Interview de M. Édouard Balladur, Premier ministre, sur la PAC, le GATT, l'exception culturelle, la sécurité en Europe, le Conseil de sécurité des Nations Unies, pour "El Païs", "The Independent", "la Repubblica", "Suddeutsche Zeitung", Paris le 23 octobre 1993.

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Média : El Pais - La Repubblica - Suddeutsche Zeitung - The Independent

Texte intégral

Question : Dans le combat que votre Gouvernement mène avec les États-Unis sur le problème agricole, n'y-a-t-il pas une sous-estimation des intérêts industriels et des services par rapport aux intérêts agricoles ?

Le Premier ministre : Je ne le crois pas tout. La Communauté s'est donné, notamment lors des Conseils des ministres du 20 septembre et du 4 octobre, des objectifs à atteindre dans la négociation du cycle d'Uruguay. Ces objectifs concernent l'accès au marché, l'agriculture, les services, l'organisation mondiale du commerce, les subventions, l'acier, l'aéronautique et beaucoup d'autres sujets.

La France adhère totalement à ces objectifs. Mais que constate-t-elle aujourd'hui ? Que la négociation ne progresse pas autant qu'il serait souhaitable, de nombreux partenaires de la Communauté ne faisant pas les efforts nécessaires. Cette appréciation est partagée aujourd'hui, je crois, par la Commission et par tous les États-membres de la Communauté.

Nous sommes préoccupés de constater que nous sommes si loin d'un accord sur l'organisation mondiale du commerce et l'élimination des pratiques unilatérales. Nous souhaitons que les États-Unis, le Japon, les pays tiers, montrent sur l'ouverture des marchés une disponibilité à baisser leurs droits de douane comparable aux efforts déjà effectués par la Communauté. Nous, Européens, voulons un accord multilatéral sur l'acier qui s'accompagne de la levée des sanctions américaines. Nous plaidons en faveur de mécanismes qui permettent à l'Europe de préserver son cinéma, et donc sa culture.

Je pourrais multiplier les exemples. Vous voyez bien que tout cela ne peut, à l'évidence, se résumer à une querelle franco-américaine sur les céréales !

Question : Dans le cadre du GATT, le gouvernement français se présente souvent comme le défenseur des intérêts européens. N'êtes-vous pas isolé, au point de mettre à dure épreuve la solidarité des Douze ?

Le Premier ministre : Il y a longtemps qu'il y a deux conceptions de l'Europe : l'une voit dans l'Europe un grand marché qui a progressivement vocation à se fondre dans une vaste zone de libre-échange, l'autre vise à donner à l'Europe une identité forte, à développer des politiques communes. Cette dernière vision, qui insiste sur la capacité de l'Europe à jouer pleinement son rôle sur la scène internationale, c'est celle qui a toujours animé la France.

Je crois effectivement que la négociation actuelle nous conduit à réfléchir à l'Europe que nous voulons édifier.

Voulons-nous mettre en danger la PAC, Abribus, la politique audiovisuelle ? Accepterions-nous une organisation mondiale du Commerce qui ne place pas tous les États sur le même plan et tolère que tel ou tel dispose d'armes dont les autres seraient dépourvus ? Pourrions-nous nous résigner à un accord qui ne soit pas durable, équitable et équilibré ?

La France n'y est pas prête. Au demeurant, je crois que la plupart des pays européens partagent nos convictions. Comme je vous l'ai dit, c'est la Communauté tout entière qui adhérer aux conclusions du 20 septembre et du 4 octobre. La France n'est pas isolée.

Question : La question du GATT n'est-elle pas devenue en France un terrain sur lequel se joue le combat pour ou contre l'Europe, ce clivage n'existe-t-il pas aussi à l'intérieur de votre majorité ?

Le Premier ministre : Une certaine conception de l'Europe, que j'évoquais tout à l'heure, celle de De Gaulle et d'Adenauer, est largement partagée par l'opinion française, tous partis politiques confondus. Même au plus fort du débat sur Maastricht, personne n'a remis en cause cette conception.

Quant aux négociations du cycle d'Uruguay, elles ne divisent pas l'opinion française. J'ai pu le vérifier récemment j'ai reçu les représentants des principaux partis politiques, des syndicats patronaux et ouvriers, des organisations agricoles et des intellectuels. Un très large consensus s'est dégagé sur les objectifs à poursuivre dans cette négociation en vue d'aboutir à un accord : l'ouverture des marchés, notamment ceux des pays qui sont les plus fermés, la pérennité des politiques communautaires, une paix commerciale durable, fondée sur un traitement équitable par tous les États.

Naturellement, lorsque la décision sera prise de décider ou de refuser l'accord, des critiques se feront jour. Les Français comprennent que sur ces sujets il n'y a pas de place pour les débats politiciens et les manœuvres électorales. L'enjeu pour la France – et pour l'Europe – est trop important. C'est en fonction de cela que le gouvernement se déterminera le moment venu.

Question : Votre gouvernement défend aussi la culture. Vous refusez d'appliquer purement et simplement les règles du libre-échange, en particulier, aux produits audiovisuels. En quelque sorte, la France se pose comme puissance protectionniste pour ce qui concerne ses images de marque. Elle refuse d'assimiler à des biens de consommation, ou de soumettre aux avatars du marché, des patrimoines tels que culture et terroir.

Le Premier ministre : Je voudrais tout d'abord rappeler quelques vérités d'évidence : la première est qu'il n'y a aucune hostilité à l'encontre des États-Unis et de son cinéma. Il est souvent excellent, et parfois – je pense au cinéma new yorkais plus apprécié en France qu'aux États-Unis – ; la deuxième tient en deux chiffres : les Américains exportent 3,75 milliards de dollars en Europe par an d'œuvres cinématographiques ; les Européens exportent vers les États-Unis 250 millions de dollars. On ne peut donc dire que l'Europe soit fermée aux productions américaines.

Il se trouve que le cinéma ne vit aujourd'hui que du financement offert par les télévisions, et que celles-ci ont un besoin croissant de programmes. Les programmes américains, déjà amortis sur l'immense territoire des États-Unis peuvent être vendus en Europe à très faible prix. Cette logique poussée à l'extrême, pourrait condamner, à terme, toute production cinématographique en Europe. La Communauté et ses États-membres ne veulent pas d'une telle évolution. Ils ont mis en place des mécanismes de soutien qui visent à préserver une présence minimale des productions européennes sur les écrans européens. Encore une fois, les chiffres montrent que ces dispositifs ne lèsent pas l'industrie cinématographique américaine.

Un dernier chiffre : les Américains font 80 % des recettes en salle en Europe. Que souhaite-t-on ? Un monopole mondial des grandes compagnies américaines ? La disparition totale du cinéma européen ?

Question : Quelle appréciation portez-vous sur la sécurité en Europe ?

Le Premier ministre : Il faut distinguer deux problèmes : l'un est de trouver une solution à la crise ouverte qui existe dans l'ex-Yougoslavie, l'autre est de donner les moyens d'éviter le déclenchement de nouvelles crises du même genre à l'avenir.

S'agissant du premier point, nous sommes confrontés à une situation dramatique alors que l'hiver va aggraver encore les conditions d'existence des populations civiles. Je souhaite que le Conseil européen extraordinaire du 29 octobre prochain soit l'occasion de mobiliser les efforts européens en faveur d'une aide d'urgence et de donner une impulsion nouvelle aux négociations de paix.

La France, pour sa part, dispose d'ores et déjà de 6 000 hommes sur le terrain qui, au-delà de leur action humanitaire quotidienne, ont pour mission de contribuer à la mise en place de zones de sécurité qui devraient faciliter la conclusion d'un règlement de paix. Malheureusement, notre effort n'a pas été suivi par un engagement parallèle de l'ensemble des pays occidentaux et le concept de zones de sécurité n'a pu être complètement appliqué.

Quant aux moyens de prévenir, à l'avenir, le renouvellement du drame yougoslave, il doit s'agir d'un objectif prioritaire de la politique extérieure et de sécurité commune de l'Union européenne naissante.

C'est dans cet esprit que j'ai lancé l'initiative d'un pacte de stabilité pour l'Europe qui, suivant une démarche pragmatique, permettrait de régler les causes de différends qu'il s'agisse de problèmes de frontières ou de minorités avant qu'ils ne se transforment en crise ouverte. Je crois que l'ensemble de nos partenaires des Douze, partage notre intérêt pour cet exercice de diplomatie préventive. Le Conseil européen du mois de décembre devrait approuver définitivement ce projet dont les orientations générales ont été arrêtées à Copenhague en juin dernier.

Cet exercice n'a bien évidemment pas pour objet de se substituer aux institutions de sécurité qui sont également essentielles à la stabilité du continent, qu'il s'agisse de la CSCE, de I'OTAN ou, en liaison avec l'Union européenne, de l'UEO.

La sécurité de l'Europe c'est aussi l'existence de l'Alliance atlantique.

Le Sommet du 10 janvier prochain devrait être l'occasion d'entamer une réflexion sur un partenariat transatlantique rénové qui prenne davantage en compte l'émergence de l'Europe de la sécurité et l'adaptation aux nouvelles missions de l'OTAN.

La France participera à ce sommet avec beaucoup de pragmatisme et en souhaitant contribuer à la sécurité et à la stabilité du continent européen dans son entier sans vouloir créer de nouvelles barrières ou de nouveaux blocs.

Question : Pensez-vous que l'actuelle structure du Conseil de Sécurité des Nations Unies soit conforme aux nouvelles réalités internationales ? Doit-il être élargi et avec quels critères ?

Le Premier ministre : Le Conseil de sécurité a pour mission d'agir au nom de l'ensemble des Nations Unies. Il a la responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationale. C'est en fonction de ces deux principes que soit être appréciée sa composition. Celle-ci doit refléter l'importance respective des principales régions et des principaux pays membres. Elle doit également prendre en compte la capacité de ses membres à assurer les obligations qui leur incombent au titre de la Charte. Dans le cadre de ces principes, la France est bien évidemment favorable à l'élargissement du Conseil de sécurité, qui prendrait notamment en compte l'importance accrue de l'Europe et le rôle nouveau que l'Allemagne ambitionne légitimement de jouer.