Article de MM. Marc Vilbenoit et Claude Cambus, respectivement secrétaire général et secrétaire national de la CFE CGC, dans "Le Quotidien de Paris" du 5 octobre 1993, sur l'analyse de la situation économique et la nécessité d'une politique de relance, intitulé "Emploi : les solutions des cadres".

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Circonstance : Congrès de la CFE CGC à Issy-les-Moulineaux les 7 et 8 octobre 1993

Média : LE Quotidien de Paris

Texte intégral

Des certitudes dépassées

Le personnel d'encadrement, dans les entreprises industrielles et dans les administrations, est aujourd'hui en proie à un grand désarroi. D'abord, comme chaque citoyen, il se sent concerné par la situation de l'emploi, par le niveau sans précédent atteint par le chômage, et par l'absence, avouée par le ministre du Travail en personne, de toute perspective d'inversion avant fin 1994.

Dans le même temps, au nom de la compétitivité de l'entreprise, il lui est demandé de réaliser des gains de productivité considérables, qui accentuent évidemment les baisses d'effectifs et qui le touchent lui-même très fortement. De plus, pendant des années, il s'était entendu dire qu'il était la clé de voûte des projets d'entreprise, des plans stratégiques, etc. Il découvre avec stupeur et amertume que, du jour au lendemain, les dirigeants qui lui tenaient ces discours peuvent le dégager des effectifs si la logique financière l'impose.

Quant à la forme, on voit réapparaître des comportements que l'on croyait oubliés : licenciements haut-parleurs, licenciements-taxis, déménagements clandestins des machines…

Dans sa vie de citoyen aussi, le personnel d'encadrement découvre que des idées encore fortes il y a 2 ou 3 ans sont aujourd'hui quasiment obsolètes. Prenons-en pour preuve ce qui se disait sur les niveaux de formation : obtenir un diplôme élevé est le meilleur moyen de se garantir un emploi pour l'avenir. C'était l'époque de l'objectif de 80 % d'une classe d'âge au niveau "bac". Or aujourd'hui, même à "bac + 5", il est fréquent de débuter par le chômage. Les jeunes diplômés sont, pour un tiers d'entre eux, encore à la recherche de leur premier emploi stable au bout d'un an.

Le stress pour les salaries, la désespérance pour leurs enfants : la société tout entière a le vertige. Ne sous-estimons pas le niveau des tensions qui, partout, montent dans le pays.

Des repères erronés

D'où viennent tous ces dérèglements ? Le désordre a débuté en 1973, au moment du premier choc pétrolier. Mais c'est sans doute la mondialisation des échanges et des mouvements de capitaux qui a apporté la perturbation la plus profonde.

La théorie libérale, née au XIXe siècle dans des économies centrées sur leur marché intérieur, a prétendu apporter à l'échelle mondiale la seule grille valable de compréhension du réel, après l'échec des économies socialistes de l'Est. Nous sommes toujours dans cette perspective : les comportements des entreprises et des salariés devraient obéir à la loi du marché à échelle planétaire. Outre l'acceptation de la concurrence comme seul régulateur de l'économie, la théorie libérale des avantages comparatifs voudrait démontrer qu'une division mondiale de la production serait possible et souhaitable.

La conséquence en est visible : si les coûts de capital sont les mêmes en tout point du globe, si la technologie s'acquiert par transfert, le coût du travail reste le seul facteur discriminant pour le prix de revient d'une production donnée. De l'avis même de grands patrons industriels, la compétition technologique peut être gagnée, elle l'est même largement. Et c'est d'ailleurs à l'honneur des personnels d'encadrement, pour qui ce serait en quelque sorte un reniement de la refuser et de jouer les "canuts lyonnais". Mais la concurrence fondée sur la différence des standards sociaux est perdue d'avance et ne peut qu'entraîner de nouvelles catastrophes dont les premières manifestations de révolte sont depuis longtemps perceptibles dans les banlieues les plus défavorisées.

Un autre facteur de dérèglement est la productivité. Dans une économie où la demande est très supérieure à l'offre, la productivité permet de produire plus à volume de travail inchangé, donc d'enrichir tous les agents économiques. Mais lorsque certains marchés commencent à se saturer, la productivité conduit à travailler moins sans entraîner de consommation supplémentaire. Elle devient dans ce cas un des facteurs d'exclusion du système productif.

Formés jusqu'à ce jour dans le culte de la productivité, tous autant que nous sommes, ne nous étonnons pas si nous continuons dans la même voie et indistinctement dans tous les secteurs, même dans ceux protégés par nature de la concurrence internationale, que le niveau de chômage continue de progresser.

Quelles voies de solutions proposer ?

La complexité des problèmes d‘aujourd'hui appelle mieux que des "yaka" et des expressions de "ras-le-bol" ; elle nécessite simultanément plusieurs niveaux de remèdes.

Après ce qui précède sur la concurrence et le dumping social, il faut avoir le courage de faire évoluer les règles du jeu des échanges mondiaux. Aujourd'hui, les pays d'Europe sont confrontés à une concurrence irrépressible des nouveaux pays, ou le coût du travail est 30 à 50 fois moins élevée. Cela mérite des "montants compensatoires sociaux".

Ne nous faisons pas peur avec l'argument selon lequel un salarié français sur cinq travaille pour l'exportation : nous exportons dans des domaines à haute valeur ajoutée non encore maîtrisés par les pays en voie d'industrialisation. N'oublions pas non plus que les quatre autres salariés sur cinq travaillent pour le marché intérieur.

Ce type de remède est du ressort du pouvoir politique, et l'Europe est le bon niveau pour le promouvoir. Ceci implique de la construire dans des conditions socialement acceptables, et non pas seulement pour ouvrir un vaste marché au libre-échange.

La croissance et la consommation

À l'échelon national, même si la croissance n'est pas une réponse suffisante, elle demeure nécessaire. La relance que nous demandons depuis la fin de la guerre du Golfe n'a été effectivement affichée que depuis juin 1993. Les grands travaux d'équipement en infrastructures, le soutien au logement, sont des moyens d'action "macro-économiques". Il aurait fallu faire beaucoup plus et beaucoup plus tôt.

L'État doit aussi donner des signaux pour faire revenir les entreprises a des politiques salariales normales. Nous sommes, depuis 1983, en situation de purge de l'économie par la désinflation compétitive. Or il n'y a plus d'inflation donc le maintien de la purge est en train de tuer le malade…

Quand verrons-nous les patrons français appliquer le théorème de Ford et dire : si nous voulons vendre nos produits, nous devons augmenter nos salariés ? Au contraire, depuis dix ans, ils estiment avoir obtenu une victoire parce que les salaires baissent relativement. C'est oublier qu'ils constituent le revenu de plus de 80 % des ménages et contribuent de ce fait même au niveau de l'activité économique.

Mais c'est au niveau des entreprises qu'il reste beaucoup à faire. Elles doivent assumer, outre la production de richesses, une responsabilité sociale. Il n'est plus admissible que les logiques financières priment sur toutes les autres et conduisent systématiquement à arbitrer en faveur du court terme contre le long terme, les masses salariales devenant les seules variables d'ajustement.

Le licenciement est un acte qui appauvrit l'entreprise par réduction de sa principale richesse (le facteur humain) et pourtant, en termes financiers seuls, il l'enrichit. Il est probable qu'il faille modifier ces règles du jeu. Nous avons proposé une nouvelle utilisation des sommes énormes consacrées aujourd'hui à la couverture des coûts du chômage. La création d'un fonds structurel d'intervention pour l'emploi devrait aider les entreprises à endiguer le chômage en amont, plutôt que de le laisser peser sur la collectivité en aval, en transformant au passage des salariés disposant d'un statut social en chômeurs de longue durée, voire en exclus.

Le fonds en question aiderait à dépasser les situations difficiles, il serait à disposition des entreprises mais sous contrôle social tripartite (partenaires sociaux et État). La négociation sociale doit impérativement précéder l'attribution des aides de toute nature pour mieux les cibler et optimiser leurs effets.

À l'évidence, le succès de l'entreprise ne peut durablement se fonder sur l'exclusion des salariés ; la société n'y résisterait pas.

Le rôle des partenaires sociaux

Nous pensons que le retour à un syndicalisme plus fort est un élément-clé de la prise de conscience et de la recherche des solutions, aussi difficiles soient-elles, à la crise présente. Lorsque les syndicats s'affaiblissent, vient le temps des coordinations. Qui peut prétendre y avoir gagné ?

Pour ce qui est de l'encadrement, sa place charnière dans l'entreprise lui a valu au fil du temps des contraintes supplémentaires d'adhésion au "projet de l'entreprise". Il lui est de plus en plus difficile de faire état de ses craintes, sauf à se voir imputer la perte de confiance, dont on sait comment elle s'achève. L'expression collective est le seul vrai rempart a cette difficulté qui soit à sa disposition. Nous sommes d‘abord là pour ça. Il n'est pas, de par le monde, de démocratie vraie sans équilibre des pouvoirs et donc sans organisations syndicales.

NDLR. Jeudi et vendredi, le congrès de la CFE-CGC désignera le successeur de Paul Marchelli à sa présidence. Face aux candidatures séparées de Jean-Pierre Chaffin (le "patron" des cadres de la métallurgie) à la présidence, et de Chantal Cumenel (présidente de l'APEC, auteur d'une "Lettre urgente aux cadres qui en ont ras le bol") au secrétariat général, Marc Vilbenoit et Claude Cambus présentent un "ticket", le premier étant candidat à la présidence et le second au secrétariat général.