Texte intégral
29 novembre 1993
Valeurs Actuelles
Ministre de l'Éducation nationale et président (CDS) du Conseil général des Pyrénées-Atlantiques, M. François Bayrou dresse, pour "Valeurs Actuelles", un premier bilan de son action, sept mois après son arrivée Rue de Grenelle.
Valeurs Actuelles : Depuis quelques semaines, des voix s'élèvent dans la majorité pour regretter que le gouvernement n'aille pas plus vite, plus loin sur le chemin des réformes. Que répondez-vous ?
François Bayrou : Certains semblent oublier que le Gouvernement n'est en place que depuis sept mois ! En sept mois, il a inscrit à son actif des résultats remarquables : la réforme des retraites, des décisions juridiques fondamentales en matière d'immigration, les privatisations et, si vous le permettez, l'action entreprise dans le domaine de l'éducation.
Ceux qui prétendent que nous aurions pu faire davantage me font penser à cette phrase, si belle, de Vaclav Havel : "Ils sont comme ces enfants qui, pour faire pousser les arbres plus vite, leur tirent sur les feuilles".
Une société – qui plus est, fragile comme la nôtre – ne peut être réformée que si l'on fait en sorte que la brutalité des réformes ne soit pas la cause d'accidents. Prétendre le contraire est tout bonnement puéril.
Valeurs Actuelles : Sur deux dossiers précis, le ministère de l'Éducation nationale a cependant pu donner l'impression de préférer le statu quo à la réforme : la Loi Falloux et les voiles islamiques.
François Bayrou : Commençons par la loi Falloux. Elle interdit pratiquement aux collectivités locales d'aider à la réparation des écoles. Cette loi est-elle juste ? J'ai dit qu'elle ne l'était pas et je continue de le penser. Pourquoi les collectivités – qui peuvent mettre des millions dans des clubs de football – ne pourraient-elles pas verser un franc à des écoles dont l'État est souvent désastreux, parfois honteux ?
Mais voilà : il a manqué trois séances au Sénat pour aboutir. Et le président de la République a refusé d'inscrire le texte à l'ordre du jour de la session extraordinaire. Dès lors, le risque existait de recréer les conditions d'une guerre scolaire autour de l'enseignement privé.
Je ne l'ai pas voulu. Au retour des fantasmes, j'ai préféré l'examen de la réalité. Et j'ai confié au doyen Vedel une mission qui fera toute la lumière sur cette question.
Valeurs Actuelles : "Enterrement de première classe", ont dit certains…
François Bayrou : Non ! L'affaire n'est pas enterrée. Quand la commission aura terminé son travail, elle rendra un rapport. Quelles seront ses conclusions ? Je n'en sais rien. Mais, comme je me borne à décrire la réalité, je veux croire que la commission me donnera raison. Le Parlement aura alors à prendre ses responsabilités.
Valeurs Actuelles : Et les voiles islamiques ?
François Bayrou : Il faut être ferme et raisonnable. Être ferme, c'est faire en sorte qu'il n'y ait pas de voile dans nos écoles. Le port du voile est contraire au pacte national, qui a toujours reposé sur le refus des ghettos. Il est aussi contraire au pacte républicain, qui suppose le respect des Droits de l'Homme – donc des droits de la femme. Je veux rappeler que le port du voile est interdit dans certains pays du Maghreb.
Pour autant, il ne s'agit pas de mettre le feu aux poudres. Ce sont des enfants que nous avons en face de nous. Prenons garde, par notre attitude, à nourrir l'intégrisme. Et pensons aux milliers de Français, dont beaucoup sont enseignants, qui vivent dans le Maghreb : dix millions d'Algériens regardent chaque jour nos journaux télévisés.
Valeurs Actuelles : Fermeté et raison, dites-vous. Mais la jurisprudence du Conseil d'État permet-elle de concilier ces deux impératifs ?
François Bayrou : Absolument. On l'a vu à Nantua lorsqu'une situation jette le trouble dans une école, le chef d'établissement, soutenu par son administration, a tous les moyens d'y mettre fin. Inutile donc de créer de toutes pièces un débat national. Surtout s'il s'agit de légiférer. En ce domaine comme dans beaucoup d'autres, la loi ne doit intervenir qu'en dernière extrémité.
Valeurs Actuelles : Vous avez entrepris de réformer les "maillons faibles" de l'éducation. Certaines de ces réformes ont abouti, d'autres sont entamées. Quel est, aujourd'hui, "l'État de la réforme" ?
François Bayrou : La réforme des lycées – un projet formé depuis des années, mais jamais mis en œuvre – est désormais achevée. Elle repose sur trois principes simples.
D'abord, l'orientation progressive. Le lycéen choisit sa filière au terme d'une seconde indifférenciée : enseignement technologique ou général. En première, il choisit sa voie : littéraire, économique ou scientifique, dans l'enseignement général. En terminale, il choisit son bac.
Ensuite, toutes les filières ouvrent maintenant toutes les portes. On peut désormais faire médecine ou une école de commerce avec un bac de lettres. Enfin, j'ai restauré le baccalauréat. Jack Lang avait voulu que les lycéens puissent conserver leurs meilleures notes d'une année sur l'autre. C'était créer un bac à crédit, contraire à l'esprit français : le bac consacre un niveau. Il doit rester un examen national et anonyme.
Valeurs Actuelles : Quelles sont, maintenant, les réformes en cours ?
François Bayrou : Le premier "maillon faible" de la chaîne éducative, c'est l'apprentissage de la lecture. Trop de jeunes (un tiers, voire 40 %, selon les études) sortent de l'école primaire sans maîtriser la lecture. C'est un handicap grave, souvent insurmontable. J'ai un objectif ambitieux : réduire de moitié, en cinq ans, le nombre des élèves qui sortent de l'école sans maîtriser la lecture.
Valeurs Actuelles : Comment ?
François Bayrou : D'abord en renforçant la détection précoce des difficultés de l'enfant. Ce sera fait dès l'école maternelle, en liaison avec les professionnels de l'éducation et de l'enfance psychologues, rééducateurs, orthophonistes… et instituteurs.
Surtout, l'école primaire doit être recentrée sur sa vraie mission : apprendre à lire et à compter. Les programmes de l'école primaire, ça devrait tenir sur deux pages ! Nous allons les alléger. Songez qu'à mon arrivée, on était en train d'établir les programmes de géométrie pour l'école maternelle Des mesures seront annoncées avant la fin de l'année scolaire.
Il nous faudra enfin réfléchir sur les pratiques pédagogiques en matière de lecture. Repérons celles qui donnent de bons résultats. Car il en existe, des classes où tous les enfants apprennent à lire correctement ! On n'utilise pas assez l'expérience des maîtres.
Valeurs Actuelles : On vous reproche de mener un combat d'arrière-garde contre la "méthode globale" qui selon certains, n'aurait plus cours…
François Bayrou : Ce n'est pas au ministre de choisir la méthode d'enseignement appliquée dans les classes. D'autre part, la méthode n'est pas tout. Beaucoup de l'efficacité de l'enseignement réside dans la pratique et la démarche personnelle de l'enseignant. Pour autant, je ne peux pas laisser croire que l'approche globale est abandonnée depuis longtemps.
Pour les avoir comptées, je sais qu'il existe deux cent sept méthodes de lecture disponibles dans les classes. Dire qu'on a renoncé à la méthode globale, c'est franchement mentir aux parents. Parmi les cinq livres qui font à eux seuls 60 % du marché, deux suivent une démarche purement globale et les trois autres commencent par une approche globale avant de devenir plus analytiques. En revanche, pas un seul livre suivant une méthode syllabique n'est proposé dans les classes. Cela, c'est simplement pour rappeler la vérité.
Je le répète, ma mission n'est pas de choisir à la place des enseignants, mais je puis au moins souhaiter que leur soit offert un véritable choix.
Valeurs Actuelles : Quand aboutira la réforme des collèges que vous avez aussi engagée ?
François Bayrou : Les décisions seront prises avant la fin de l'année scolaire.
On le sait depuis longtemps : le collège est un des maillons faibles de la chaîne éducative. Or, depuis quinze ans, il n'y a pas de changement majeur. J'ai décidé d'ouvrir ce dossier.
Le collège unique est devenu uniforme. Il est incapable de résoudre les problèmes des élèves en difficulté. Il n'a pas d'autres réponses que les laisser monter de classe en classe… pour finalement les exclure !
Début novembre, j'ai envoyé une lettre aux enseignants des collèges pour qu'ils me fassent part de leur expérience et de leurs propositions. Je vais bientôt consulter les organisations syndicales. Au printemps, soit l'accord se fait sur les solutions préconisées, et nous engageons une réforme générale des collèges, soit les avis divergent, et nous testerons l'efficacité des propositions faites pour "remettre à flot" les élèves en difficulté.
Valeurs Actuelles : Vous aviez une autre ambition : la formation professionnelle pour tous…
François Bayrou : J'ai voulu que tous les jeunes – y compris ceux qui suivent la filière générale – reçoivent une initiation professionnelle avant de quitter le système éducatif.
C'est une révolution, désormais consacrée par le Parlement : elle est inscrite dans la Loi quinquennale pour l'emploi. Le système – je le souhaite – sera opérationnel dans trois ans. Alors, une formation rapide sera proposée à tout élève qui arrêtera ses études, à quelque niveau que ce soit. Afin que plus jamais un jeune ne dise qu'il ne sait "rien faire" lors d'un entretien d'embauche !
Valeurs Actuelles : Beaucoup d'enseignants sont confrontés, dans leur classe, à des situations tendues qu'ils ne maîtrisent pas toujours. Comment y remédier ?
François Bayrou : C'est l'un des objets de la réforme de la gestion du ministère – en particulier du mouvement des enseignants. Nous avons fait en sorte que les chefs des établissements réputés difficiles soient des fonctionnaires expérimentés. Nous continuerons dans ce sens. Je veux que plus jamais on ne nomme un enseignant expérimenté à un poste difficile. Divers avantages seront envisagés pour ceux qui les occupent.
L'idée est que tous les enseignants soient entendus avant leur affectation. Là encore, les décisions seront prises avant la fin de l'année scolaire et s'appliqueront dès la rentrée 1995.
Valeurs Actuelles : Les enseignants vous semblent-ils prêts à accepter ces changements ?
François Bayrou : Le milieu enseignant est sceptique par nature. Il avait mis beaucoup d'espoir dans la gauche. Espoirs cruellement déçus.
Aujourd'hui, s'ils sont réservés, les "profs" ne sont pas hostiles. Ils sont sensibles à un discours différent, la réhabilitation des humanités classiques, par exemple, a répondu à une attente. Les maîtres croient au savoir. Si l'on défend le savoir, on est entendu.
Valeurs Actuelles : Et les élèves ? Comprenez-vous que certains descendent dans la rue ?
François Bayrou : Tout mouvement de ce type a d'abord un aspect initiatique : chaque génération veut son aventure… Au-delà, et plus profondément, on y trouve le reflet d'une angoisse. Et comment les adolescents ne seraient-ils pas angoissés ? Je voudrais qu'ils comprennent que les réformes engagées ne font pas d'eux des cobayes. Si nous changeons les choses, c'est pour que la France ne soit plus, demain, le pays développé dont la jeunesse connaît le plus fort taux de chômage.
Et j'ajouterai à l'intention des adultes que, si nous changeons les choses sans brusquerie, c'est, comme l'a écrit Jean-François Revel, que "tout l'art du politique est de proposer des réformes sans provoquer les révolutions qui empêcheront les réformes de se faire."
18 décembre 1993
Le Figaro
François Bayrou : "Dépassionner le débat"
Le ministre de l'Éducation nationale lancera un audit en janvier sur l'état précis des travaux à entreprendre dans les écoles publiques et privées.
Tandis que les laïques tentent de mobiliser leurs troupes, François Bayrou, ministre de l'Éducation nationale, fait le point sur la révision de la Loi Falloux et sur ses conséquences.
Le Figaro : La riposte organisée par le camp laïque vous inquiète-t-elle ?
François Bayrou : Il y a une émotion laïque ici ou là, mais je n'arrive pas à croire qu'on puisse relancer une guerre scolaire sous prétexte que le Gouvernement veille à la sécurité des enfants. Je n'imagine pas une seconde que les enseignants, altruistes et généreux par nature, puissent être profondément choqués parce qu'on veut assurer la sécurité de tous les élèves.
Le Figaro : Les syndicats enseignants estiment que les subventions attribuées à l'école libre le seront au détriment du privé.
François Bayrou : C'est un argument efficace mais spécieux, il ne repose sur rien. Supposons que vous soyez le maire d'un village qui a construit une école publique. Vous n'allez pas rebâtir cet établissement tous les ans. Si l'éclat d'une école privée de votre commune nécessite des travaux, les crédits de réparation ne seront pas retirés à l'école publique puisqu'elle existe déjà. Simplement, vous choisirez, par exemple, de différer les travaux de la salle des fêtes.
Enquête
Le Figaro : Vos adversaires politiques critiquent la célérité avec laquelle le texte a été présenté au Sénat.
François Bayrou : Il a fallu six mois pour faire adopter un texte qui doit faire vingt lignes. Il y a quelque temps, on nous accusait d'immobilisme ; on prétendait que nous souhaitions enterrer la révision de la Loi Falloux. Aujourd'hui, on nous reproche d'aller trop vite. Nous avons réparé une injustice à l'égard de l'école privée. Nous ne lui avons pas fait de faveur. Ma priorité, désormais, c'est la réussite de l'école publique.
Le Figaro : Pourquoi avez-vous décidé de lancer un plan "sécurité" dans toutes les écoles, publiques et privées ?
François Bayrou : Nous disposons du rapport Vedel, d'un côté, qui insiste sur les besoins en sécurité des établissements d'enseignement privé, et nous avons, de l'autre côté, des réactions, souvent syndicales, qui soulignent les besoins en sécurité à l'école publique. Il est inacceptable, à la fin du XXe siècle, de vivre avec des doutes sur la sécurité des enfants à l'école, que celle-ci soit publique ou privée. Naturellement, notre responsabilité est plus grande pour l'école publique puisque nous sommes à la fois les propriétaires des locaux et les principaux acteurs du système éducatif.
Il m'a semblé qu'il fallait se faire une idée précise de la situation. J'ai donc décidé d'entreprendre ce qui n'a jamais été fait une enquête exhaustive des besoins de sécurité, école par école, établissement par établissement. Je refuse de laisser plus longtemps des enfants exposés aux risques.
Le Figaro : Le socialiste Henri Emmanuelli conteste les conclusions du rapport Vedel. Que lui répondez-vous ?
François Bayrou : Georges Vedel a travaillé sur des statistiques et des enquêtes. J'ai pour lui une estime et une admiration suffisantes pour être absolument certain de sa compétence et de sa bonne foi. Les arguments d'Henri Emmanuelli sont d'ordre passionnel ; or il faut dépassionner le débat.
Certains prétendent que le rapport Vedel dramatise la situation. Ils n'ont pas compris ce qu'il en est. Il y a des besoins de sécurité lourds et des besoins plus légers. Il s'agit, essentiellement, de renforcer la protection contre l'incendie : issues de secours, portes anti-feu, désenfumage, etc. Il est inutile de tout reconstruire pour mettre les installations en conformité.
Le Figaro : Quand commencera cet audit des écoles publiques et privées ? Qui sera chargé de le réaliser ?
François Bayrou : Il débutera en janvier de façon qu'à la fin du mois de mars nous disposions d'une liste intégrale et détaillée des besoins. Il sera mené par l'État, les préfectures, les commissions de sécurité, les inspections académiques avec la collaboration des communes, des départements et des régions puisqu'ils ont la responsabilité des écoles, des collèges et des lycées. J'invite, par ailleurs, les organisations d'enseignants et de parents d'élèves qui le souhaitent à y participer.
Le Figaro : Comment a-t-on pu laisser se dégrader à ce point les écoles privées ?
François Bayrou : Toute aide aux écoles primaires était strictement interdite. Certaines d'entre elles sont très pauvres parce que, dans le monde rural, les élèves viennent souvent de communes voisines de celle dans laquelle est implantée l'école. Or, selon une disposition légale, on ne doit pas le forfait d'externat pour un élève qui n'est pas scolarisé dans la commune d'origine. Un très grand nombre de municipalités, dans ce cas-là, refusent de payer le forfait d'externat.
La lecture
Le Figaro : Pensez-vous que les locaux des établissements publics se trouvent dans un État aussi critique ?
François Bayrou : Non. Du moins je l'espère. Et pour une raison simple : on a dépensé, ces dernières années, entre 150 milliards et 200 milliards de francs pour l'école publique. Les mêmes dépenses n'ont pas pu être faites à l'école privée puisque la loi l'interdisait.
Le Figaro : L'enquête s'accompagne d'un prêt spécial sécurité de 12 milliards de francs destiné aux collectivités locales. En quoi consiste-t-il ?
François Bayrou : Sur l'emprunt Balladur, le gouvernement avait prévu une enveloppe de 8 milliards de francs à un taux préférentiel de 2 %, c'est-à-dire inférieur à l'inflation, pour les travaux de sécurité.
Nous avons décidé d'étendre ce prêt – d'abord réservé aux départements aux communes pour les travaux qui seront déterminés précisément par l'enquête. Et, pour marquer la différence de responsabilité qui est la nôtre, ce prêt pourra financer les travaux nécessaires à hauteur de 100% dans le public et de 50 % dans le privé.
Le Figaro : Quelles sont vos prochaines priorités ?
François Bayrou : La lecture à l'école primaire, le collège dans le secondaire. À la suite de la consultation nationale des enseignants sur le collège, le ministère de l'Éducation nationale a reçu plus de sept mille lettres. Celles-ci reflètent la lassitude des professeurs face aux graves difficultés des collégiens. Notre devoir est de leur redonner l'espoir.