Texte intégral
9 juin 1993
France Inter
J.-L. Hees : Est-ce qu'il y a consensus au sein de la majorité sur ce sujet entre les pro-Maastricht et les anti-Maastricht ?
J. Barrot : Je crois pouvoir dire que oui dans la mesure où même en dehors du Traité de Maastricht, cette marche vers une certaine autonomie et une certaine indépendance de la BDF me paraît inéluctable. C'est la modernité d'une gestion économique qui est en cause. La monnaie doit devenir de plus en plus l'instrument de mesure objectif, en qui on peut avoir confiance et non pas un outil pour les politiques au flux des intérêts électoraux et politiques. La réforme est bonne en elle-même au plan intérieur. Elle nous permet d'aller vers la monnaie unique. Enfin, elle donne une crédibilité à la France à l'extérieur, qui lui permettra d'avoir probablement des investisseurs.
J.-L. Hees : Ça change quoi, le fait que la BDF soit autonome ?
J. Barrot : Ça veut dire que ces "sages" qui seront désignés par un processus très démocratique, vont gérer, veiller à cette politique monétaire. Ils veilleront à ce que les banques obéissent bien aux ratios de réserves qui sont indispensables. Il faut des réserves obligatoires. Ils veilleront à ce qu'il n'y ait pas de manipulation de notre monnaie. Le gouvernement garde la prérogative principale qui est celle de délimiter les taux de change pour savoir contre quoi s'échange un franc. Mais la gestion au jour le jour de la politique monétaire, ce seront ces sages, dont on peut penser qu'ils travaillent sans arrière-pensée politique ou partisane.
J.-L. Hees : Est-ce que se calquer sur la BUBA ce n'est pas une mauvaise chose à terme ? Ensuite, la BUBA nous montre l'exemple d'une politique qui conduit l'Allemagne à la plus forte récession depuis 30 ans.
J. Barrot : Le problème est de savoir si c'est la BUBA ou les choix politiques du gouvernement allemand. Je pense que ce sont les choix politiques du gouvernement allemand qui, à un moment donné avec en effet le problème de l'unification, ont posé des problèmes. Mais n'accusons pas un outil qui reste de toute façon cantonné dans sa fonction. Car la BUBA ne peut pas faire n'importe quoi. Elle est bien obligée de s'incliner devant les choix politiques du gouvernement allemand. Je crois que l'Allemagne a tiré le meilleur parti depuis la deuxième Guerre mondiale, d'un système monétaire qui était considéré comme très fiable, très crédible dans le monde.
J.-L. Hees : J.-P. Chevènement trouve que ce n'est pas très constitutionnel tout ça...
J. Barrot : Je lui ai répondu, il a parlé une heure et demie. Je suis convaincu que la ratification de Maastricht et la modification constitutionnelle qui est intervenue en 92, nous permet d'avancer en disant que ce projet est tout à fait conforme à la Constitution. J'ajoute qu'il est tout à fait logique qu'il y ait une certaine autonomie dans la gestion au jour le jour de la monnaie, sans que pour autant le gouvernement garde toutes les manettes importantes de la commande. Ce n'est pas en concentrant tout entre les mains du gouvernement que l'on va vers plus de démocratie.
J.-L. Hees : Vous pensez que la BDF a eu une si mauvaise politique dans le passé ?
J. Barrot : Elle a à son actif un certain nombre de réussites en matière de gestion monétaire. N'empêche que vu de Washington, de Tokyo, une banque dont l'indépendance est affirmée dans les textes, ça donne plus de crédit à la France et plus de chances à notre pays d'être le siège de nouveaux investissements.
J.-L. Hees : On suit un peu la loi du capitalisme étranger, le nouveau mur d'argent est à l'étranger ?
J. Barrot : Pas du tout ! Il ne s'agit pas d'attirer des capitaux spéculatifs. Il s'agit d'attirer des investisseurs, des entrepreneurs qui diront : "En Europe il y a un pays, la France, sur lequel on peut miser car c'est un pays qui demain pour palier des difficultés, il ne va pas bricoler sa monnaie et émettre – comme c'est le cas de pays qui font de la fuite en avant – de la monnaie sans que ça corresponde à une production, donc à une richesse." C'est parce que notre démocratie économique et monétaire sera de plus en plus transparente que la France sera mieux armée dans le monde de demain.
23 juin 1993
France Inter
A. Ardisson : L'initiative de P. Méhaignerie et de S. Veil a-t-elle été évoquée au bureau du CDS ?
J. Barrot : Cette lettre devait rester dans les échanges discrets qu'ont les membres du gouvernement. Sur la méthode, on peut faire des développements. Ce qui importe ici, c'est le fond. Il y a eu un accident de parcours qui a permis de bien fixer le cap sur lequel doit être orientée la politique française de sécurité. C'est un bien précieux pour les gens modestes qui souffrent le plus de l'insécurité. On ne va vers plus de sécurité que dans le cadre républicain. On n'a pas assez souligné que dans l'article il y a une disposition qui mérite d'être réécrite. C'est l'article sur lequel l'amendement a été greffé. Son dispositif doit être regardé dans son ensemble. On ne peut pas faire dans ce pays des contrôles sélectifs. Il faut profiter des contrôles ordinaires.
A. Ardisson : Personne dans cette affaire n'est tout blanc.
J. Barrot : Il est difficile de trouver le point d'équilibre entre les exigences de sécurité et le respect strict de nos principes républicains. Il fallait sans doute qu'il y ait cet accident de parcours pour que les choses soient claires. Elles le sont maintenant. Il faut que le gouvernement ait bien fait ses arbitrages avant d'arriver à l'Assemblée et que nous travaillions de manière un peu différente. L'amendement Marsaud est arrivé un peu tard. Il faut que le dépôt des mandements s'arrête avant la discussion générale.
A. Ardisson : L'incident est-il clos malgré les critiques de C. Millon et de B. Pons ?
J. Barrot : Sur les méthodes, on peut toujours discuter. Il faut les améliorer. Le plus important, c'est le cap. Il faut garder une politique de sécurité qui s'inscrive dans l'ordre républicain.
A. Ardisson : E. Balladur est accusé sur sa politique économique par sa propre majorité. Qu'en pensez-vous ?
J. Barrot : Je suis partisan de la conduite en montagne. Il faut freiner les dépenses de fonctionnement et appuyer sur le champignon pour les dépenses tournées vers l'avenir.
A. Ardisson : Appuie-t-on assez ?
J. Barrot : Ce n'est pas facile. IL faut que le Premier ministre et le gouvernement prennent toutes les occasions cet été de voir les responsables et de susciter en province une bonne explication. Il faut engager une vraie mobilisation des acteurs économiques et sociaux. Il faut préparer tous ensemble cette rentrée. Il faut qu'il y ait un contact très fort entre le public, les élus et les entreprises pour que celles-ci ouvrent leurs portes à nos jeunes cet automne. Il faut des signes forts.
A. Ardisson : Vous considérez qu'il y a un manque de lisibilité de l'avenir pour l'instant ?
J. Barrot : Comme je l'ai dit cette conduite en montagne est un peu difficile à expliquer parce qu'il faut tenir à la fois le frein des dépenses de fonctionnement et l'accélérateur, donc beaucoup d'explications, beaucoup de pédagogie, beaucoup de mises en perspective, et surtout il faut que le gouvernement réalise bien qu'il sera au rendez-vous de la réforme. Il y trois réformes qui me paraissent essentielles : la formation professionnelle en entreprise, les prélèvements qui sont aujourd'hui un frein incontestablement au travail, et l'aménagement du territoire et de la décentralisation pour que la France entre dans une croissance des services qui nous donnerait des emplois. Quand vous êtes dans des départements, dans des villes moyennes, vous pouvez développer les emplois de service.
A. Ardisson : Les Douze ont finalement repris les propositions de J. Delors pour relancer de manière conjoncturelle l'économie, 20 milliards vont être injectés, est-ce que vous pensez que c'est suffisant compte tenu de la gravité de la situation?
J. Barrot : B. Guetta a dit quelque chose de très juste : c'est moins les mesures qui sortent de Copenhague, qui sont sans doute pas négligeables, que la manière dont le débat est engagé. Je vous rappelle que la commission a maintenant mission de réaliser un livre blanc, ce qui eut dire qu'il y a eu un vrai débat politique, et ça c'est nouveau.
A. Ardisson : Il y a eu un vrai débat parce qu'il y a une vraie divergence.
J. Barrot : Mais oui, mais déjà le fait d'en débattre c'est bien. Oui il y a une vraie divergence. J'étais en Allemagne et nous avons bien vu que l'analyse de la crise, vu du côté français, vu du côté allemand, ce n'est pas la même. Nous avons, je crois, une vision plus dramatique de la crise, plus défensive en disant qu'il faut des sécurités, l'Europe ne peut pas s'embarquer dans le commerce international sans avoir quelques sécurités, pas du protectionnisme, mais des sécurités. Du côté allemand on dit, il faut continuer la combativité, la compétitivité. Mais je crois qu'en fait tout ça peut converger dans ce livre blanc si on parle de l'idée qu'il faut à la fois se battre et se défendre. Mais ce qui est capital c'est de s'unir, et moi, ce que je voudrais c'est qu'à l'issue de ce livre blanc et des six mois, l'Europe sorte son pavillon et nous donne quelques grands symboles de l'investissement européen.
22 juillet 1993
Europe 1
E. Faux : D'un côté les cotisations vont être relevées pour augmenter les recettes, mais en même temps les allocations aux chômeurs sont revues à la baisse. Vous parait-il durablement possible de rogner sur les prestations chômage, compte tenu de l'évolution prévisible du chômage ?
J. Barrot : Tant mieux qu'il y ait eu accord entre les partenaires sociaux. Il faut sauver ce système. Mais il faut en même temps le remettre à plat. Il y a certainement une meilleure gestion à viser, une meilleure coordination entre les ASSEDIC, par exemple, et l'Agence pour l'emploi. Il y a une certaine régionalisation aussi à prévoir. Il faut combattre le chômage maintenant en recréant, espérons-le, des emplois. Mais il est vrai qu'on ne peut pas aller constamment en réduisant des allocations qui dans certains cas sont vraiment indispensables pour les familles.
E. Faux : Le Franc subit depuis plusieurs jours de fortes pressions au sein du SME. Est-ce qu'une dévaluation du Franc serait une bonne réponse à la situation actuelle ?
J. Barrot : Certainement pas. Nous avons tout intérêt à montrer que la France est un pays solide, stable, qui a choisi le cap de la stabilité monétaire et économique. Les investisseurs, ont besoin d'un horizon monétaire stable. Donc, il faut avoir une véritable unité française autour de cet objectif. Les Allemands et les Français sont en train de lutter contre la spéculation. Il faut que l'Europe de demain se fasse à Paris, à Bonn et non pas à New York, dans les places où certaines spéculations se font jour.
E. Faux : Et ceux qui évoquent une sortie temporaire du SME ?
J. Barrot : Aucun exemple au monde ne montre que sur le moyen terme ces dévaluations artificielles aient vraiment mené quelque part. Il faut garder cette politique de stabilité monétaire et économique. Mais, évidemment, il faut une politique de maintien et de soutien de l'activité et de l'emploi. C'est pour cela qu'il faut maintenant des audaces nécessaires pour préparer cette rentrée et mobiliser toutes les énergies pour le soutien de l'activité intérieure.
E. Faux : Vous vous faites l'écho des propos de R. Monory qui souhaite comme vous des mesures plus spectaculaires pour l'emploi, des mesures qui créent un choc ?
J. Barrot : Pas nécessairement plus spectaculaires. Mais il faut que ces devoirs de vacances, qui sont ceux des hommes politiques, soient marqués par le sceaux d'une très grande ténacité pour mobiliser les énergies des entreprises, des administrations, des régions, des salariés, pour qu'à la rentrée on essaye de marquer des points contre le chômage.
E. Faux : On mobilise les énergies avec des mots ?
J. Barrot : Avec d'abord un dialogue entre l'entreprise, les formateurs pour les jeunes, les salariés. Entre les salariés eux-mêmes pour permettre du temps partiel à plus haute dose, notamment pour les nouveaux emplois. Il faut donner le sentiment qu'il y a vraiment mobilisation générale.
E. Faux : Si on se résume, vous dites qu'il n'y a pas d'alternative à la politique économique actuelle ?
J. Barrot : Non, mais il y a aujourd'hui le devoir de soutenir l'activité et de mobiliser ce pays et de l'aider progressivement à sortir peut-être d'un excès de peur devant l'avenir en lui dégageant des perspectives.
E. Faux : Et quand M. Chirac dit souhaiter une politique plus nettement en rupture avec la gestion précédente, vous le ressentez aussi ?
J. Barrot : Moi, je veux surtout une politique plus lisible par les Français : nous avons quand même des possibilités nationales qu'il faut maintenant déployer. Cela veut dire qu'il va falloir s'attaquer à un certain nombre de réformes comme celle des prélèvements. Il faut qu'il y ait le signal de l'effort et aussi de l'imagination pour essayer d'engager de nouvelles méthodes. Par exemple, la formation des jeunes en entreprise doit prendre peu à peu beaucoup plus d'ampleur.
E. Faux : Est-ce que vous souhaitez une baisse des impôts ?
J. Barrot : Il est indispensable de commencer déjà à simplifier et d'une certaine manière à alléger un impôt sur le revenu qui a vieilli et qui n'est plus vraiment moderne. Cela ne se fera pas en un jour, mais il faut déjà qu'il y ait une direction d'indiquée. Je pense qu'on peut arriver à un impôt sur le revenu moderne qui ne gêne pas l'activité économique.
E. Faux : Selon vous, quelles doivent être les deux ou trois priorités dans l'affectation des 70 milliards issus de l'emprunt Balladur ?
J. Barrot : D'abord réjouissons-nous. C'est un signal destiné aux spéculateurs Les Français ont confiance puisqu'ils ont donné au gouvernement une espèce de force de frappe financière. Il faut que le gouvernement s'en serve. Alors il s'en servira d'abord pour rembourser plus vite la dette de la TVA qu'il a avec nos entreprises. Il faut accélérer des commandes d'équipement industriel si on redonne des fonds propres à quelques grandes entreprises nationales. Cela leur permettra d'investir. Il faut anticiper le financement d'équipement public. Je crois que les fonds de l'emprunt doivent servir à équiper la France et à soutenir ainsi l'emploi et l'activité.
E. Faux : Plutôt que lutter contre le désendettement de l'État comme certains le souhaitent ?
J. Barrot : La priorité absolue aujourd'hui c'est le maintien de l'activité. C'est donner à nos entreprises un certain nombre de commandes.
E. Faux : Pour les privatisations, est-ce que l'échéancier annoncé par le gouvernement vous satisfait, sachant que F. Mitterrand avait émis des réserves, notamment sur la privatisation d'Elf Aquitaine ?
J. Barrot : J'observe que la loi sur les privatisations n'a pas fait l'objet d'un recours devant le Conseil constitutionnel. Il y a un accord, comme le montre Plantu. Je crois qu'il y a toujours des précautions à prendre. Tout cela doit pouvoir réussir. Je dis "bon vent !" à cette privatisation nécessaire.