Interviews de M. Philippe Vasseur, secrétaire général du PR, à RMC le 18 août 1993 et France 2 le 24, sur le projet de loi pour l'emploi, la politique monétaire, les élections européennes et le droit d'asile.

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Média : RMC - France 2

Texte intégral

18 août 1993
RMC

P. Lapousterle : Vous avez l'impression que ce plan sera suffisant pour maîtriser le chômage ?

P. Vasseur : Le gouvernement est prudent et il a raison. Il faut rappeler une chose : ce sera la même chose quel que soit le gouvernement et la majorité, nous n'avons pas la potion magique. Nous ne sommes pas des faiseurs de miracles. Par conséquent, ce n'est pas en un mois, un an. L'objectif qui est fixé avec cette loi c'est d'inverser la tendance. J'espère que nous allons parvenir à inverser la tendance au début de l'année 94, c'est-à-dire à stopper la progression du chômage. Et puis, progressivement à revenir à un niveau qui soit supportable. L'objectif de cinq ans me paraît être un bon objectif.

P. Lapousterle : Une précision sur un point très controversé, ce fameux SMIC. Est-ce que son abandon est pour ainsi dire abandonné ?

P. Vasseur : C'est un point important car c'est un arbre qui risque de cacher la forêt. Comment cette affaire est venue sur le tapis ? E. Balladur a formé une commission dit d'experts, j'en ai fait partie. Mais il se trouve que dans le rapport de la commission, il y a eu un point concernant le SMIC, avec la remise en cause du SMIC d'une certaine façon. La commission n'a pas procédé à des votes et il n'y a pas eu unanimité sur l'ensemble des mesures. Je suis, pour ma part, tout à fait défavorable, je l'ai dit à la commission, à une remise en cause du SMIC. C'est une chose à laquelle on ne peut pas toucher aujourd'hui. Le gouvernement ne souhaite pas s'engager dans cette voie pour une raison simple. Si on considère qu'il faut abaisser le coût du travail, ce qui est peut-être vrai, c'est le coût global du travail qu'il faut abaisser. Le problème du SMIC aujourd'hui est qu'un smicard va recevoir 4 700 francs par mois. Cela va coûter aux entreprises 8 200 francs. Si on veut réduire le coût du travail, ce n'est pas sur les 4 700 francs qu'il faut jouer c'est sur les 3 500 francs supplémentaires. De grâce, ne touchons pas au SMIC ! Je m'y opposerais de toute vigueur, et je pense que les députés seraient tout à fait sur la même ligne. Mais ce n'est pas l'intention d'E. Balladur et de M. Giraud.

P. Lapousterle : M. Giraud a défini la réforme en disant : "on a simplifié, décentralisé et responsabilisé". Est-ce suffisant pour qu'il y ait moins de chômeurs ?

P. Vasseur : Il y a deux axes essentiels.

P. Lapousterle : Quelles sont les mesures qui peuvent dans ce plan le permettre ?

P. Vasseur : On n'est plus à l'époque des monstres industriels et des très grandes usines. On voit malheureusement que, dans les très grandes entreprises, il y a plutôt des réductions d'effectifs. Nous sommes à l'époque de la micro-entreprise. Ce sont les PME qui peuvent créer de l'emploi. Il y a eu au sein de cette commission Mattéoli un exercice qui a été fait. On a apporté la liasse de tous les papiers qu'un chef d'une petite entreprise était obligé de remplir. Il y avait là des chefs d'entreprise comme C. Bebear, D. Pineau-Valencienne ou A. Minc, personne n'a été en mesure de pouvoir remplir les formulaires. C'est dissuasif, décourageant… Il faut simplifier toutes les procédures qui découragent les gens d'entreprendre et d'embaucher. C'est une révolution. Et puis, il faut qu'on se pose la question de savoir pourquoi dans un certain nombre de pays, quand il y a peu de croissance, on crée tout de même des emplois ? Et pourquoi en France lorsqu'il y a un de croissance, on supprime des emplois ?

P. Lapousterle : Alors, pourquoi ?

P. Vasseur : Notre économie est rigide et enfermée. Il faut simplifier, assouplir, faire en sorte qu'on puisse annualiser par exemple le temps de travail, qu'il y a ait des possibilités d'adapter le travail à l'activité. Il ne s'agit pas de remettre en cause les acquis sociaux. Si jamais on s'imagine que, demain, on puisse résoudre le problème du chômage en continuant à travailler comme hier, et en s'aveuglant avec des œillères, on fait une erreur.

P. Lapousterle : Ne faudra-t-il pas un jour partager le travail ?

P. Vasseur : Bien sûr que si ! Dans le projet qui nous est présenté, je pense qu'on aura la possibilité de l'améliorer au parlement, il y a des mesures importantes en faveur du partage du travail. Une certaine forme de partage du travail, avec du travail à temps partiel, avec une réduction généralisée de la durée du travail, il faudra le faire.

P. Lapousterle : Faut-il changer de politique économique ?

P. Vasseur : Ce n'est pas nécessaire. Quand on s'est engagé dans une direction, il faut la suivre.

P. Lapousterle : Même si c'est une erreur ?

P. Vasseur : Si c'était une erreur totale, il faudrait en changer, mais je ne considère pas du tout que nous nous soyons engagés dans l'erreur. Et d'ailleurs, je tiens à déclarer à tous ceux qui, quelques fois, ont tendance plus ou moins ouvertement à le déclarer : quand on soutient une majorité, et si on estime que ce gouvernement se trompe, alors on déclare qu'on n'y appartient plus.

P. Lapousterle : Est-il sérieux de continuer à dire que la valeur du franc serait préservée alors qu'il a perdu 3 % en 10 jours ?

P. Vasseur : La valeur du franc est préservée dans des marges de fluctuations - pour parler comme les monétaristes - qui ont été singulièrement élargies. Le franc peut flotter. Dévaluer, non, parce que ce n'est pas définitif. Dévaluer cela voudrait dire nous avons considéré, une fois pour toute, que la valeur du franc par rapport au mark devrait être changé. J'ai confiance dans la solidité du franc. Nous voyons aujourd'hui, sous des coups de boutoir qui viennent partiellement de l'étranger et ne sont pas totalement innocents et avec la complicité d'un certain défaitisme national. Nous aurons la possibilité, dans les mois qui viennent, de remonter et réévaluer le franc par rapport au mark. Ce n'est pas impossible quand on regarde l'économie allemande de près, le coût de la réunification allemande, on s'aperçoit que nous en France, nous avons probablement beaucoup plus de raisons d'être optimiste sur notre économie, donc sur la valeur de notre monnaie.

P. Lapousterle : G. De Robien parle d'absence de projet politique du gouvernement ?

P. Vasseur : C'est pour moi tout à fait incompréhensible, je pense que mon ami a dû commettre un lapsus. Je ne comprendrais pas que ces propos aient pu être transcrits dans toute leur vérité. On ne peut pas dire cela lorsqu'on appartient au PR. D'abord, parce qu'il y a des ministres du PR au gouvernement, à des postes importants. À commencer par G. Longuet, ministre de l'Industrie, du Commerce extérieur et des PTT. Je ne considère pas que mon ami G. Longuet commette une erreur et ait une absence de projet politique. Deuxième chose, G. De Robien doit savoir qu'il y a un projet politique du gouvernement. S'il l'a oublié, je l'invite à relire ses propres déclarations. Dans sa campagne électorale, il a fait référence à des éléments qui étaient dans la plate-forme de gouvernement. E. Balladur et son équipe applique notre plate-forme qui était notre plate-forme électorale.

P. Lapousterle : Pour les européennes, faut-il une liste unique ?

P. Vasseur : Je ne sais pas si nous y parviendrons. Je reste convaincu que la liste unique est la meilleure solution. Il est peut-être nécessaire de renforcer la cohésion de la majorité et de faire en sorte qu'un certain nombre de gens cesse de tirer contre leur camp.

P. Lapousterle : Avec qui, à leur tête ?

P. Vasseur : Il y aurait un moyen de simplifier les choses, d'exiger de la part des gens qui seront dans cette liste, et particulièrement à sa tête, de faire un choix clair : celui de se consacrer à l'Europe exclusivement en dehors de toute ambition de politique intérieure. Cela permettrait de dégager des candidats.

 

24 août 1993
France 2

G. Leclerc : Le séminaire servait-il à resserrer les rangs et relancer la machine quatre mois seulement après l'entrée en fonction du gouvernement ?

P. Vasseur : Ça n'est jamais inutile de renforcer la cohésion d'une équipe. Cela se passe comme ça dans tous les actes de la vie. Comme dans le football, certains ont tendance à jouer perso, quelque fois à marquer contre leur camp, volontairement ou pas. Donc l'entraîneur, le coach, E. Balladur a tout à fait raison de resserrer les rangs et de montrer comment on peut gagner.

G. Leclerc : Les ministres sont chargés d'aller expliquer la politique du gouvernement dans le pays. Normalement les relais traditionnels pour ce genre de choses, ce sont les partis politiques.

P. Vasseur : Ce sont les partis politiques, les parlementaires, qui doivent garder le contact avec leurs électeurs. J'espère qu'ils le font.

G. Leclerc : Pas suffisamment semble-t-il…

P. Vasseur : À nous aussi de resserrer les rangs et de rappeler à nos membres et aux parlementaires qu'ils ont aussi ce devoir. C'est un devoir à double sens : expliquer la politique du gouvernement et faire remonter un certain nombre de choses. Cela dit, j'accueillerais volontiers tous les ministres qui voudront venir dans mon département, certains sont déjà venus. Ça n'est jamais inutile qu'en direct, un ministre puisse s'expliquer avec l'électorat.

G. Leclerc : Il ne fallait pas également faire oublier le premier grave échec du gouvernement sur la monnaie ?

P. Vasseur : Est-ce un échec du gouvernement ? Vous y allez un peu fort ! Je ne le pense pas. Cela dit, il est tout à fait exact que les temps sont difficiles. Il y a eu une première période au cours de laquelle le gouvernement a été amené à prendre un certain nombre de mesures compte tenu de ce qu'était la situation économique et sociale de ce pays. On va maintenant passer à une deuxième phase, c'est-à-dire qu'on va engager des réformes de fond. Mais si jamais il y avait des doutes sur la cohésion de la majorité ce que je ne crois pas en dépit quelques fois de certaines paroles intempestives de personnes qui ont tendance à parler un peu trop vite - en la matière, il y a une bonne manière de régler le problème. Il suffirait que le Premier ministre fasse, comme la Constitution l'y autorise, une déclaration de politique générale et demande au parlement de se prononcer en lui accordant la confiance. Je ne doute pas qu'il aurait la totalité des voix qui se sont portées sur lui.

G. Leclerc : Parmi ces paroles intempestives, y aurait-il la révision de la Constitution en ce qui concerne le droit d'asile, comme l'a suggéré C. Pasqua ?

P. Vasseur : S'il y a cohésion du gouvernement - ce que je crois - je ne considère pas que les paroles de C. Pasqua soient intempestives. Le problème est tout à fait simple. Ou nous estimons que la loi que nous avons votée est indispensable et nécessaire au pays et, dans ce cas là, il faut en tirer toutes les conséquences. Ou nous estimons que ce qui a été rejeté par le Conseil Constitutionnel est secondaire et on passe l'éponge. Si nous estimons qu'elle est indispensable et, qu'à certains moments, cette loi peut être en contradiction avec la Constitution, il faut en tirer toutes les conséquences et l'adapter. C'est évolutif une Constitution ! Le Général De Gaulle lui-même l'avait modifiée en 62, il avait voulu la modifier en 69, on vient de procéder à deux toilettages de révision. Il n'y a aucune raison qu'on considère que, réviser la Constitution, c'est quelque chose de gravissime. Ça doit être un acte simple, comme cela se passe dans d'autres pays du monde, par exemple aux États-Unis. Pour ma part, j'estime que la Constitution doit évoluer. Il faut l'adapter au monde. Aujourd'hui, il y a un certain nombre de progrès à faire dans ce domaine comme dans d'autres.

G. Leclerc : Donc, vous n'êtes pas hostile à une révision de la Constitution sur ce problème du droit d'asile ?

P. Vasseur : Je n'y suis pas hostile d'une façon générale et en particulier sur ce point.

G. Leclerc : Le plan emploi du gouvernement a dû être très discuté : vous-même, n'êtes-vous pas déçu d'un certain manque d'imagination du plan quinquennal et également du rejet très vif des organisations syndicales ?

P. Vasseur : C'est contradictoire parce que, ou il n'y a pas grand-chose dans ce plan et il n'y aucune raison d'en faire un fromage, ou alors il y a des choses intéressantes qui peuvent justifier l'attitude des syndicats.

G. Leclerc : Mais il peut y avoir des remises en cause de droits acquis…

P. Vasseur : Je ne vois pas en quoi ! Il y a eu un vrai débat, celui sur le SMIC. Les personnes qui voulaient le remettre en cause avaient tort. Il n'y a pas de raison de le remettre en cause. On peut remettre en cause les charges qui pèsent sur le coût du travail, mais la rémunération que touche le salarié, non ! De grâce, vivre avec ce que gagne un smicard aujourd'hui, c'est suffisamment difficile ! Ça a été écarté par le gouvernement. Regardons ce qu'il reste. Un certain nombre de mesures dont on peut estimer qu'elles ne vont pas assez loin. Mais les temps sont tels, aujourd'hui, que si on veut lutter contre le chômage, c'est pas en figeant les choses qu'on y parviendra. Il faut qu'il y ait une véritable révolution culturelle. Il y a une avancée de la part du gouvernement avec le projet de loi quinquennale. De mon point de vue, on peut encore essayer d'améliorer les textes, il y a probablement des progrès à faire dans la réduction de la durée du travail, mais ça c'est le boulot du parlement. Ce sera notre travail. À nous de déposer des amendements, de l'améliorer. Je crois que les syndicats devraient réfléchir, aujourd'hui, à ce qui est la priorité essentielle. C'est de donner du travail à ceux qui n'en ont pas. Ça passera nécessairement par des sacrifices collectifs. On peut demander ces sacrifices à ceux qui ont le plus, c'est parfaitement exact. Mais c'est une remise en cause profonde de notre façon de travailler, de l'ensemble de la société française qui est nécessaire.

G. Leclerc : Autre sujet abordé au cours du séminaire de travail : la loi Falloux. Faut-il prendre le risque de rallumer la guerre scolaire ?

P. Vasseur : Comme le disait le président de la République, elle a attendu un siècle et demi. Je pense qu'il faut faire évoluer les choses, et justement de ne pas rallumer la guerre scolaire en faisant en sorte que les différents types d'enseignement puissent cohabiter harmonieusement. Cela dit, si ça doit être un point de friction dur, parlons-en et remettons la chose en chantier ensuite. Mais évitons d'avoir de nouveaux points durs qui divisent les Français.

G. Leclerc : Enfin, le GATT. Ne craignez-vous pas que la France soit obligée de faire très rapidement des concessions pour enfin aboutir ?

P. Vasseur : Nous nous sommes engagés lors de la campagne électorale, mais aussi ensuite, à préserver les intérêts de la France dans cette discussion. Je souhaite et j'espère que nous maintiendrons cette voie car elle est vitale pour les intérêts de notre pays.