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Maastrichtienne de choc l'an passé, l'ancien ministre PS cherche aujourd'hui les voies d'une Europe plus sociale. Sur ce terrain, elle retrouve le communiste contestataire qui s'opposa au traité. Au-delà de leurs divergences, ils s'accordent en effet sur la priorité à l'emploi.
Ancien ministre socialiste des Affaires européennes, Élisabeth Guigou, 47 ans, a été l'un des principaux défenseurs du traité de Maastricht à l'été 1992. Philippe Herzog, 53 ans, mémoire du bureau politique du PCF et député européen, était contre le traité et demandait sa renégociation. Quatorze mois après, le référendum sur Maastricht, le contestataire communiste et l'élue régionale du Vaucluse confrontent leur point de vue pour essayer de définir ce que doit être aujourd'hui une Europe de gauche.
Libération : À sept mois des élections européennes, le traité de Maastricht venant d'entrer en application, jamais la crise communautaire n'a semblé si grave. Comment l'expliquez-vous ?
P. Herzog : La construction européenne a été viciée par une méthode et des conceptions étatistes et dogmatiques. Elle a progressé par le marché, par le droit sans valeurs ni projet. Habermas parlait à propos de l'unification allemande d'une union sans valeurs. Cette formule peut également s'appliquer à l'union européenne. La rentabilité des groupes financiers fait la loi, les politiques économiques sont obsédées par la réduction du coût du travail, on n'est pas solidaire pour créer et produire. C'est du libéralisme d'État. Enfin, l'Europe n'a pas vu les changements du monde, elle est restée tétanisée face aux bouleversements de l'Est et aux besoins de développement du Sud.
E. Guigou : L'Europe traverse une crise d'identité. Comment faire l'Europe quand celle-ci semble avoir failli à ses deux objectifs initiaux, la paix et la prospérité ? L'Europe s'est faite par la coopération économique. Ce qui n'était qu'un moyen, au départ, est devenu un objectif en soi. Malgré les efforts de quelques grands Européens, l'Europe s'est laissé envahir par l'économisme et la technocratie. Elle a perdu de vue son objectif politique. Il faut à la fois lui redonner du sens par un projet et changer la méthode qui a fait l'Europe loin des peuples ; indispensable au départ pour rendre l'Europe viable, cette méthode a aujourd'hui atteint ses limites.
Libération : L'une des vertus du débat sur le traité de Maastricht n'a-t-elle pas été de précipiter cette crise ?
E. Guigou : Le referendum a permis aux Français de prendre la parole sur l'Europe. Tant mieux. On n'accepte plus qu'un traité soit préparé dans des cercles restreints. Le traité de Maastricht qui a injustement cristallisé les reproches accumulés contre les précédents traités n'est certes pas parfait, mais il est un premier pas vers l'Europe politique. Je comprends les désillusions de ceux qui ont voté pour le traité de Maastricht. Nous avons un cadre et nous ne nous en servons pas, par manque de volonté. C'est évident pour la Bosnie.
P. Herzog : Le cadre est justement mis en cause. Mais peut-être devient-il possible, après ce référendum, de sortir du débat "pour ou contre l'Europe ?" pour poser la seule question qui vaille : "Comment faire l'Europe ?" Il est temps de rassembler sur un projet politique qui change le cadre pour imposer un projet social : créer des emplois, insérer les gens, valoriser l'environnement, ce qui exige une autre organisation de l'économie.
Libération : Vous parlez de la faillite d'une méthode. Cette faillite n'est-elle pas due au fait que les hommes politiques se sont servis de l'Europe comme bouc émissaire pour faire passer dans leur pays des mesures impopulaires ?
P. Herzog : Il faut respecter les nations tout en les poussant à se solidariser. Le cartel des États et le couple franco-allemand ne fabriquent qu'une Europe divisée. Ils ne vont pas régler le problème de la solidarité des peuples autour d'objectifs communs. Les unions mal construites, on en a connu à l'Est ! Ce n'est pas parce qu'on est à l'Ouest que nous sommes à l'abri de ce genre de choses. Les hommes de gauche, en particulier, doivent faire une autocritique sévère. Après-guerre, on est sorti de la crise en fabriquant la Sécurité sociale, en développant le secteur public, une fiscalité sur les profits. Le marché qui s'est construit alors avait des règles sociales. On est en train de sacrifier tout cela aujourd'hui dans l'espace européen.
E. Guigou : Je pense moi aussi qu'il ne faut surtout pas laisser les nations de côté. Si l'Europe est malade aujourd'hui, c'est que, dans chaque pays, on en a fait le bouc émissaire de ce qui n'allait pas et l'alibi de l'inertie au niveau national et local.
P. Herzog : C'est un paradoxe de dire que Maastricht, c'est la reconnaissance des nations. Beaucoup ont perçu le contraire. Il faut réunir les peuples par un co-développement, responsabiliser les groupes, promouvoir l'Écu et refuser la monnaie unique.
E. Guigou : Je suis d'accord avec vous pour développer l'usage de l'Écu. Mais il faut qu'au bout du compte, celui-ci devienne la monnaie unique. Les moyens d'y parvenir : c'est-à-dire la cohérence des politiques économiques : dépendent des nations. On peut discuter les critères de convergence.
P. Herzog : Donc, sur les critères de convergence comme sur l'objectif de monnaie unique d'ici la fin de la décennie vous accepteriez de remettre en cause ces préalables ?
E. Guigou : La monnaie unique est la condition pour que l'Europe obtienne la régulation des marchés financiers mondiaux et soit forte face aux États-Unis et au Japon. Si les conditions ne sont pas remplies en 1999 : date butoir, il faudra bien reporter l'union économique et monétaire. Mais pourquoi se résigner ? Aujourd'hui il faudra la volonté tenace de faire converger les économies et de combattre le chômage.
Libération : Pour que les opinions publiques se sentent de nouveau concernées par le débat européen, faut-il ressusciter le clivage gauche-droite comme s'essaient à le faire les socialistes ?
E. Guigou : Au moment du débat sur Maastricht, cela ne me gênait pas qu'il y ait un certain consensus gauche-droite puisque l'on discutait d'un cadre, le traité… Aujourd'hui, il s'agit de définir des contenus. Un projet pour les européens ne peut être conçu sans répondre aux inquiétudes fondamentales : d'abord le drame du chômage, l'avenir des systèmes sociaux et la paix. Sans projet social, l'Europe reste lointaine et abstraite. La gauche a tout de même plus de capacités pour donner corps à ce projet social que les partis de droite qui restent ancrés dans leurs conceptions libérales.
P. Herzog : Dans le passé, l'Europe a avancé par le consensus entre la démocratie chrétienne et les sociaux-démocrates. Ce compromis a donné un résultat : marché unique et Maastricht. Il faut rompre avec ce consensus et rassembler sur une autre option : association des nations, co-développement pour l'emploi, autonomie des européens face aux puissances américaine et japonaise.
Libération : Mais concrètement, quelle méthode préconisez-vous pour faire en sorte que les opinions aient de nouveau envie de s'investir dans le débat européen ?
P. Herzog : Les luttes sociales sont une partie essentielle de cette méthode. Le débat public aussi, à condition que nous arrivions à clarifier les options. Quand Rocard dit : "il y a une Europe de gauche et une de droite", il faut donner à cette affirmation chair et contenu. Ce débat doit être franco-français et franco-européen. Il ne s'agit pas de rajouter un projet politique dans le cadre de Maastricht, mais de lutter pour infléchir les choix et d'élaborer un vrai projet de gauche alternatif, social et politique.
E. Guigou : C'est là-dessus que nous réfléchissons ensemble même si nous ne sommes pas d'accord sur tout. Pour redonner du sens à l'Europe, il faut redéfinir un projet politique et social. Mais on n'arrivera pas à cela en faisant table rase de tout ce qui a été fait jusqu'à présent. Car il faut aussi compter avec des partenaires Européens et les convaincre. Seul le débat démocratique, en France et avec les européens fera avancer l'Europe. Et seul le travail conjoint des partis politiques européens peut porter un projet social.
Libération : Qu'est-ce qui définirait aujourd'hui une Europe de gauche ?
P. Herzog : La priorité à l'emploi, d'abord : est-ce qu'on garde une construction néo-libérale du marché ou est-ce qu'on avance vers une construction de maîtrise publique et sociale du marché ? Deuxième question : consulter les peuples, gagner avec eux des pouvoirs d'information et d'intervention, démocratiser les institutions ? Sur cette base, rassembler les progressistes sera, un jour, possible.
E. Guigou : Je suis d'accord sur la priorité à l'emploi. J'ajouterai le maintien d'un haut niveau de solidarité sociale. N'oublions pas la paix et le tiers-monde. Pour réaliser le projet social, il faut clarifier ce qui doit être fait au niveau européen, national et local. Pour l'emploi, c'est au niveau européen qu'on peut prendre une initiative forte de relance de la croissance. Mais on sait, par ailleurs, que la croissance ne résout pas tout. Nous devons décider aussi au niveau national des mesures pour l'emploi qui ne dépendent que de nous : une réforme fiscale, par exemple, qui taxerait moins les revenus du travail et plus le capital. Et comment multiplier les emplois de proximité si les communes ne s'impliquent pas.
P. Herzog : Sur la question de l'emploi, je pense moi aussi qu'on peut faire beaucoup de choses au niveau national. Une politique de relance axée sur la création d'emplois est nécessaire. Elle suppose une réforme fiscale et du crédit pour dissuader l'enflure boursière. Le PS engage une réflexion importante sur la base de la durée du travail. Celle-ci peut être un mieux ou un pire. Il ne faut pas fuir le débat essentiel : comment faire une politique économique et financière différente de celle qui a été conduite par Pierre Bérégovoy et Édouard Balladur sans gérer autrement les entreprises et l'argent ?
Libération : Pour rendre l'Europe plus proche des gens, faut-il aussi réformer les institutions ?
E. Guigou : Il faut faire vivre la démocratie à tous les niveaux : local, national, communautaire. La question essentielle est de savoir comment articuler le contrôle démocratique qui s'exerce à ces différents niveaux. À l'occasion de la prochaine campagne européenne, on pourrait proposer qu'une fraction des députés du Parlement de Strasbourg soit élue à l'échelon de toute l'Europe. Cela obligerait les partis de gauche, en particulier, à définir des positions valables pour toute l'Europe.
P. Herzog : S'il y avait une deuxième chambre européenne qui soit celle des intervenants sociaux et économiques (locaux, régionaux et d'entreprise), cela aiderait à construire l'Europe par le terrain. Mais il est urgent de fonder une union politique sur la volonté des peuples. Je suis pour remplacer la commission de Bruxelles par un collectif qui émanerait des Assemblées nationales et de l'Assemblée européenne. Ce collectif partagerait le pouvoir de décision avec le Conseil européen. Le pouvoir d'initiative et de contrôle des élus serait établi. Mais je n'étends pas la règle de la majorité.
E. Guigou : Je vois avec plaisir que vous êtes pour une intégration politique forte. Il faut clarifier les responsabilités : c'est le Conseil, des chefs d'État ou des ministres, qui décide et qui devra le faire, à l'avenir, à la majorité qualifiée, la règle de l'unanimité étant ce qui nous a fait le plus de mal tant elle a bloqué des évolutions. Mais il faut garder le pouvoir d'aiguillon de la commission et faire en sorte qu'elle ne fonctionne pas de façon technocratique. La commission doit pouvoir être contrôlée, démocratiquement et être responsable devant le Conseil et le Parlement européen.
Libération : Si vous n'aviez qu'un message à faire passer au cours de la prochaine campagne européenne, quel serait-il ?
P. Herzog : Il y a une crise profonde de l'Europe, cela nous fait mal, on ne peut pas s'en réjouir, y compris ceux qui, comme moi, ont voté contre le traité de Maastricht. Il faut aujourd'hui que la politique prime sur les experts, que les peuples s'en mêlent. L'Europe doit devenir une affaire de citoyenneté et tout construire autour de la priorité à l'emploi et à l'insertion, des solidarités à l'Est et au Sud.
E. Guigou : On a fait vivre l'Europe dans une bulle, il faut l'en sortir. L'Europe, c'est l'affaire de chacun d'entre nous car c'est le choix de certaines valeurs, l'ouverture aux autres, l'acceptation des différences et des solidarités, contre le repli sur soi et l'intolérance. Les Européens, pourvu qu'ils soient unis, sont les seuls capables d'imposer à l'échelle du monde ce modèle de société fondé sur ces valeurs.
Propos recueilli par François bonnet et Jean-Michel Thenard