Interviews de M. Paul Marchelli, président sortant de la CFE CGC, dans "Le Figaro" et à France-inter le 7 octobre 1993, sur les cadres, sur le syndicalisme et sur le projet de loi quinquennale pour l'emploi.

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Intervenant(s) : 

Circonstance : Congrès de la CFE CGC à Issy-les-Moulineaux les 7 et 8 octobre 1993

Média : France Inter - Le Figaro

Texte intégral

Jeudi 7 octobre 1993
France Inter

J.-L. Hees : Vous ne pensez pas que du bien de l'action du gouvernement.

P. Marchelli : Il faut regarder la situation : 7,5 millions de Français marginalisés par rapport-au droit au travail, plus de 3 millions de chômeurs officiellement inventoriés. Comment voulez-vous que je sois satisfait ? Comment voulez-vous que le congrès réuni ce matin puisse donner un satisfecit au gouvernement, quel qu'il soit ? Il est temps que l'on essaie de prendre le taureau par les cornes. J'aurais voulu qu'aujourd'hui, comme chaque jour, en tête du bulletin d'information, on fasse apparaître le compteur du chômage dans notre pays de façon à ce que ce qu'on appelle la priorité devienne véritablement la priorité de tous les instants dans notre pays et pour tous. J'aurais voulu aussi que l'on décide de mettre en parallèle certaines données. Quand nous constatons qu'il y a 30 % d'emplois détruits dans le pays, je voudrais qu'il y ait dans le même temps 30 % de nos parlementaires et de nos ministres qui s'en aillent. À chacun sa responsabilité. Pendant que nous parlons, savez-vous que l'on est en train de détruire des centaines d'emplois ? Vous aurez terminé cette émission, vous aurez bien travaillé. Mais pendant ce temps, des hommes et des femmes vont tomber dans le désespoir parce qu'ils se retrouveront sur le carreau.

J.-L. Hees : Ils vont vous regretter à la CGC, vous avez une saine colère.

P. Marchelli : Croyez-vous que la conviction que j'exprime soit un problème d'âge ? Non, j'ai la conviction que si nous continuons à regarder le chômage et à faire semblant de le traiter, un jour, nous allons tous nous retrouver chômeurs.

J.-L. Hees : Vers quoi devrions-nous aller ?

P. Marchelli : La loi quinquennale n'est pas une loi pour l'emploi. C'est une loi pour alléger les contraintes qui pèsent sur le coût du travail. C'est une loi faite pour permettre aux entreprises progressivement d'améliorer leur situation. Cette loi ne répond pas à l'exigence que j'exprimais tout à l'heure. Quand je vois ce qui s'est passé à l'Assemblée nationale, quand je constate comment l'Assemblée s'est couchée devant le gouvernement, je vois qu'on ne réglera pas les problèmes.

J.-L. Hees : Avez-vous des responsabilités dans la situation de l'emploi ?

P. Marchelli : Bien sûr, nous avons tous des responsabilités. J'entends depuis 20 ans les journalistes expliquer que le syndicalisme ne vaut plus rien. Eh bien, nous y sommes : le syndicalisme est affaibli et il n'est plus capable de réagir ! Il y a une espèce de connivence qui s'est créée dans notre société pour faire en sorte qu'on puisse jeter les gens. L'économie n'a de valeur qu'à partir du moment où elle est au service de l'homme.

Un auditeur : Quelle crédibilité voulez-vous qu'on accorde à vos propos ?

P. Marchelli : À partir du moment où on met en cause toute possibilité d'essayer ensemble d'affronter les problèmes et de trouver des solutions, ça n'ira pas. Il est temps de se prendre par la main. Les solutions existent. Il faut qu'on veuille bien les chercher.

J.-L. Hees : Une petite critique quand même : le management participatif n'a-t-il pas tué le syndicalisme ?

P. Marchelli : Ce qui a tué le syndicalisme, ce sont les patrons qui, systématiquement continuent à "foutre" dehors les délégués syndicaux. Ce sont les patrons qui ont obtenu, au travers de la loi quinquennale, de se débarrasser de la représentation salariale dans les PME-PMI. Chapeau le gouvernement, chapeau M. Giraud !

Un auditeur : Je n'ai pas entendu beaucoup de propositions concrètes dans vos discours ?

P. Marchelli : Nous avons sorti 27 propositions au mois de février dernier avec l'exigence de déclarer l'état d'urgence économique et social dans le pays. Les solutions existent, il suffit d'aller sur je terrain et de faire fonctionner sa tête. Et on arrive à trouver des solutions alternatives.

 

7 octobre 1993
Le Figaro

Paul Marchelli : "l'économie doit être mise au service de l'homme"

Le président sortant de la CFE-CGC, dont le successeur sera élu demain par le congrès, dénonce la confiscation par les politiciens de la réflexion sur l'avenir.

Le Figaro : Quelle leçons tirez-vous de 25 ans de militantisme et d'engagement dans le syndicalisme des cadres ?

Paul Marchelli : J'ai commencé ma "Carrière" de syndicaliste en 1968, qui a été une époque extraordinaire pour le pays, au moment des chimères du mois de mai. Notre société était en train de bouger. Il était important que les cadres engagent leur efficacité, leur capacité et aussi leur rationalité pour accompagner les mutations que nous pressentions. C'était l'époque où je passais pour un dangereux gauchiste parce que j'avais posé le problème du pouvoir et de son exercice dans l'entreprise. J'ai été celui qui, alors, a présenté un projet de "cogestion à la française" dans le droit-fil des idées gaulliennes en affirmant que dans l'entreprise la force de travail devait avoir la possibilité de s'exprimer là où les décisions qui conditionnent son avenir étaient prises. Très curieusement aujourd'hui, le débat pourrait reprendre sur les mêmes bases. Peut-être que si, à l'époque, on m'avait écouté, on n'atteindrait pas le chiffre de 3 millions de chômeurs et les exclus et marginalisés n'avoisineraient pas les 7 millions.

Le Figaro : Comment expliquez-vous qu'aujourd'hui le nombre de syndiqués qui partagent votre point de vue soit aussi faible ?

P. Marchelli : Le personnel d'encadrement dans son ensemble a obtenu pour le pays une formidable victoire en étant le fer de lance des 30 glorieuses tant au plan économique qu'au plan social. Tout le monde reconnaît que c'est grâce à l'encadrement et à son dynamisme que la France s'est hissée au niveau de la quatrième puissance mondiale. Hier comme aujourd'hui, il est aussi difficile d'obtenir de ces salariés qu'ils prennent sur leur temps, notamment professionnel, pour défendre le syndicalisme. On ne peut pas être au four et au moulin : c'est le drame du personnel d'encadrement. Nous donnons toujours priorité à la mission professionnelle qui nous est proposée.

Le Figaro : Comment ressentez-vous les conséquences de la crise économique ? N'avez-vous pas l'impression d'être floué ?

P. Marchelli : Notre référentiel de valeurs est en train de s'écrouler. Lorsque nous, les cadres, nous réussissons, lorsque nous gagnons de nouveaux marchés, lorsque nous améliorons la productivité, nous posons des problèmes que personne ne veut ni ne sait résoudre, celui de l'emploi par exemple. Lorsque l'on confie à un ingénieur un objectif d'amélioration de la productivité et qu'il l'atteint, il détruit dans le même temps des emplois. Les réponses que la CGC s'est efforcée d'apporter à cette conséquence négative du progrès économique sur l'avenir de notre société n'ont été comprises ni par l'opinion ni par les décideurs économiques, et, ce qui est encore plus grave, elles ont été ignorées par les responsables politiques.

Le Figaro : Quelle doit être, selon vous, l'attitude de vos successeurs face à cette incompréhension ?

P. Marchelli : Il faut continuer le combat car nous ne pouvons pas baisser les bras, il faut donner plus de densité à notre message et peut-être le simplifier : si l'économie n'est pas mise résolument au service de l'homme, toutes nos sociétés modernes exploseront les unes après les autres. Il est inadmissible et irrationnel d'imaginer que les nations vont continuer de s'enrichir alors que les individus vont s'appauvrir de plus en plus et devenir, pour une grande partie d'entre eux, dépendants de la charité publique. Nous savons que la rupture va se produire dans notre pays. On ne peut pas entasser indéfiniment des couches de chômeurs les unes sur les autres sans que l'édifice ne s'écroule.

Le Figaro : Comment se fait-il que vous n'ayez pu faire passer votre inquiétude auprès des amis politiques que l'on vous prête ?

P. Marchelli : Laissons les uns et les autres porter des jugements sur nos prétendues allégeances. Constatons simplement que la droite qui a été au pouvoir jusqu'en 1981 a ouvert la voie à la socialisation et à l'étatisation du pays. Elle a écrasé l'éventail des valeurs et a préparé la poussée égalitaire qui s'est développée tout au long des années 80. Elle a de plus augmenté le taux des prélèvements à des seuils inégalés dans les autres pays hautement industrialisés. Depuis 1981, nous avons vécu sous le poids d'un obsédant discours visant à écraser les élites et à niveler les valeurs à des fins électoralistes. Nous n'avons pas hésité à manifester malgré le fort vent contraire qui nous plaquait au sol, et à dénoncer le rétrécissement de la hiérarchie tout en plaidant la nécessité de diminuer le temps de travail au bénéfice d'un temps de formation pour préparer les mutations. Nous n'avons pas été écoutés parce que la pensée dominante était écrasante. Il a fallu l'échec total des socialistes sur le plan économique et d'une façon plus extraordinaire sur le plan social pour que le discours de la CGC soit repris par les médias et surtout par les autres partenaires sociaux. Tout cela, malheureusement, en vain. Ceux qui nous gouvernent aujourd'hui n'ont que deux préoccupations en tête : comment gagner la présidentielle et, en corollaire, qui va être président ? Plutôt que de prendre en compte les 27 propositions que nous faisions en février au moment où nous avons demandé l'instauration de l'état d'urgence économique et social, le gouvernement ne fait que du rapiéçage en utilisant finalement tous les remèdes essayés depuis 15 ans pour faire semblant de faire face à la montée du chômage et au creusement des fabuleux déficits qui se développent partout.

Le Figaro : Quelles sont alors les perspectives si aucune force politique ne trouve grâce à vos yeux.

P. Marchelli : Mon amertume est relative parce que sur le même parcours aucun intervenant de la société civile n'a été écouté. De temps en temps on fait semblant, on organise des tables rondes, des grand-messes. Dans la réalité des choses, la classe politique tourne sur elle-même, les yeux fermés, les oreilles bouchées. Ce n'est pas pour autant qu'il faille baisser les bras. Notre peuple ne supportera pas longtemps l'accumulation de telles erreurs ; un jour, il s'ébrouera. Avant qu'il ne soit trop tard, la classe politique doit se reprendre et écouter les voix qui viennent des profondeurs de la société civile. L'exemple du projet de loi quinquennale sur l'emploi est frappant. Dans cette affaire, ce qui est inquiétant, c'est la formidable certitude qui caractérise ceux qui détiennent dans l'instant le pouvoir politique, à tel point qu'ils n'éprouvent plus le besoin de s'interroger et d'écouter les autres. La société française est une société cloisonnée dans laquelle seuls les politiciens et la technocratie qui les entoure ont l'apanage de la réflexion sur l'avenir.

Le Figaro : Le tableau que vous dressez est très sombre. Quels moments l'ont éclairci au cours de vos mandats ?

P. Marchelli : Les moments forts, ce sont les congrès où l'organisation m'a apporté une confiance massive et totale, ce qui m'a toujours fait chaud au cœur. C'est également lorsque ceux que nous représentons sont venus nous aider, lors de états généraux de l'encadrement en 1980, quand nous avons lancé l'idée d'un nouveau syndicalisme, ou lorsque nous organisions des manifestations de masse en mobilisant quelquefois 100 000 personnes en soutien de nos thèses. Je n'oublierai jamais la chaleur de ces moments. Les résultats peuvent sembler minces parce que le syndicalisme est progressivement mis à mort. Le mouvement syndical français s'étiole, il faut le reconnaître. Ce n'est pas la faute des états-majors et des militants toujours aussi actifs et fidèles. Je crois que nous sommes arrivés à un moment où l'accumulation d'informations déversées par les médias liquéfie la cervelle des gens. La mutation de la société est en train de dépersonnaliser l'individu et de tuer tout groupe social.

Le Figaro : On vous reproche souvent vos propos excessifs et plus profondément d'avoir dilué le syndicalisme des cadres en essayant d'élargir son recrutement à d'autres couches sociales.

P. Marchelli : "Ceux qui ont raison une journée avant les autres passent pendant la journée suivante pour ne pas avoir de sens commun", a écrit Chamfort. J'ai l'immodestie de me reconnaître dans cette pensée. Au fond, on me reproche d'avoir eu raison trop tôt sur l'évolution du monde des cadres. Demain, le salariat sera composé d'une majorité d'individus que l'on dit aujourd'hui appartenir à l'encadrement. On va vers une modification structurelle du salariat. D'un côté, on exige de lui de plus en plus de connaissances, et, de l'autre côté, on le banalise en n'hésitant pas à laisser sur le carreau de jeunes diplômés et en se débarrassant des professionnels de qualité dès qu'ils approchent de la cinquantaine. La CFE-CGC doit s'adresser à ce monde en mutation. Aujourd'hui le syndicalisme semble hors-jeu mais le retournement se fera à partir de nos idées, j'en suis convaincu. Si c'était à refaire, je recommencerais les mêmes campagnes avec les mêmes idées parce que je pense qu'elles sont plus que jamais porteuses d'avenir. Il faut que l'économie soit réellement au service de l'homme.