Articles de Mme Chantal Cumunel, secrétaire générale de la CFE CGC, dans "La lettre confédérale" du 22 octobre et du 19 novembre 1993, sur les négociations du GATT et sur la politique sociale.

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Texte intégral

La Lettre Confédérale CGC – N° 745 : 22 octobre 1993
Emploi GATT

Réunis en Conseil européen le 6 février 1992, les douze chefs d'États engageaient un long processus que l'Allemagne vient de boucler en décidant de ratifier le traité de Maastricht le 12 octobre dernier...

Six jours plus tard, Édouard Balladur consultait les acteurs sociaux, économiques et politiques sur l'accord du GATT. Simple coïncidence de dates ? Souci légitime de respecter les promesses électorales ? Réserves sur les réalités d'une politique communautaire ? Volonté d'affirmer l'identité française ? Détermination à imposer une autre approche du marché mondial ?

Toutes ces interrogations contiennent certainement une once de vérité dans la stratégie actuellement menée par le gouvernement français pour éviter de tomber dans le « piège » de l'isolationnisme, du protectionnisme ou encore du « libre-échangisme ». Et l'intérêt du GATT est à la fois d'apporter une réponse partielle à ces trois écueils et de favoriser les conditions d'une croissance économique, à terme, porteuse d'emplois.

C'est pourquoi la France, quatrième exportateur mondial, commettrait une lourde erreur si elle envisageait de quitter la table des négociations avec les États-Unis. Pour autant, notre volonté de signature ne saurait être compatible avec la volonté américaine de nous imposer des concessions à sens unique.

Au-delà du GATT, le problème fondamental posé est celui de l'organisation des échanges mondiaux dans une économie ouverte. Celle-ci ne peut se concevoir sans un minimum de régulation qui rende les bénéfices attendus de l'accès au marché équitable pour tous les partenaires.

La liberté des acteurs économiques ne saurait aller à l'encontre des équilibres des sociétés. L'intérêt individuel d'une entreprise ne doit pas s'opposer au besoin collectif d'un pays. En clair, il n'y a pas de liberté sans responsabilité tout comme il n'y a pas de droit sans obligation. Ces principes valent autant pour l'économie que pour le social. Et qui refuse de les respecter doit être sanctionné.

Nous ne pouvons donc accepter que l'accord du GATT serve de prétexte à imposer des discriminations dans certaines activités économiques ou culturelles alors même que son approche doit être globale. Nous ne pouvons pas plus continuer à tolérer que les normes sociales ne fassent l'objet d'aucune réglementation afin que le jeu des échanges internationaux se traduise réellement par des avantages réciproques.

L'emploi est « le » problème, le seul qui inquiète les Français et qui doit nous préoccuper. C'est toute cette analyse que notre Confédération a exposé au Premier ministre le 18 octobre.

L'emploi mérite sa détermination à condition que celle-ci ne se confonde demain avec « obstination » car nous n'avons pas les moyens de nous tromper ni de priorités ni d'enjeux.


La lettre confédérale CGC – N° 748 : 19 novembre 1993
La roue du social

Si souvent annoncée, malheureusement si rarement crue, la crise du social finit par arriver.

Depuis plusieurs mois les signes d'angoisse s'accumulent : les chômeurs créent des associations de défense, les futurs retraités doutent de leur retraite, les salariés n'acceptent plus les baisses continues de leur rémunération, les contribuables ne supportent plus la pression fiscale.

Depuis quelques semaines les mouvements d'humeur se multiplient : les étudiants défilent dans la rue pour la qualité de leurs études, les agents de la Sécurité sociale font grève pour leur retraite, les salariés des entreprises publiques et privées font grève pour leur emploi, les intermittents du spectacle menacent de faire grève pour leur droit à l'assurance chômage.

Nous ferions une erreur fondamentale de ne voir dans ces signes d'angoisse et ces mouvements d'humeur que des manifestations sporadiques, sans grand danger pour la société car ne faisant pas forcément recette par le nombre. Ce que nous observons n'est en fait que la face visible de l'iceberg.

Chaque jour, en vérité, le social s'effrite un peu plus, une nouvelle barrière tombe, de nouveaux indicateurs sociaux se mettent au rouge. Ce sont là autant de signaux d'alerte qui s'allument et démontrent qu'un sentiment d'incompréhension se creuse entre les salariés et leurs entreprises, entre les Français et la société.

Les repères économiques et sociaux n'apparaissent plus à leur place. En même temps que son sens et sa valeur ont été redonnés à l'économique, les chefs d'entreprise manifestent leur désintérêt pour le social considérant que le poids du chômage sera un anesthésiant suffisant aux revendications. Parce qu'ils ont de moins en moins de prise sur l'économique en raison de sa dimension européenne et internationale, les hommes politiques cherchent à s'approprier le social.

Sous couvert de décentraliser et de régionaliser la formation professionnelle, l'assurance chômage, la Sécurité sociale, ceci dans l'objectif de rendre les organismes sociaux plus performants, nous assistons à une volonté de transférer aux autorités régionales les pouvoirs de décision et de gestion qui relèvent actuellement de la responsabilité des partenaires sociaux. N'ayons pas peur des mots : l'étatisation du social est engagée, alors que, par ailleurs, la privatisation de l'économie se poursuit.

Alors, au risque du licenciement s'ajoute aujourd'hui la peur d'une remise en cause de la protection sociale d'autant plus crédible que le coût du travail est dénoncé comme le handicap principal à l'emploi.

Ainsi tourne la roue du social: dent après dent elle nous conduit, inexorablement, à la fracture sociale. Sept Français sur dix croient en la possibilité d'une explosion sociale. Peut-être s'agira-t-il au contraire d'une implosion. Dans les deux cas et sauf à réagir, les conséquences seront graves.