-vous d'accord avec la plupart des observateurs qui pensent que les États-Unis paient une décennie de reaganisme ?
Valéry Giscard d'Estaing : Pas exactement, je crois qu'ils paient quelque chose de beaucoup plus long. Lorsque vous êtes une puissance dominante, à partir des années 30 jusqu'à maintenant, vous vous laissez aller.
Regardez, par exemple, le cas de la Grande-Bretagne qui était la puissance dominante du XIXe siècle, ce n'est pas si loin, et, vous avez vu, son économie a commencé à se dégrader à partir du début du siècle, à partir du début de notre siècle et elle est, actuellement, très inférieure à la nôtre.
Les États-Unis se sont laissés aller, ils dominaient ils dominaient le Monde, donc ils ont cru qu'ils pouvaient faire n'importe quelle politique financière, qu'ils n'avaient pas besoin de moderniser beaucoup leurs industries. Je suis frappé de voir qu'ils ont fait des progrès technologiques très inférieurs aux nôtres dans certaines productions. Si vous regardez l'évolution des automobiles américaines, sur dix ans, vous verrez qu'elles ont beaucoup moins évolué que les nôtres, beaucoup moins évolué que les Japonais, donc c'était une crise plus profonde. S'y est ajoutée une erreur du reaganisme, – il y avait des choses positives dans le reaganisme –, qui était de croire qu'un grand pays pouvait vivre avec un déficit budgétaire considérable pendant longtemps.
Ils ont abouti à une situation d'endettement tel, à l'heure actuelle, que, quoiqu'ils fassent, leurs charges de la dette augmentent massivement d'année année et que leur surplus budgétaire passe dans le paiement de leurs dettes. C'est une situation qui est, en effet, difficile.
À l'heure actuelle, vous avez vu qu'ils ont beaucoup baissé leurs taux d'intérêts, ils sont très bas, presque négatifs, c'est-à-dire presque inférieurs à la hausse des prix, et l'économie ne repart pas.
Anne Sinclair : Et pourtant c'est bien fait pour cela.
Valéry Giscard d'Estaing : Cela a été fait pour cela.
Anne Sinclair : Vous avez fait un grand papier dans Paris-Match, cette semaine, où vous dites ; "À la fois, tous les ingrédients d'une aggravation de la crise sont réunis et, en même temps, il y a des cycles économiques. Nous sommes plutôt vers le creux de la courbe et cela devrait remonter d'ici un an". Y a-t-il aggravation ou espoir de rapide remontée ?
Valéry Giscard d'Estaing : Tout d'abord, que s'est-il passe depuis un an et demi. Depuis un an et demi, on a dit partout, dans le Monde, "dans trois mois la reprise est là". Si prenez les déclarations, c'est effrayant, le petit dialogue des déclarations, depuis le début de 91, des dirigeants américains mais aussi des dirigeants européens et français, était de dire : "Au printemps prochain, puis à l'automne prochain, puis au début de l'hiver", etc.
Anne Sinclair : Vous ne l'avez pas cru vous-même ?
Valéry Giscard d'Estaing : Non, enfin, il ne faut jamais croire qu'on est infaillible, mais dans ce domaine je ne l'ai pas cru, je l'ai d'ailleurs dit et écrit.
Je me souviens, j'ai rencontré, aux États-Unis, l'hiver dernier, les bons experts américains qui m'ont dit : "Mais nous aurons une reprise économique mois de juin, dernier, et d'ailleurs c'est ce qui permettra à Bush d'être réélu". Il n'y a pas eu de reprise économique et même, à l'heure actuelle, une certaine aggravation.
Anne Sinclair : Donc, là, vous voyez une aggravation dans le court terme mais une reprise, tout de même, dans un délai qui n'est pas si lointain ?
Valéry Giscard d'Estaing : Malheureusement, pas tout de suite. Nous faisons des calculs et nous avions prévu croissance économique de 93 qui était meilleure que 92, en tout cas, relativement soutenue, et, ces derniers jours, vous avez dû voir paraître partout, à l'OCDE, dans nos propres instituts d'études économiques, nos observatoires, qu'on révise en baisse les chiffres de croissance.
Donc, probablement, nous aurons l'année prochaine, si vous prenez le cas de la France, une croissance de l'ordre de 1 à 1,5 %…
Anne Sinclair : Alors qu'elle est prévue pour 2,1.
Valéry Giscard d'Estaing : Elle était annoncée dans ce budget…
Anne Sinclair : … 2,1 cette année, 2,6 prévus pour l'année prochaine.
Valéry Giscard d'Estaing : 2,6 prévus pour l'année prochaine alors que nous aurons probablement quelque chose entre 1 et 1,5. Or, sur l'emploi, c'est très préoccupant parce qu'on commence à créer des emplois lorsque le taux de croissance de l'économie dépasse un certain chiffres. Alors, on évalue ce chiffre à 2,7 au-dessous, on détruit des emplois, on supprime des emplois. Cela veut dire que, normalement, en 1993, s'il n'y un changement de la situation politique de la France, on aura une aggravation de la situation de l'emploi.
Or, je crois que la France est un peu à bout en matière d'emploi avec ses trois millions de chômeurs et si elle apprend, l'hiver prochain, que des licenciements recommencent, dans tel ou tel secteur, vous aurez, au sein de la population, et on le comprend, une préoccupation et un mécontentement très vigoureux.
Anne Sinclair : Vous dites : "s'il n'y a pas de changement politique en France"…
Valéry Giscard d'Estaing : De changement de politique économique, je voulais dire.
Anne Sinclair : Dans ce même papier, Paris-Match, vous dites : "Aujourd'hui, il faut bien se rendre compte…", et c'est d'ailleurs toute l'analyse de votre papier qui montre la crise mondiale de politique monétaire entre les États-Unis et l'Europe et l'Allemagne, enfin des enjeux qui dépassent l'enjeu français, vous dites : "Aujourd'hui, l'économie a pris le pas sur le politique". La réponse, un changement de majorité politique, en France, avec une autre politique économique, ne paraît-elle pas un cautère sur une jambe de bois, si l'économie mondiale est dans l'état où vous dites ?
Valéry Giscard d'Estaing : Nous sommes solidaires de l'économie mondiale dans une certaine mesure, c'est-à-dire que ne faut nous ne pouvons pas agir contre l'économie mondiale, il ne faut pas croire. Par contre, on peut être un peu au-dessous. On peut être un peu au-dessus.
Dans les années dernières, vous aviez des pays qui étaient au-dessus de l'économie mondiale, la tendance était le Japon et l'Allemagne. Ils ont toujours eu des chiffres meilleurs, des chiffres d'activité meilleurs, des chiffres d'emploi meilleurs, nous étions en-dessous. Ce que nous pouvons espérer, pour la France, ce que nous devrions chercher à obtenir, c'est qu'à nouveau nous nous remettions au-dessus de la tendance mondiale, ce qui était le cas pendant longtemps.
Dans les années 70, la France faisait un peu mieux que les autres, et je vous rappelle que nous nous étions fixés comme objectif de dépasser, par exemple, la Grande-Bretagne, nous l'avons dépassée. Nous nous étions fixés comme objectif d'avoir une croissance un peu plus rapide que les Allemands, nous avons eu une croissance plus rapide que les Allemands…
Anne Sinclair : C'est encore vrai aujourd'hui puisque nous sommes à 2,1, et eux à zéro…
Valéry Giscard d'Estaing : … C'est-à-dire que personne n'a de croissance…
Anne Sinclair : … C'est un tout petit peu mieux.
Valéry Giscard d'Estaing : Un tout petit mieux.
Je trouve que, pour 93 et 94, notre objectif devrait être au-dessus de la tendance mondiale. Pourquoi pourrions-nous le faire ? Parce que nous n'avons pas les mêmes charges que les autres. Nos principaux partenaires concurrents sont les Allemands. Les Allemands ont actuellement à financer la reconstruction de la partie Est de leur pays et cela leur coûte, par an, en terme de budget, 350 milliards de francs, des sommes considérables, nous n'avons pas à faire concurrents et en utilisant mieux notre politique économique, à mon avis, nous devrions avoir des résultats un peu meilleurs que les autres.
Anne Sinclair : Un mot, Monsieur le Président, cette semaine, on a célébré le 500e anniversaire de la découverte de l'Amérique, Christophe Colomb, un film avec Gérard Depardieu, des manifestations, nous l'avons vu, dans le monde entier. Que vous inspire, aujourd'hui, cette célébration ?
Valéry Giscard d'Estaing : Deux choses, mais nous avons du mal à imaginer l'état ou on était quand on ne connaissait pas quelque chose. C'est très difficile, pour nous, d'imaginer l'état mental de nos lointains ancêtres, qui pensaient qu'au-delà de l'océan, il n'y avait rien. Donc, le fait de découvrir tout à coup qu'il y avait un monde, un monde peuplé, avec des habitants, des animaux, des richesses, cela représentait une espèce de changement de dimension de l'univers tout à fait extraordinaire, et naturellement cela a changé et bouleversé l'histoire du monde.
Anne Sinclair : C'est ce que, toutes proportions gardées, la NASA essaie de faire, en essayant de capter des signaux d'ailleurs.
Valéry Giscard d'Estaing : Cela a d'ailleurs été la grande déception quand les hommes sont allés sur la lune, il n'y avait rien…
Anne Sinclair : … C'est sans au-delà s'il y a quelque chose.
Valéry Giscard d'Estaing : Oui, c'est cela. L'autre chose qui est importante, ce sont les Indiens. Cet été, nous sommes allés dans le Navarro Land, c'est-à-dire l'État à la frontière de l'Arizona, le Nouveau Mexico qui est peuplé pratiquement exclusivement d'Indiens, et il est vrai que la découverte de l'Amérique, par nous, les Européens, s'est accompagné d'une attitude vis-à-vis de la population locale qui extrêmement cruelle et extrêmement répressive…
Anne Sinclair : … Et le Prix Nobel accordé cette semaine à Rigoberta Menchu, cette Indienne…
Valéry Giscard d'Estaing : … Est une coïncidence très juste. Nous devons avoir l'idée qu'il y a une responsabilité collective vis-à-vis de cet écrasement de la culture et de l'existence des Indiens d'Amérique qui doivent retrouver leur dignité et leur rôle.
Anne Sinclair : Dans un instant, si vous voulez bien, nous allons voir la suite de l'actualité, le projet de loi anti-corruption et les Prix Nobel de la semaine.
À tout de suite.
Anne Sinclair : Retour à 7 sur 7, toujours en compagnie de Valéry Giscard d'Estaing qui commente une actualité chargée cette semaine. Voilà la suite, le Prix Nobel français, le prix Nobel indien et le projet de loi anti-corruption.
Mardi :
À l'Assemblée nationale, après quatre jours loi d'intenses tractations, les députés adoptent le projet de loi anti-corruption.
Fausses factures, le juge Van Ruybeck peut poursuivre son enquête.
Mercredi :
Dépenses de santé, enfin un accord pour limiter les abus.
Et de deux, après Pierre-Gilles de Gennes, c'est de nouveau un Français qui obtient le Prix Nobel de physique. Georges Charpak est récompensé pour avoir inventé une nouvelle génération de détecteur de particules ultra-performant.
Anne Sinclair : On a parlé du Prix Nobel de la paix, un mot, peut-être, du Prix Nobel de physique. Vous comprenez quelque chose aux travaux de Georges Charpak qui sera, d'ailleurs, ici, la semaine prochaine ?
Valéry Giscard d'Estaing : C'est très bien de l'avoir invité. Heureusement un peu, ce sont des souvenirs lointains de Polytechnique. En un mot, ce que l'on a fait à l'heure actuelle, tout cela est l'analyse des composants ultimes de la matière. On accélère des particules pour bombarder des atomes, ensuite, il sort de ces atomes des petits corps minuscules et il faut observer. On les observait autrefois avec ce qu'on appelait "la chambre à bulles", c'est-à-dire qu'il y avait une espèce d'humidité, comme un brouillard, on voyait des trajectoires. La grande invention du Prix Nobel français, c'est qu'il a trouvé une nouvelle technique qui permet de les observer dans un très petit espace et d'en observer un très grand nombre au bon moment. Donc, il a fait faire des progrès considérables à l'observation et à l'expérimentation de physique des hautes énergies.
Anne Sinclair : Je devrais vous faire venir la semaine prochaine pour l'interroger.
Valéry Giscard d'Estaing : Il en parlera beaucoup mieux que moi
Anne Sinclair : Le projet de loi "anti-corruption". Il y avait un amendement sur lequel vous vous êtes abstenu et puis, sur l'ensemble du projet, vous avez voté contre ? Vous avez trouvé que ce projet de loi n'était pas nécessaire ?
Valéry Giscard d'Estaing : Non, cela ne sert à rien, c'est un coup d'épée dans l'eau. La corruption, ce n'est pas cela du tout. On a voulu réglementer les dépenses électorales des élections législatives, alors on dit : "Il ne faut pas que les députés dépensent plus de 400 000 francs, 500 000 francs, cela dépend des circonscriptions, puis on règle la façon dont ils pourront trouver l'argent pour cela", ce n'est pas du tout de la corruption. Les gens font un petit journal électoral, ils font des affiches, ils font des réunions…
Anne Sinclair : Il y a une telle débauche d'argent habituellement que les gens ont l'impression…
Valéry Giscard d'Estaing : … Mais ce n'est pas, là, la corruption.
Anne Sinclair : Qu'on trouve de l'argent partout.
Valéry Giscard d'Estaing : Oui, mais il ne faut pas tromper les gens. Qu'est-ce que la corruption ? C'est le fait qu'à l'heure actuelle vous avez des gens qui ont un pouvoir, vous décidez un grand marché, une grande exportation, un grand accord, et qui se font payer, soit eux, soit leurs collaborateurs, soit des hauts fonctionnaires. Ils ne se font pas payer par les élections locales, ils sont payés sur des comptes en Suisse, dans les Caraïbes, etc. et ils se font payer des sommes qui n'ont aucun rapport avec ce dont on a discuté à l'Assemblée nationale.
Le personnel politique français, électif, est relativement honnête, il était traditionnellement honnête, ce n'est pas là qu'est la corruption. On désigne du doigt des gens qui vont dépenser 400 000 francs pour une campagne électorale, ce qui est très peu, – Clinton, Bush dépensent des millions de dollars – et, pendant ce temps, on ne s'occupe pas de la corruption, c'est-à-dire du fait qu'en France, à l'heure actuelle, il y a des décisions qui sont prises et qui sont payées.
Anne Sinclair : La justice, théoriquement, doit faire son œuvre.
Valéry Giscard d'Estaing : Elle doit faire son œuvre et, à mon avis, ce qu'il faut faire, c'est rechercher ceux qui pratiquent la corruption et créer un service spécial de lutte contre la corruption et les abus financiers. Un service judiciaire, de police judiciaire comme on a créé un service spécial de lutte contre le terrorisme, et c'est beaucoup plus, dans des comptes ailleurs, en Suisse ou dans les paradis fiscaux, qu'on découvrira, hélas, la contrepartie de la véritable corruption en France.
Anne Sinclair : Question posée par la SOFRES pour 7 sur 7 aux Français, cette semaine, qui sont en gros d'accord avec vous.
L'Assemblée nationale a examiné cette semaine, Le projet de loi anticorruption. Avez-vous le sentiment que ce texte va contribuer à moraliser la vie publique ou qu'il ne la moralisera pas ?
Va contribuer à moraliser la vie publique : 26 %.
Ne la moralisera pas : 55 %.
Sans opinion : 19 %.
Ce qui est intéressant, c'est de voir que, que ce soit à Gauche Ou que ce soit à Droite, les chiffres sont à peu près les mêmes :
29 % à Gauche pensent que ce projet contribuera à moraliser.
23 % à Droite.
56 % à Gauche pensent que cela ne moralisera pas.
62 % à Droite.
Donc, c'est un scepticisme également partagé.
Valéry Giscard d'Estaing : Le projet de loi Rocard de 1990 était un projet raisonnable et ce n'est pas en changeant ce projet qu'on va traiter le vrai problème de la corruption. Puis il faudrait que la justice soit tout de même égale pour les puissants et pour les faibles. À l'heure actuelle, dans ces affaires de corruption, on voit bien qu'on traite des sujets qui sont des petits sujets et qu'on ne traite pas les grands sujets. C'est la fable de La Fontaine : "Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir".
Anne Sinclair : Autre sujet, cette semaine, scandale du sang contaminé. Le bureau de l'Assemblée a repoussé la demande de réunion de la Haute Cour pour juger les ministres qui étaient en charge à l'époque.
Vous-même, vous étiez favorables à ce que Georgina Dufoix et Edmond Hervé soient en effet traduits devant la Haute Cour, pas Laurent Fabius. Est-ce que la décision du bureau de l'Assemblée nationale est une bonne décision ou la regrettez-vous ?
Valéry Giscard d'Estaing : C'est une mauvaise décision, la Constitution, dans son article 68, traite du problème de la responsabilité des ministres. Pour des raisons anciennes qui ne sont plus adaptées à l'heure actuelle, les ministres ne vont pas devant la Justice ordinaire, ils vont devant la Haute Cour lorsqu'ils sont soupçonnés d'avoir commis un crime ou un délit. La question était de savoir si ces ministres étaient responsables et donc pouvaient être soupçonnés d'avoir commis un crime ou un délit ? Or, ils ont dit, eux-mêmes, qu'ils étaient responsables au cours du procès ordinaire, – vous vous souvenez de la phrase célèbre –, c'est-à-dire qu'ils étaient au courant et qu'ils avaient le pouvoir de modifier certaines des décisions qui étaient prises. Donc, normalement, ils devraient être jugés…
Anne Sinclair : … Cela veut dire qu'ils assumaient les responsabilités de leur département ministériel…
Valéry Giscard d'Estaing : … Exactement, ils devraient être jugés. "Jugés" ne veut pas dire qu'ils auraient été nécessairement condamnés, l'autre acquitté, j'en sais rien ? Mais l'idée qu'ils ne seront même pas jugés, alors que la Constitution prévoit non pas du tout l'immunité, mais prévoit qu'ils ne sont pas jugés par les tribunaux ordinaires mais par la Haute Cour, il convenait que la Haute Cour les juge.
Anne Sinclair : Il y a, là, un problème, c'est que la Haute Cour juge d'une responsabilité pénale, or, pour la première fois, une responsabilité pénale s'appliquerait à des actes que les intéressés n'avaient pas directement commis. Tout le problème n'est-il pas la responsabilité politique ? Et qui juge une responsabilité politique ? Sinon les citoyens ?
Valéry Giscard d'Estaing : Non, non, il ne faut pas confondre les mots, cela n'existe pas la responsabilité politique, ça, ce sont des vieux mots. Pourquoi voulez-vous que la responsabilité politique soit différente de la responsabilité d'un chef d'entreprise ? Si un chef d'une grande entreprise pharmaceutique, par exemple, mettait sur le marché un produit dont il saurait lui-même qu'il est dangereux pour santé publique, il serait condamné.
Anne Sinclair : C'était tout le débat.
Valéry Giscard d'Estaing : Si donc un ministre laisse faire, en le sachant, de la part de ses services ou de quelque chose qui dépend de lui, une action qui est dangereuse et même mortelle pour la santé publique, il est responsable de la même manière. Il n'y a pas une responsabilité "politique", c'est la même responsabilité.
Anne Sinclair : Cela dit, vous la limitez, puisque I'UDF proposait la traduction de Georgina Dufoix et d'Edmond Hervé et pas de Laurent Fabius, donc vous dites : "À un certain moment, la responsabilité doit s'arrêter" ?
Valéry Giscard d'Estaing : Comme dans toute société, c'est-à-dire qu'il faut chercher le niveau de responsabilités et il semble que, dans cette affaire, – je n'en suis pas un spécialiste mais elle fait l'objet de beaucoup d'études –, les ministres étaient au courant, c'est-à-dire qu'ils avaient les deux éléments de responsabilité qui sont de savoir ce qui se passe et d'avoir le pouvoir de prendre une décision, il semble que le Premier ministre n'était pas dans une situation.
Anne Sinclair : En cette période où on parle de morale, corruption, je voudrais simplement rappeler que, cette semaine, on va fêter le 10e anniversaire de la mort de Pierre Mendes-France, – je montrerai peut-être des livres la semaine prochaine –, je voudrais signaler le numéro spécial du Nouvel Observateur, excellent numéro avec des articles de Lacouture, Rocard, Delors, Maurice Duverger sur : "Mendes-France et la morale en politique".
Venons-en, si vous voulez bien, à la politique proprement dite. Cette semaine, sondage BVA dans Paris-Match où l'on voit que 42 % des Français sont contre la cohabitation. On a eu le sentiment que vous aviez été pour, que vous aviez durci votre position en disant : "Il y a des conditions dans l'exercice de la cohabitation", envisagez-vous de convaincre les Français qui sont contre que c'est une bonne solution ?
Valéry Giscard d'Estaing : Je pense qu'il ne faut pas se placer sur le terrain du débat sur la cohabitation, c'est-à-dire que c'est un débat théorique et notre Constitution, à partir du moment où elle prévoit des délais différents pour l'Assemblée nationale et pour le Président de la République, crée la situation de cohabitation. Donc le débat théorique sur la cohabitation, laissons-le de côté.
Ayons un débat pratique qui est de savoir, que va-t-il falloir faire après mars prochain, c'est-à-dire après les élections législatives ? J'ai beaucoup réfléchi aux différentes hypothèses, à ce qui pouvait se traduire et la question à laquelle je voudrais que nous essayons de répondre est : Est-il possible à un Gouvernement, après mars prochain, de redresser la situation politique de la France dans les circonstances actuellement prévisibles ? Et, j'ai abouti à la conclusion que "non", que ce n'était pas possible parce que, pour pouvoir réussir, il faut avoir trois éléments :
1. Il faut avoir la durée.
Vous savez que la Ve République a été faite pour rétablir la durée dans la vie politique française. Si vous prenez ce qui se passe en 92, entre avril 92 et avril 93, la France va changer trois fois de Premier ministre. Elle aura eu Edith Cresson, Pierre Bérégovoy et un nouveau Premier ministre à la fin du mois de mars prochain, trois fois en un an. Prenez l'Allemagne fédérale, elle vient de célébrer le dixième anniversaire du Gouvernement d'Helmut Khôl.
Anne Sinclair : Mais la cohabitation, comme Vous le disiez, vous-même, suppose toujours un délai plus court que le fonctionnement normal des institutions.
Valéry Giscard d'Estaing : Il faut :
1. La durée. Car si vous voulez redresser la situation de la France, il faut un minimum de durée. Nous parlions tout à l'heure de la gravité de la crise, des trois millions de chômeurs, pensez que le nouveau Gouvernement pourrait faire qu'un seul budget et qu'assumer une rentrée la scolaire, c'est tout. Pensez-vous qu'il peut redresser situation du pays ? Donc, première condition, la durée.
2. Il faut que le Président de la République soit neutre dans une situation pareille. Il serait souhaitable naturellement qu'il appuie la politique du redressement, mais il faudrait au moins qu'il soit neutre, alors je vous rappelle sa déclaration de 1985, il avait dit : "Je ne serai pas inerte".
3. Pour pouvoir réussir, il faut que la situation ne soit pas trop grave, et il faudra, pour cela, établir un état des lieux.
La première chose à faire sera de savoir quelle est la situation réelle de la France ? Quel est le nombre des personnes sans emploi en France ? On nous dit : "Trois millions", je me demande s'il n'y en a pas plus ? Parce que compte-t-on toutes les personnes qui sont dans des circuits de formation et qui, malheureusement, ne débouchent pas sur des emplois ? Il faudra établir l'état financier des lieux, quel est le montant de la dette publique de la France et quel est l'état réel du déficit ? Parce que nous avons vu, le déficit, dans l'année, être multiplié par deux. On nous annonce des chiffres pour 1993, mais quels seront les chiffres exacts ?
Il faut donc trois conditions :
1. La durée.
2. Un Président de la République qui soit au moins neutre.
3. Une situation qui ne soit pas trop grave.
Or, à l'heure actuelle, quand on regarde ces conditions, je pense qu'elles ne sont pas réunies.
Anne Sinclair : Ce qui veut dire très pratiquement, et cela est assez nouveau ce soir, qu'aujourd'hui, dans les conditions qui sont celles qu'aujourd'hui, si les mêmes conditions réunies en mars 93, il ne faut pas que la Droite aille gouverner, même si elle a 350-400 députés.
Valéry Giscard d'Estaing : Tout d'abord, c'est une décision collective, je ne dis pas du tout que c'est moi qui vais décider pour les autres…
Anne Sinclair : … Votre position est celle-là.
Valéry Giscard d'Estaing : Si les conditions étaient les conditions actuelles, voilà la position que je défendrais, parce que je ne souhaite pas pour la France qu'on trompe l'opinion sur la possibilité d'un redressement.
Comme il y aura des élections, moins de deux ans plus tard, imaginez que la Gauche ait échoué en 1993, – ce que les gens vont dire probablement en mars prochain –, imaginez que le Centre droit échoue entre 93 et 95, que reste-t-il à la France de raisonnable ? Donc, il faut que nous agissions si nous avons des chances raisonnables…
Anne Sinclair : … Vous craignez que le scénario de 86 ne se reproduise, parce qu'il y avait eu exactement la même chose, il y avait eu cohabitation en 86, deux ans après, il y avait les présidentielles.
Valéry Giscard d'Estaing : Oui, il peut y avoir une autre solution qui est le désespoir parce que dans l'état d'esprit de l'opinion que nous venons de voir, par exemple, dans le référendum, – j'ai été frappé par le nombre des "non" au référendum, très élevé –, c'était une expression de désespoir ou de refus. Supposez que la Gauche échoue et laisse trois millions de chômeurs et un endettement public important et que, un an et demi plus tard, parce que la campagne présidentielle commencera dès l'automne 94, ce Gouvernement aura un an et demi pour travailler et qu'il laisse une situation dans le même état, vous risquez d'avoir, en France, une situation très dangereuse du point de vue de l'opinion publique. Donc, il faut avoir les conditions du succès.
Anne Sinclair : Qu'est-ce qui se passe pratiquement ? La Droite est majoritaire à l'Assemblée, imaginons, 350-400 députés, que se passe-t-il ? Elle refuse, si elle vous suit, si ce raisonnement est partagé, de constituer un Gouvernement ? Elle fait, comme disait Jacques Chaban-Delmas, la grève des Premiers ministres, comment ça se passe ?
Valéry Giscard d'Estaing : Non, si on partage cette analyse, il nous reste plusieurs mois pour changer cette situation, et je ne dis pas que la situation du mois de mars sera la situation de la fin d'octobre…
Anne Sinclair : … Qui peut changer cette situation ?
Valéry Giscard d'Estaing : Essentiellement le Président de la République.
Anne Sinclair : En faisant quoi ?
Valéry Giscard d'Estaing : D'abord, il l'a dit. Je vous ai apporté ce texte, parce que les textes sont très forts, il faut toujours se les rappeler et les lire tels qu'ils sont. François Mitterrand s'est exprimé il y a moins d'un an, le 11 novembre 1991…
Anne Sinclair : … C'est sur la Cinq, avec Jean-Pierre Elkabbach.
Valéry Giscard d'Estaing : Vous connaissez cette émission. Il a dit exactement ceci : "Je ne partirai pas sans avoir modifié les institutions ou du moins sans avoir saisi le Parlement et les Français des modifications que j'estime nécessaires. Je pense que le meilleur moment pour le faire serait dans le deuxième semestre 1992, c'est-à-dire après les élections régionales pour que cela n'interfère pas avec elles mais avant la nouvelle législature. Comme cela, toutes les cartes seront sur la table et on saura de quoi on parle". Il a ajouté : "Il y aura des mesures qui relèveront du référendum et d'autres mesures qui relèveront du vote parlementaire, le tout sera soumis au peuple ou au Parlement entre les élections régionales et la fin de l'année 1992". Nous y sommes.
Donc le Président de la République a des projets, il l'a dit, il n'a pas parlé à la légère, certainement, le 11 novembre dernier. Il a indiqué le bon moment pour le faire, c'était la fin 92, nous y sommes…
Anne Sinclair : … Quand il a dit : "Je ne partirai pas", cela peut-être jusqu'en 95, mais quand il indique la date…
Valéry Giscard d'Estaing : … Il indique la date.
Anne Sinclair : Vous dites : "Il est tenu"…
Valéry Giscard d'Estaing : … Parlons de l'UDF, nous sommes un Mouvement, constitutionnaliste, nous respectons les règles du jeu en France et notre objectif n'est pas de dire: "Il faut faire partir le Président de la République", je dis : "Il faut établir un bon calendrier politique pour la France qui permette de conduire son redressement avec des chances raisonnables de succès.
Anne Sinclair : Si je vous ai bien compris, les cartes sont entre les mains du Président de la République qui doit mettre sur la table une réforme constitutionnelle, comme il en a parlé il y a un an, et cette réforme constitutionnelle pourrait modifier les donnes… pourrait modifier les donnes, soyons clairs, ce n'est pas sur le rôle du Parlement, ce n'est pas sur le rôle des institutions judiciaires…
Valéry Giscard d'Estaing : … C'est également sur le rôle du Parlement, mais enfin…
Anne Sinclair : … Ce n'est pas sur le Conseil supérieur de la magistrature, c'est sur la durée du mandat du Président de la République.
Valéry Giscard d'Estaing : Cela pourrait être sur la durée du mandat du Président.
Anne Sinclair : Vous avez entendu Pierre Bérégovoy, l'autre jour, à 7 sur 7, enterrer l'idée du quinquennat et dire : "Qu'il était favorable, ainsi Président de la République, à un septennat non renouvelable".
Valéry Giscard d'Estaing : Écoutez, soyons sérieux, on ne va pas lancer toutes les idées les plus inattendues.
Dans une autre déclaration, c'était en 1985, avant la cohabitation, François Mitterrand parlant sur le sujet du quinquennat a dit : "Le quinquennat était proposé par Georges Pompidou, il est approuvé par Monsieur Giscard d'Estaing et je l'approuve moi-même" donc l'affaire du quinquennat, tout le monde l'approuve, la question est de savoir si on le fait ? Si on le fait d'une façon réfléchie, d'abord, il n'y a pas un effet immédiat, contrairement à ce que les gens croient, parce que les cinq ans du Président Mitterrand…
Anne Sinclair : … C'est mai 93.
Valéry Giscard d'Estaing : C'est au mois de mai 93 et il permet, éventuellement, de remettre un calendrier normal dans la vie politique de la France, parce que, quelle est la bonne situation en France ? C'est lorsque l'élection présidentielle a lieu avant l'élection législative et lorsque, après ces deux moments, on a cinq ans pour travailler parce qu'à ce là on a une chance de redresser la situation du pays.
Lorsque vous prenez la situation du chômage, des institutions sociales, du système éducatif, de notre fiscalité, de l'aménagement du territoire, ce n'est pas en un an et demi qu'on va traiter ces problèmes, alors, je souhaite qu'on rétablisse le calendrier politique de la France et la responsabilité du Président de la République et que cela permettre, à ce moment-là, de conduire, avec des chances sérieuses de succès, le redressement du pays.
Anne Sinclair : Vous demandez, aujourd'hui, si le de la République Président vous pressentait ministre, ce que vous répondriez n'a pas de sens ?
Valéry Giscard d'Estaing : À l'heure actuelle, cela n'a pas de sens et, d'ailleurs, laissons de côté, dans cette période, les questions de personnes. Je dirais, c'est assez petit de regarder le redressement de la France ? Je vous l'ai dit : "Dans les conditions actuelles, je ne le pense pas".
Anne Sinclair : La SOFRES a pourtant posé la question aux Français : si l'UDF et le RPR gagnent les élections législatives, pensez-vous que ce serait une bonne chose que Valéry Giscard d'Estaing devienne Premier ministre ?
Une bonne chose : 39 %.
Pas une bonne chose : 42 %.
Sans opinion : 19 %.
Donc, une différence assez légère, mais les sympathisants UDF et RPR qui est l'électorat qui vous intéresse très directement :
Une bonne chose : 56 %.
Pas une bonne chose : 39 %.
Donc, Vous êtes très largement souhaité dans l'électorat UDF-RPR comme un éventuel Premier ministre. Cela ne change pas votre point de vue ?
Valéry Giscard d'Estaing : Non, cela ne change pas mon point de vue. C'est sympathique, mais cela ne change pas mon point de vue. J'insiste…
Anne Sinclair : … C'est important parce que c'est très nouveau ce soir, c'est un élément nouveau de la vie politique française.
Valéry Giscard d'Estaing : Nous sommes dans une situation de crise économique, de crise morale, de désarroi des Français que j'ai vécu pendant toute la campagne du référendum l'été dernier et qui a abouti à ces 49 % de "non". Dans une telle situation, il faut agir si nous avons des chances raisonnables d'aboutir au redressement du pays. Je souhaite que le Président de la République prenne les initiatives qui permettent d'en réaliser les conditions.
Anne Sinclair : Dans un livre qui sort cette semaine publié chez Fayard, Édouard Balladur en avait dit un mot, il y a trois semaines, quand il était venu ici, un dictionnaire de la réforme qui égrène un certain nombre de différents mots savoureux de notre vie politique, dit : "Constitutionnellement possible, la cohabitation est politiquement inconfortable, pourtant la France ne pourra attendre", il a le même diagnostic que vous, c'est-à-dire qu'il faut faire des choses, mais il a dit pour cela : "Il faut sans doute aller gouverner" ?
Valéry Giscard d'Estaing : Il faut faire des choses avec des chances raisonnables de réussite.
Anne Sinclair : L'Union de l'Opposition, un mot tout de même, on a l'impression que tout le monde crie : "Union, Union", Alain Juppé proposait de relancer l'Union de l'Opposition hier, Jacques Chirac, aujourd'hui, devant les jeunes du RPR à Port-Marly demande qu'il y ait un projet de Gouvernement, seulement personne ne parle de calendrier, personne ne fixe les éléments de ce programme, on a l'impression, au contraire, que chacune des formations de l'Opposition court pour elle en essayant d'engranger le plus grand nombre de députés possible aux prochaines législatives ?
Valéry Giscard d'Estaing : II y a eu une secousse, il ne faut pas raconter d'histoires, c'était la secousse du référendum qui a été forte. D'abord, elle nous a beaucoup occupés, ensuite, elle a divisé nos formations dans une certaine mesure, elle a divisé nos formations à l'intérieur et puis un peu entre-elles, mais c'est derrière nous maintenant. Il faut se remettre au travail et je peux vous dire que chaque fois que j'en parle avec le secrétaire général de François Bayrou, je lui dis : "Avez-vous vu Juppé ? Est-ce que les choses avancent ?" et ainsi de suite. Nous sommes non pas pour l'Union théorique, bien sûr, nous sommes pour l'Union pratique…
Anne Sinclair : … Mais c'est à cinq mois des élections et il n'y a pas encore de plate-forme commune.
Valéry Giscard d'Estaing : Attention, il y a deux choses à faire :
Il y a les candidatures communes. Je vous rappelle que, dans notre accord sur les primaires, il est prévu qu'il y ait des candidats communs pour les élections législatives, c'est-à-dire dans cinq mois. Alors, il faut se possible sur ces candidats communs.
Anne Sinclair : 100 à 120 primaires, comme avait l'air de dire Alain Juppé, vous ne trouvez pas que c'est beaucoup ?
Valéry Giscard d'Estaing : C'est beaucoup. Dans notre texte, que la règle, ce sont les candidats communs et qu'il peut y avoir quelques exceptions, on verra bien quelques exceptions, mais 120 sur 560, ce n'est pas quelques exceptions, donc il faut au contraire aboutir à des candidats communs, sauf des cas particuliers, il peut y en avoir quelques dizaines au maximum pour des situations locales.
Deuxièmement, avoir des propositions de Gouvernement. Je crois que le programme ne correspond plus à l'attente des Français, je crois que catalogue, ils n'en veulent plus, donc quelques propositions, qu'est-ce qui sera différent ? Et si on avait eu du temps, j'aurais répondu à votre question : Qu'est-ce différent ? J'espère qu'on le fera un jour.
Anne Sinclair : Dernière question là-dessus, Jacques Chirac demande aussi que, dans l'optique de l'Opposition, soient relancés les primaires présidentiels…
Valéry Giscard d'Estaing : … Il n'y a pas de problème…
Anne Sinclair : … Vous êtes d'accord là aussi, prêts à vous rencontrer là-dessus ?
Valéry Giscard d'Estaing : Tout à fait, nous jouerons la règle du jeu, bien sûr.
Anne Sinclair : Dernière partie de la semaine, Birmingham, Willy Brandt, Gorbatchev.
Jeudi :
À Birmingham, les douze se serrent les coudes.
Samedi :
Le Monde entier rend hommage à Willy Brandt.
Anne Sinclair : Birmingham. Avez-vous été déçu, Monsieur le Président, ou est-ce déjà bien d'affirmer la nécessaire avancée à Douze vers l'Union économique et monétaire ?
Valéry Giscard d'Estaing : Birmingham, c'est un coup pour rien. J'ai apporté le relevé des décisions, il n'y a rien et c'est même en recul…
Anne Sinclair : … Un état d'esprit.
Valéry Giscard d'Estaing : Lorsque le Conseil européen s'était réuni la fois d'avant, c'était à Lisbonne, le 25 et 26 juin, ils avaient dit : "Le Traité de Maastricht devra entrer en vigueur, en tout état de cause, le 1er janvier 1993", maintenant, il n'y a plus de date, c'est fini. Donc, je peux vous dire que le Traité de Maastricht n'entrera pas en vigueur le 1er janvier 1993.
Anne Sinclair : … C'est la faute à qui ? À une volonté politique des Douze ?
Valéry Giscard d'Estaing : … À une volonté politique des Douze. Ils nous disaient, au mois de de juin : "Après le référendum danois et avant le référendum français". Le référendum français ayant dit "oui", cela aurait dû plutôt confirmer l'entrée en vigueur, or, la date a disparu.
Anne Sinclair : Précisément, avant Maastricht, on nous avait dit : "Le oui français va donner un coup de fouet formidable à l'Europe" et que voit-on ? Une Europe frileuse, malade, presque, comme disait Alain Genessa dans Journal du Dimanche aujourd'hui.
Valéry Giscard d'Estaing : Nous l'avons dit pendant la campagne, là aussi, c'est une Europe qui n'arrive plus à prendre des décisions. Autre caractéristique, Birmingham. Vous avez deux monnaies qui sont sorties du système monétaire européen, la livre et la lire, on n'en dit pas un mot. Vont-elles revenir ? Quelles sont les conditions ? Pas un mot. Et quant au principe de subsidiarité, c'est-à-dire l'idée que l'on va mieux répartir les compétences entre la Communauté et les États membres, on recule.
Dans son intervention au Parlement européen, Jacques Delors était en retrait, dans ce domaine, par rapport à ce qui a été dit pendant la campagne. Pendant la campagne, tout le monde a expliqué : "On va appel au principe de subsidiarité, cela va permettre de rendre les décisions européennes plus proches des citoyens"…
Anne Sinclair : … C'est un principe qui ressort de Birmingham de dire : "C'est cet état d'esprit-là qui doit être toujours en priorité".
Valéry Giscard d'Estaing : C'est cela, on le dit et il n'y a rien de concret. Je pensais qu'on allait tirer les leçons du référendum français, parce que le référendum français sera seul référendum dans un grand pays, il est probable que, dans les autres pays, on aurait eu des résultats voisins, c'est-à-dire que les gens auraient dit la même chose : ils veulent savoir qui sera compétent pour traiter leurs problèmes.
Anne Sinclair : Vous dites : "Il faut faire une liste de la compétence de la Communauté"…
Valéry Giscard d'Estaing : … Oui, mais on refuse de le faire.
Anne Sinclair : Mais c'est assez compliqué…
Valéry Giscard d'Estaing : … Non.
Anne Sinclair : Parce qu'il y a des compétences exclusives à l'un et à l'autre, des compétences partagées…
Valéry Giscard d'Estaing : C'est un peu compliqué, mais les gens ont besoin de le savoir sinon. Uni jour ou l'autre, le problème se reposera. Qui est compétent pour traiter du problème des régimes de retraites ? Est-ce la Communauté, est-ce la France ? Il faut le dire. Qui est compétent pour traiter des régimes de protection sociale ?
Anne Sinclair : À l'heure actuelle, le social est plutôt du domaine des États, il n'est pas prévu par Maastricht.
Valéry Giscard d'Estaing : Qu'on le dise. Enfin, il y glissement possible qui explique d'ailleurs la réserve des Danois. Qui sera compétent pour l'exercice pratique du droit de chasse ? C'est un problème qui a soulevé le Sud-Ouest de la France, il faut le dire. Or, à l'heure actuelle, moi, j'espérais que, dans le sillage du référendum français, On clarifierait les compétences et jusqu'à présent ce qui a été dit à Birmingham reste, malheureusement, extrêmement flou.
Anne Sinclair : Vous avez de l'espoir pour le Sommet d'Edimbourg ?
Valéry Giscard d'Estaing : J'espère, il va falloir travailler.
Anne Sinclair : On arrive près de la fin de cette émission, je vais tout de même vous poser une question. La semaine dernière, Madonna était ici sur ce plateau, je lui ai annoncé votre venue pour cette semaine, je lui ai demandé si elle vous connaissait, elle m'a dit : "Je connais Jacques Chirac parce qu'il m'a invité à prendre le thé, mais Valéry Giscard d'Estaing ne m'a jamais invité à prendre le thé", je voulais savoir si vous alliez réparer cette grave injustice ?
Valéry Giscard d'Estaing : Injustice, Vous allez un peu loin, là.
Figurez-vous que j'ai regardé votre émission, j'étais chez des amis, je n'ai pas regardé tout le monde mais je l'ai tout de même vue. Je l'ai trouvée sympathique, intelligente et généreuse et j'ai vu qu'à la fin vous lui posiez la question d'une invitation, je suis prêt à l'inviter à prendre le thé. Vous lui transmettrez cette invitation, mais pour tout vous dire, je ne pense pas que ce soit sa tasse de thé.
Par contre, je peux dire quelque chose sur vous, vous dites quelque chose sur moi. Je vous ai regardé toutes les deux et c'était une espèce de débat à front renversé, parce que celle qui avait le plus de charme, c'était vous et celle qui réfléchissait le plus avant de répondre, c'était elle.
Anne Sinclair : C'est à elle à qui on posait les questions.
Une dernière question, Monsieur le Président, pour terminer comme on a commencé sur vous et sur votre destin : serez-vous candidat à la prochaine présidentielle, à la présidence de la République ?
Valéry Giscard d'Estaing : Il est tout à fait naturel que vous me posiez cette question. Je n'ai pas encore pris ma décision parce que je ne connais ni le moment, ni les circonstances, mais je peux déjà vous dire deux choses : si je suis candidat, je ne serai candidat que pour une durée limitée à cinq ans, quels que soient les textes en vigueur à ce moment-là, et, d'autre part, je donnerais à ma candidature un double objectif : le premier, c'est de permettre à la France et aux Français de tirer avantage pour eux-mêmes l'Union de l'Europe, dans la ligne de ce que j'ai dit cet été et pendant la campagne au référendum. Et pour cela, il y a beaucoup d'initiatives à prendre et il y aura beaucoup à faire ; le deuxième sera de faciliter l'arrivée dans la vie publique française d'une nouvelle génération de responsables. Quand je dis : "nouvelle génération", ce n'est pas uniquement l'âge, c'est une autre façon de raisonner, une autre façon d'agir, une envie de résoudre les problèmes et pas seulement le désir d'obtenir des places.
Anne Sinclair : Je résume, vous n'avez pas pris votre décision mais, – et ce "mais" est assez argumenté –, si jamais vous la preniez d'être candidat, vous faciliteriez une nouvelle génération, vous seriez candidat que pour cinq ans et vous traduiriez l'Europe dans des termes qui concernent tous les citoyens.
Valéry Giscard d'Estaing : Qui concernent l'amélioration des conditions de vie des Français et de la France.
Anne Sinclair : Chacun qui vous entend ce soir a le sentiment que vous y avez réfléchi au-delà de la réponse spontanée.
Valéry Giscard d'Estaing : Je ne savais pas que vous me poseriez une question sur Madonna, mais je me doutais bien que vous me poseriez une question sur la présidence de la République.
Anne Sinclair : Cinq ans, cela veut dire que si vous vous présentiez, vous engageriez, si vous étiez élu, à faire immédiatement adopter le quinquennat, pour autant qu'il ne l'ait pas été entre-temps ?
Valéry Giscard d'Estaing : Deux choses : La première, c'est de faire adopter immédiatement le quinquennat. La seconde, c'est de ne pas souhaiter rester plus de cinq ans parce que je crois qu'il y a des moments de la vie où il faut faire la chose pour réaliser certains objectifs qu'on se fixe à soi-même et une fois que les objectifs sont atteints, il ne faut pas chercher à s'imposer plus longtemps. Donc, ce sera une décision à la fois constitutionnelle et personnelle.
Anne Sinclair : Pour le coup, c'est cinq ans non renouvelables ?
Anne Sinclair : Merci Monsieur le Président, merci des réponses très politiques et très fortes que vous nous avez faites dans cette émission.
Je vous donne rendez-vous jeudi soir pour Le point sur la table, à 22 h 25 sur la justice, le sujet sera l'abus de pouvoir, abus de pouvoir du juge ou abus de pouvoir du politique, puisque face à face je recevrai Henri Nallet, ancien Garde des sceaux, et le juge Thierry Jean-Pierre.
La semaine prochaine, à 7 sur 7, je recevrai le Prix Nobel de Physique, Georges Charpak et, dans un instant, le journal de 20 heures de Claire Chazal.
Merci à tous.
Bonsoir.