Texte intégral
Le Quotidien de Paris : 30 octobre 1993
Au-delà de la controverse juridique complexe sur la bonne méthode de préserver les industries culturelles des déréglementations du GATT, la réaction forte et immédiate de l'opinion française au thème de l'exception culturelle montre qu'elle a intuitivement saisi la gravité des enjeux. Il s'agit de savoir si la France peut ou non conserver la maîtrise de sa politique culturelle.
Si, demain, du fait du principe de non-discrimination, qui est la base du GATT, les autorités politiques françaises ne peuvent plus financer des films, des téléfilms, des disques, des tableaux ou des livres sans que des rétorsions soient immédiatement engagées contre des exportations de cognac, d'automobiles ou de blé, il n'y aura plus de politique culturelle. Et la politique culturelle, ce n'est pas l'enjeu de quelques bureaucrates épris de pouvoir, ou de quelques lobbyistes soucieux d'intérêts particuliers.
Une constante de la politique française
C'est une certaine idée de la France, que nous partageons d'ailleurs en commun avec des étrangers, nombreux, qui ont vers notre pays ce regard et cette attente, qu'ils soient francophones ou pas.
C'est une conception de la création intellectuelle qui ne peut accepter de réduire l'œuvre à être seulement un objet de marchandise, livré sans retenue aux seuls rapports de force commerciaux. Et ceci est une constante des politiques françaises depuis des siècles.
C'est une conception de la langue qui en fait, non un simple véhicule de communication, mais l'aboutissement, toujours recommencé, d'une histoire et d'une identité, et qui, à ce titre, mérite d'être respectée.
C'est une conception des relations avec l'autre qui, sans aucun chauvinisme, accepte et intègre aisément l'étranger dans la communauté des intellectuels et des artistes français. La liste est longue des gens de théâtre, des écrivains, des peintres, des musiciens étrangers, travaillant en France librement, même dans des fonctions publiques, et aidés au même titre que des Français. Si l'on parle du cinéma, qui est au cœur des discussions du GATT, il est ridicule de nous taxer de chauvinisme, alors que Mikhalkov, Kieslowski, Antonioni, Kusturica, Dos Santos, De Oliveira, Satyajit Ray, Samuel Fuller, Wim Wenders, Souleymane Cissé, Idrissa Omedraogo ont pu faire leurs films grâce aux financements français. Ceux-ci sont soutenus par des dispositifs publics que d'aucuns veulent disloquer par les mécaniques du GATT, car ils sont encore suffisamment efficaces pour que l'industrie française du cinéma tienne son rang, et soutienne en fait tout le cinéma européen par le jeu de coproductions, libéralement agréées par le ministère de la Culture.
Il ne faut pas voir dans cette affirmation l'expression d'une quelconque arrogance française, mais plutôt l'expression d'un regret : pourquoi sommes-nous si peu nombreux en Europe à dégager des crédits, à organiser des réglementations, à nous battre pour maintenir des activités culturelles de qualité et largement diffusées.
Renverser le cours des choses
Il y a un réel danger pour nos sociétés européennes, qui partagent toutes un commun idéal de vie, forgé par la géographie, l'histoire, des volontés et des ambitions, d'abandonner par nonchalance, par intérêt mal compris ou par fatalisme, toute ardeur à maintenir vivante et partagée notre culture.
L'histoire nous apprend que c'est le signe le plus manifeste du commencement du déclin.
Voici les vrais enjeux du débat du GATT. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut se contenter d'actions défensives. Dans les bouleversements technologiques et économiques qui sont en train de faire des industries de la communication les activités prospères et stratégiques de demain, la France et l'Europe ont les potentiels suffisants pour être l'un des trois pôles mondiaux : potentiel technique, potentiel industriel et financier, potentiel artistique et créatif. C'est l'un des échecs majeurs de l'Europe de n'avoir pas su à temps favoriser l'émergence de cette nouvelle industrie. Il est encore temps de le faire, et la France va faire des propositions. Il n'est pas question pour nous, Européens, de nous refermer – les Américains et les Japonais contrôlent déjà 80 % des images diffusées. Ce qui est en question, au GATT, à travers le débat de l'exception culturelle, c'est la possibilité ou non de maintenir ce 20 %, et de l'accroître avec le temps. L'exemple de l'agriculture, où l'Europe a repris des parts de marché, démontre qu'une politique bien conçue et volontariste, renverse le cours des choses.
C'est tout ce que je souhaite, que nous avons encore la possibilité de faire preuve de notre esprit de création, de notre volonté d'aller de l'avant et de notre attachement à nos valeurs de civilisation.
Le Journal du Dimanche : 30 octobre 1993
Le Journal du Dimanche : Réclamer l'exception, n'est-ce pas un réflexe frileux, un combat d'arrière-garde ?
Jacques Toubon : Nous n'avons pas créé ce mot. Il est inscrit dans l'article 14, qui crée des « exceptions » dans les négociations du Gatt. Nous demandons que les industries culturelles - comme il est déjà prévu pour la sécurité, la santé, l'environnement - relèvent aussi de cet article. Pour tout dire, le terme ne me dérange pas. Je le revendique. Il signifie pour moi que la culture est une valeur exceptionnelle.
Le Journal du Dimanche : Il n'empêche, beaucoup lient cette demande d'exception à l'anti-américanisme…
Jacques Toubon : Il faut en finir avec cette interprétation. Nous ne demandons pas la fermeture mais l'ouverture. Ce que nous voulons, ce n'est pas empêcher les produits américains de venir en Europe, c'est pouvoir continuer à fabriquer des films, des téléfilms, des opéras, des livres. Qu'on puisse continuer à les montrer sur les écrans, dans les salles de concerts, sur nos chaînes. Qu'il n'y ait pas de monopole des Américains et des Japonais, ce vers quoi nous allons, et ce vers quoi nous irions encore plus vite avec le Gatt, négociation qui vise surtout Supprimer les procédures correctrices de déséquilibre. Nous voulons que demeurent des espaces de création et de diffusion. Dans cette affaire, le libéral c'est moi et les anti-libéraux ce sont ceux qui, à travers le Gatt, expliquent qu'il faut laisser s'installer un monopole des Américains.
Le Journal du Dimanche : Peut-on lutter lorsque les forces en présence sont si disproportionnées ?
Jacques Toubon : Nous sommes dans une situation où tous les atouts (taille du marché, financement, amortissement accéléré, dumping. demande de consommation) sont entre les mains des Japonais et des Américains. Du côté européen, c'est l'inverse. Or, comme le dit Lacordaire, « entre le fort et le faible, c'est la liberté qui opprime et la loi qui libère ». C'est pour cela que je voudrais maintenir une certaine réglementation, et en prévoir des nouvelles en fonction de l'évolution des technologies. L'absence de réglementation n'est pas la liberté, c'est l'absence de liberté. Et l'œuvre d'art ne peut être réduite à la seule logique de la consommation. Elle est contestataire, se crée souvent à contre-courant, contre tous les pouvoirs, économique, politique ou religieux. La politique culturelle consiste justement à faire échapper artistes et créations à la loi du pouvoir dominant. Hier, cette défense de la culture était le fait des princes ou des mécènes. Aujourd'hui, elle passe par une politique qui, avec les commandes de l'État, les subventions aux théâtres, à l'action artistique, apporte les moyens de créer et de diffuser librement. Sans passer par un moule unique, qui plus est uniquement régi par le profit.
Le Journal du Dimanche : C'est un discours de gauche pur sucre ?
Jacques Toubon : Non, c'est la continuation de l'œuvre de Malraux. Notre combat n'est pas celui d'un enfermement mais l'affirmation d'une liberté : il ne vise pas à bloquer la création américaine mais à permettre que continuent de s'affirmer notre identité et notre créativité.
Le Journal du Dimanche : Sir Leon Brittan, « notre » négociateur européen n'a pas l'air convaincu par la notion d'exception ?
Jacques Toubon : Il ne nous toujours pas expliqué ce que signifiait la « spécificité » qu'il préconise. Il se propose de le faire le 8 novembre… mais ce n'est pas ce qu'on lui demande. Ce pour quoi il est mandaté c'est de négocier les accords du Gatt et de défendre la notion d'exception. Point.
Si, avec la spécificité les Américains nous reconnaissent une sorte de particularisme, sont prêts à geler certaines situations, c'est inacceptable. Car s'ils gèlent aujourd'hui c'est… pour dégeler demain. Et moi, je ne me bats pas pour les deux années qui viennent. Je veux que, dans dix ans la création française existe toujours. Et soit toujours diffusée grâce à une industrie de programmes active. Ce n'est pas seulement du commerce des biens culturels dont il est question au Gatt, mais de la possibilité - pour un État, pour l'Europe - de mener tout type de politique culturelle originale, personnelle. C'est aussi un combat économique. D'ici à dix ans, communication et diffusion de biens culturels seront l'un des trois grands marchés créateurs d'emplois. Doit-on aujourd'hui dire qu'on y renonce ?
Le Journal du Dimanche : Mercredi, avec 20 256 888 spectateurs, Jurassic Park a battu le record absolu du nombre d'entrées réalisé en France en première semaine d'exploitation. Vous êtes déçu ?
Jacques Toubon : Pas du tout. Ce brillant résultat confirme mon analyse et conforte ma détermination. Chacun l'a constaté au-delà des images, c'est le triomphe d'une « ligne de produits » et d'un mode de consommation dont le cinéma n'est que le vecteur et le prétexte. D'où l'impérieuse nécessité de lutter pour le droit à l'existence de nos propres productions culturelles. Les défendre, c'est assurer un style de vie, un pluralisme de civilisation.
Le Journal du Dimanche : Êtes-vous partisan du maintien d'Hervé Bourges à la tête de France Télévision ?
Jacques Toubon : Ce n'est pas mon problème. Demandez-moi plutôt si je suis satisfait de la place qu'occupe la culture sur les chaînes publiques ?
Le Journal du Dimanche : Eh bien, justement, on le demande.
Jacques Toubon : Je n'en suis pas pleinement satisfait. Pour moi… « légèrement successeur » de Malraux, la culture doit s'adresser au plus grand nombre. Entre Arte vu par 400 000 personnes et un programme culturel de France 3 suivi par 1,5 million de téléspectateurs, mon choix est fait. Encore faut-il – si, par exemple, j'aime Laure Adler et les Brûlures de l'Histoire – ne pas être obligé d'attendre 22 h 45 ! Pourquoi la redevance si on ne voit pas la différence ?
Le Journal du Dimanche : Pourquoi vous opposez-vous à Canal+ en voulant faire passer son délai de diffusion des films de douze à quinze mois ?
Jacques Toubon : À tous mes interlocuteurs, je dis la même chose : « Faites en sorte que Canal+, qui va rentrer dans le droit commun audiovisuel, puisse continuer à faire de beaux bénéfices. » Mais ce succès ne doit pas se faire au détriment d'un secteur particulier, en l'occurrence le marché français de la vidéo, taxé et pénalisé parce qu'il ne peut distribuer les films avant Canal La chaîne, cryptée affirme que la « fraîcheur » des films qu'elle diffuse en priorité est l'une des raisons de son succès. C'était vrai, il y a six ans. Aujourd'hui, Canal a développé bien d'autres atouts. Ce ne sont pas trois mois supplémentaires de délai qui vont remettre en cause sa réussite économique.
Le Journal du Dimanche : Vous venez de recevoir Jacques Friedmann, chargé par le gouvernement de négocier avec Canal. Vous a-t-il entendu ?
Jacques Toubon : C'est une sage décision qu'a prise Édouard Balladur en nommant un négociateur unique plutôt que d'envoyer chaque ministère (Budget, Culture, Communication) négocier en ordre dispersé. Je n'ai rien à imposer à Jacques Friedmann, seulement à lui rappeler les raisons pour lesquelles le marché français de la vidéo ne doit plus rester sous-développé. L'intérêt général veut que la prospérité de Canal +, assuré de sa pérennité, rejaillisse sur tous : le cinéma, et la production, mais aussi le câble et la vidéo.