Interview de M. Paul Marchelli, président de la CFE CGC, à Europe 1 le 18 août 1993, sur la réforme fiscale, le projet de loi sur l'emploi, l'aménagement du temps de travail et l'ouverture des magasins le dimanche.

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Média : Europe 1

Texte intégral

E. Faux : Quels efforts espérez-vous du gouvernement après les déclarations du Premier ministre de la semaine dernière, en matière de réforme fiscale notamment ?

P. Marchelli : Ce n'est pas trop tôt ! L'essentiel du dialogue que j'avais avec E. Balladur quand il était ministre de l'Économie portait justement sur la réforme de la fiscalité, le passage de 13 à 5 tranches. Il semblerait qu'E. Balladur aille dans ce sens. On parle de 7 ou 8 tranches. C'est insuffisant, il faudra aller plus loin. Nous sommes sur le bon chemin. Mais ce n'est pas suffisant : il faudra dans le même temps, pour 1994, la défiscalisation complète de la CSG et un certain nombre de dispositions d'ordre pratique, comme la possibilité de déduire de l'impôt sur la fortune la partie correspondant au logement des cadres.

E. Faux : Quand souhaitez-vous l'application de cette réforme ?

P. Marchelli : Il faut que cela intervienne dès le 1er janvier prochain de façon à avoir une répercussion immédiate au début de l'année sur la consommation. Il faut lancer cette réforme le plus vite possible de façon à ce qu'elle puisse participer à la reprise économique du pays.

E. Faux : L'impôt sur le revenu est-il condamné sous sa forme actuelle ?

P. Marchelli : C'est l'ensemble du système fiscal français qui doit être revu parce que nous en sommes arrivés au point où 20 % des ménages français paient 85 % de la totalité des impôts directs. Nous sommes dans une situation où on est en train de brimer ceux qui font tourner la machine économique.

E. Faux : Que faut-il comme réforme ?

P. Marchelli : Il faut remettre à plat l'ensemble du dispositif d'impôts indirects et celui de l'impôt direct. C'est un travail qui vaut sans doute aussi une loi quinquennale. Le gouvernement a mis de l'ordre dans ses pensées et a décidé de n'engager que partiellement cette réforme. C'est un peu dommage parce qu'il va bien falloir y passer. E. Balladur préfère attendre que les présidentielles aient eu lieu.

E. Faux : Quel bilan faites-vous de l'action du gouvernement ?

P. Marchelli : Je vais prendre à témoin M. Rocard pour rappeler qu'en mars 1991, je suis allé le voir pour lui dire qu'il fallait relancer l'économie. Je me suis battu depuis pour que cette relance ait lieu. Depuis qu'E. Balladur est arrivé, les moyens de la relance se mettent en place dans le pays. Des efforts considérables ont été faits du côté des entreprises pour leur permettre de participer à cet effort de relance. Le gouvernement a essayé d'arrêter – c'était urgent l'hémorragie qui touchait le budget de l'État. C'est du bon travail qui a été fait très honnêtement. Il est insuffisant puisque nous sommes toujours en récession. C'est là le drame par rapport au drame de l'emploi. Il faut que nous sortions rapidement de la récession. Par conséquent, les Français doivent être invités à reprendre un taux de consommation normal. Il faut que les entreprises aillent de l'avant et ne restent pas dans l'attente d'un miracle quelconque ou la main tendue en demandant une aumône supplémentaire au gouvernement. Si les Français accompagnent l'effort du gouvernement, on a quelques chances de voir l'emploi repartir.

E. Faux : Un bon point, globalement ?

P. Marchelli : Je regarde, j'apprécie et j'attends les premiers résultats qui devraient intervenir en septembre-octobre.

E. Faux : Avez-vous été consulté comme vous le souhaitiez sur le projet de loi quinquennale sur l'emploi ?

P. Marchelli : La consultation est ouverte depuis avril. Au cours de la conférence sociale à Matignon, nous avions exprimé nos souhaits et notre volonté de voir le gouvernement aller dans telle ou telle direction. Nous voyons sortir maintenant les prémices du plan quinquennal annoncé alors. Vous dire que j'en suis satisfait, c'est impossible. Je me pose des questions sur la totalité des éléments contenus dans ce projet. Mais je ne peux pas reprocher au gouvernement d'y travailler avant de le rendre public parce que les ministres sont là pour travailler ensemble avant de s'exprimer.

E. Faux : M. Giraud a promis que les acquis sociaux seraient préservés ce qui suppose que le SMIC ne sera pas réformé. Qu'en pensez-vous ?

P. Marchelli : C'est de bon sens ! On ne peut pas dire aux salariés qu'ils vont continuer de subir un taux de chômage extraordinaire et, en même temps, les attaquer de manière considérable sur leur pouvoir d'achat et sur leur capacité à continuer de vivre décemment. On ne peut pas toujours tirer sur le même pianiste. Aujourd'hui, les salariés ont trop souffert pour qu'on leur demande des sacrifices supplémentaires.

E. Faux : L'annualisation du temps de travail ?

P. Marchelli : Je suis pour. Cela fait plusieurs années que c'est au programme de mon organisation, mais à condition que cela soit fait d'une manière intelligente, à condition que cela représente un plus en garantie de l'emploi pour les salariés. Il est vrai que pour les cadres les salaires sont annualisés. Nous raisonnons en durée annuelle du travail et non plus en durée hebdomadaire. Cela, c'était bon il y a 30 ans. C'est un concept totalement périmé.

E. Faux : Doit-il y avoir débat sur l'ouverture des magasins le dimanche ?

P. Marchelli : Il y a un faux débat. On prend le problème à l'envers. C'est un problème de société. Il appartient au pouvoir politique de poser le débat en termes de société et de s'interroger sur les services que l'on offre aux Français le dimanche. Faut-il les augmenter ou les diminuer ? Faut-il rester sur les données du passé ou faut-il aller de l'avant ? Le débat doit se dérouler et concerner tout le monde.

E. Faux : Faut-il légiférer dans ce domaine ?

P. Marchelli : Avant de légiférer, il faut essayer de comprendre ce dont nous avons besoin dans une société qui évolue à toute vitesse. Ensuite, s'il faut envisager d'ouvrir certains magasins ou services le dimanche, il faut s'organiser pour cela et faire en sorte que cela apporte un plus aux salariés, plus d'emplois, plus de salaires, plus de moyens pour bien vivre. À partir de là, on fera sans doute du bon travail. On a pris le problème à l'envers, comme l'affaire Tapie : ce brave homme mériterait quelques observations.