Interviews de M. Philippe Vasseur, secrétaire général du PR, à France-Inter le 6 novembre 1993 et RMC le 19, sur les mouvements sociaux (en particulier étudiants), les négociations du GATT, la réforme du droit d'asile, la réduction du temps de travail, et les élections présidentielles et municipales.

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Média : France Inter - RMC

Texte intégral

Mardi 16 novembre 1993
France Inter

A. Ardisson : Vous sentez-vous quitte avec les étudiants malgré l'échec de la manifestation d'hier ?

P. Vasseur : Pas du tout. Au contraire. L'échec de la mobilisation étudiante ne doit pas nous laisser penser qu'il n'y pas de malaise. C'est parce qu'il y a un malaise très profond qu'un certain nombre de jeunes sont paumés qu'ils n'ont pas jugé nécessaire d'aller manifester hier. Je suis inquiet sur l'avenir de la jeunesse et ce qui se passe dans les universités. Il est vrai qu'on ne répond pas à l'attente des étudiants.

A. Ardisson : Mieux vaut des universités que des autoroutes ?

P. Vasseur : Les universités. Le problème, c'est que ce n'est pas le même budget. Les autoroutes sont à péage, financées par les usagers. L'université, c'est autre chose. On n'a peut-être pas bien posé le problème.

A. Ardisson : Êtes-vous pour une régionalisation de l'enseignement supérieur ?

P. Vasseur : Je ne suis pas pour le retour à la France d'avant Louis XI. L'État a des responsabilités importantes. Je craindrais que l'on crée des inégalités fortes entre des régions riches et des régions pauvres. L'État a un rôle à jouer un matière d'enseignement supérieur. Cela dit, on peut parfaitement imaginer que les grandes collectivités territoriales participent à l'équipement des universités. Cela se fait dans le cadre du plan Université 2000 dans la région Nord-Pas-de-Calais. On peut développer davantage d'autonomie au niveau des universités. Il faut donner davantage de possibilités de responsabilités d'innovation sur place, pas nécessairement dans un cadre politique. Je suis d'accord pour une certaine forme de décentralisation, mais je ne suis pas pour la reconstitution des fiefs en France.

A. Ardisson : L'entretien des lycées coûte déjà les yeux de la tête aux régions. Si on leur donne les universités, cela va encore augmenter les impôts locaux !

P. Vasseur : À partir du moment où on confie à des collectivités décentralisées des responsabilités, il faut leur permettre d'avoir les ressources correspondantes. Si l'État se décharge d'un certain nombre de tâches et garde les finances qui vont avec, le jeu n'est pas égal. Par conséquent, si on veut aller vers cette voie, il faut permettre aux régions d'avoir davantage de moyens financiers. Cela passe probablement par une réforme fiscale. Nous ne ferons pas l'économie en France d'une réforme fiscale.

A. Ardisson : En termes de prélèvements obligatoires, c'est un système de vases communicants ?

P. Vasseur : Bien sûr. Le problème des impôts est d'abord celui de leur perception la moins pénalisante possible. On a tendance à mieux supporter les impôts quand on voit à quoi ils servent autour de soi. C'est pourquoi des impôts locaux, même lourds, sont parfois mieux supportés que des impôts nationaux dont on ne voit pas toujours la destination.

A. Ardisson : Pourquoi lancez-vous votre propre tour de France de la décentralisation ?

P. Vasseur : C'est pour faire entendre notre voix et notre identité. On a beaucoup de choses à dire. Il y a deux débats essentiels : l'aménagement du territoire et l'emploi. Ce sont deux débats qui ont d'étroits liens entre eux. L'aménagement du territoire, ce sont nos conditions de vie. Allons-nous vivre demain dans des villes surpeuplées, polluées, encombrées, avec des banlieues où il ne fait pas très bon vivre, des campagnes en friche ? Ou bien serons-nous capables demain d'avoir un développement harmonieux sur l'ensemble du pays, de recréer des emplois là où ils n'auraient jamais dû disparaître ? Voilà le débat.

A. Ardisson : Est-ce compatible avec le libéralisme ?

P. Vasseur : Qu'est-ce que c'est que le libéralisme ? Cela devient un peu tarte à la crème. Le libéralisme, ça n'a jamais été de laisser faire n'importe quoi. C'est ce qu'a dit la gauche un certain temps. Je suis pour l'économie de marché. Je me définis aussi comme un républicain. Il y a la liberté, mais il y a aussi l'équilibre et la solidarité. J'aime mieux cet équilibre que ces débats théologiques qui consistent à dire qu'il y a d'un côté le tout-État et le rien-État de l'autre.

A. Ardisson : S'il y a en Allemagne une usine par cantons, c'est parce que le très libéral Bismarck l'a voulu !

P. Vasseur : Au départ, il y avait une volonté politique. On a laissé les entreprises libres de gérer leurs activités. Je souhaite qu'il y ait une intervention forte de la puissance publique pour éviter les dérives on pourrait arriver si on laissait faire n'importe quoi. Je n'innove pas en disant cela. Il y a encore des libéraux pur et dur. Leur doctrine est parfois tempérée par les preuves des faits. On ne peut pas laisser un pays se développer avec 12 % de chômeurs et avec des campagnes qui se vident, des banlieues qui se surchargent, des phénomènes de délinquance, de drogue. 

A. Ardisson : Le gouvernement a décidé de débloquer des fonds pour les agriculteurs tout en affirmant que cela n'avait rien à voir avec le GATT.

P. Vasseur : Je suis content de l'apprendre. Cela n'a rien à voir avec le GATT. Si le gouvernement s'imagine, ce qui n'est pas cas parce qu'il est trop intelligent, qu'il pourrait faire l'économie d'une crise en lâchant sur le GATT parce qu'il a préalablement accordé 1,5 milliard aux agriculteurs, il commettrait une légère erreur d'appréciation. C'est très bien ce qui a été fait hier, mais on n'a pas encore résolu les problèmes de fond. Il faudra aller au-delà. Il faudra faire beaucoup en matière fiscale pour permettre aux exploitations agricoles de vivre comme de véritables entreprises.

A. Ardisson : Pensez-vous vraiment qu'il ne faut rien lâcher sur le GATT ?

P. Vasseur : Je n'ai pas dit cela. Dans toute discussion, il faut arriver à un résultat qui ne peut être qu'un compromis. Je suis pour le compromis à condition que ce ne soit pas une compromission. Il faut arriver à un accord sur le GATT, c'est nécessaire, tout le monde à y gagner. Mais il ne faut pas que cet accord soit une capitulation.

A. Ardisson : Certains paysans n'en veulent pas !

P. Vasseur : Ils ont tort. Ils ont intérêt à ce que nous n'ayons pas une guerre mondiale sur le marché agro-alimentaire. On aurait à y perdre. Il nous fait un accord qui respecte les intérêts fondamentaux de la France.

A. Ardisson : L'abandon des 32 heures par la commission mixte ?

P. Vasseur : C'est un débat mal posé. Le débat est de savoir si on peut faire travailler la France davantage, augmenter le nombre d'heures travaillées dans le pays en ayant une meilleure répartition. Si c'était pour augmenter globalement les heures de travail de 10 % en France et qu'individuellement, les gens augmentent de 15 % leur temps de travail, on aurait encore un accroissement du chômage. La question est de savoir si on peut mieux répartir l'emploi, avoir un marché du travail qui se développe et que chacun en bénéficie. Cela passe par une forme de partage du travail avec des sacrifices correspondants sur les rémunérations. Les possibilités offertes de ce point de vue, ce sera une bonne mesure. Je suis satisfait de l'amendement de la commission paritaire. Il me paraît meilleur que celui qui avait été adopté.

 

Vendredi 19 novembre 1993
RMC

P. Lapousterle : Encore à Versailles ?

P. Vasseur : J'y vais pour la troisième fois. Dans la vie d'un parlementaire, cela compte. On a fait l'étude. Il fallait que nous révisions la Constitution pour pouvoir appliquer la loi qui avait été la nôtre et celle que nous avions promise aux Français et qui concerne l'immigration. Nous irons une troisième fois à Versailles.

P. Lapousterle : Tout ira mieux par la suite ?

P. Vasseur : Il ne suffit malheureusement pas de prendre une disposition législative ou constitutionnelle pour que d'un coup de baguette magique la société se transforme. Cette disposition était nécessaire pour nous permettre de lutter contre le phénomène excessif de l'immigration. Cela ira un peu mieux. Il faudra d'autres dispositions législatives, voire constitutionnelles, pour aller encore plus loin et faire en sorte que petit à petit on redresse la situation.

P. Lapousterle : Que pensez-vous des mouvements sociaux ?

P. Vasseur : Je m'attendais à ce qu'il y en ait à la rentrée. Je l'avais dit en juin. Ce n'est pas réellement une surprise. Est-ce dangereux ? Je n'en sais rien, l'avenir le dira. Je constate qu'il y a un malaise profond dans la société. Il ne faut pas mesurer ce malaise à l'aune des manifestations et de leur importance. La manifestation strictement étudiante de lundi n'a pas été couronnée d'un très grand succès. Pour autant, je ne pense qu'on puisse dire que ce soit la marque d'une satisfaction du monde étudiant. Il y a un vrai malaise. Il faut que nous prenions ce malaise en considération. C'est lui qui est dangereux, beaucoup plus que les manifestations. Faut-il lâcher du lest? Si jamais on doit être amené à reculer, il ne vaut mieux pas s'avancer. Regardons comment les choses se passent, disons la vérité. Tenons-nous à la ligne que nous nous fixons. Lâcher du lest quand c'est possible, je ne suis pas du tout arc-bouté sur des positions négatives. Si on a la possibilité d'en donner, faisons-le. Mais ne leurrons pas les Français en leur disant que l'on peut donner le beurre et l'argent du beurre, voire la fermière ! Il faut être raisonnable. Il y a des choses que l'on peut faire, d'autres pas.

P. Lapousterle : Êtes-vous satisfait du compromis sur la réduction du travail ?

P. Vasseur : En matière de lutte contre le chômage, il faut regarder tout ce qu'on peut faire, sans avoir de tabous ou d'a priori. Si l'on considère qu'une nouvelle forme de répartition du travail là où c'est possible, avec des efforts qui soient également répartis entre l'entreprise, l'État et les salariés peut contribuer à créer quelques dizaines de milliers d'emplois, il faut laisser ceux qui sont volontaires le faire On tirera le bilan des expériences. On verra à ce moment de façon concrète si oui ou non, il y a de ce point de vue une possibilité à exploiter. Ce qui m'énerve dans la vie politique, ce sont ces espèces de heurts brutaux de la part d'ayatollahs de part et d'autre qui disent "c'est bien, ce n'est pas bien" et qui se braquent sur leurs positions. Il faut un peu d'humilité dans la vie politique. On a appliqué pendant des années et des années des mesures de part et d'autre. On voit bien que ces mesures sont limitées, même si elles ont apporté des solutions. Il faut que nous ayons l'humilité de le reconnaître et le courage d'entamer de nouvelles dispositions et explorations.

P. Lapousterle : Que pensez-vous du recul de P. Méhaignerie sur son projet de loi ?

P. Vasseur : Je ne considère pas qu'il s'agisse d'un recul. Il y a débat. Tant qu'une loi n'est pas votée, on ne peut pas parler de recul. Il y a un débat. Le ministre de la Justice émet une opinion. Un certain nombre d'autres personnes émettent des objections. On parvient à quelque chose qui correspond davantage aux sentiments d'une majorité. Je n'appelle pas cela un recul.

P. Lapousterle : C'est une bonne décision ?

P. Vasseur : Nous en reparlerons au Parlement. On verra au moment de la discussion parlementaire. Il est certain qu'il faut durcir les peines contre les gens qui se livrent à des choses inacceptables et inadmissibles. C'est insoutenable.

P. Lapousterle : Les primaires pour 1995 ?

P. Vasseur : J'avoue que j'étais plutôt préoccupé par le débat sur l'Aménagement du territoire lancé par C. Pasqua. Si jamais j'avais à choisir entre les propositions de C. Pasqua, celles sur l'aménagement du territoire me semblent correspondre davantage aux attentes des Français. Je m'étonne qu'on remette le couvert sur quelque chose qui ressort de la politique politicienne. Cela commence à devenir pénible. Alors qu'on est confronté à des problèmes avec la France, avec les étudiants, cela commence à devenir pénible! On est toujours en train de parler d'élections et comment on va faire pour les élections. Chaque chose en son temps. Il n'y a pas le feu au lac.

P. Lapousterle : Les municipales, la meilleure date ?

P. Vasseur : J'ai tendance à penser qu'il ne faut pas trop bousculer le calendrier électoral. Les élections doivent avoir lieu quand elles sont prévues, autant que faire se peut. Je ne voudrais pas qu'on arrive à une dérive de nos institutions, où tout procèderait du président de la République. On fait dans la foulée des présidentielles des législatives, des municipale. Il faut que les municipales se tiennent calmement au moment où elles sont prévues, que la France soit représentée dans sa diversité locale. Après, il y aura les présidentielles. Il ne faudrait pas trop mélanger les choses.

P. Lapousterle : Et le problème des signatures ?

P. Vasseur : Cela ne pose pas de problèmes. Il y aurait 18 jours pour recueillir les signatures. Pour une élection aussi importante que celle de la présidence de la République, à partir du moment où les gens se seraient mobilisés, en 18 jours, on peut recueillir ces signatures. On en a la possibilité. Il faut dépassionner les débats politiques. La meilleure façon de le faire, c'est de ne pas donner le sentiment que l'on cherche toujours à appuyer les choses sur des préoccupations personnelles, voire partisanes.

P. Lapousterle : Quelle note décernez-vous au gouvernement ?

P. Vasseur : On peut toujours mieux faire. La perfection n'existe pas. Le 20 sur 20 n'est pas facile, surtout dans une action gouvernementale. Le gouvernement peut mieux faire, mais ce qu'il fait est déjà énorme. Il a droit à beaucoup d'estime et de soutien. La situation n'est pas facile. Il y a de temps en temps quelques petits loupés et ratés. Je ne vois pas où il n'y en aurait pas. Globalement, l'action d'E. Balladur est une action très positive.