Texte intégral
"L'agriculture doit arrêter de se tromper d'époque"
Le Centre national des jeunes agriculteurs continue de voir plus loin que le bout de son nez, quitte à en faire hurler certains. C'est ce qu'il faut comprendre à la lecture du "Sens de l'action" dont l'objet est d'esquisser les plans d'un futur vaisseau-amiral pour l'agriculture française, pas de colmater les brèches de la galère actuelle. "Le document est joint à ce numéro de "JA", mais avant de le lire, voici une entrée en matière en deux temps : l'entretien que nous a accordé le président du CNJA, Christian Jacob, suivi d'une première réaction.
Jeunes Agriculteurs : Le CNJA publie, en supplément à ce numéro de Jeunes Agriculteurs, un document de vingt pages intitulé Le sens de l'action, que beaucoup d'observateurs des questions de politique agricole qualifient déjà de "bombe" dans les chaumières et dans quelques institutions de l'agriculture française. Qu'en pensez-vous, et d'abord pourquoi cette publication ?
Christian Jacob : Le sens de l'action veut être, sans scrupules et sans tabous, une amorce de réponse au vide qui conduit l'agriculture vers une catastrophe économique et sociale sans précédent. Chacun le sait parfaitement, ce pays n'a plus de politique agricole, les pouvoirs publics gèrent depuis des années à la petite semaine. Ils rafistolent. Bruxelles fait exactement la même chose. L'état des lieux est d'autant plus désolant que ce vide politique se double d'une crise morale terrible parce que la quête d'idéal qui devrait animer chaque jeune agriculteur a été laminée. Il suffit de regarder autour de soi. La morosité mine les candidats au métier d'agriculteur, parce que leur horizon professionnel paraît bouché alors que les perspectives [mot illisible] : augmentation de la demande alimentaire, nouveaux débouchés. Seulement pour ouvrir les pistes, il faut un projet politique clair.
Jeunes Agriculteurs : Le titre du document, Le sens de l'action, exprime déjà, ce souci d'indiquer la direction à prendre…
Christian Jacob : Bien sûr. Le mot "sens" c'est la fois "où on va" et "pourquoi". Nous répondons à une question simple dans sa formulation : comment les jeunes agriculteurs doivent-ils voir leur carrière évoluer dans les années qui viennent, à quoi devra ressembler leur métier et son environnement. Notre réflexion, il ne faut pas l'oublier, se poursuivra à Biarritz début juin, dans le cadre du congrès du CNJA, où nous présenterons notre projet pour l'agriculture des quinze années qui viennent. En attendant, Le sens de l'action exprime ce que nous voulons faire, plus que ce que nous pouvons faire. J'insiste sur ce point, nous avons laissé la règle à calcul au fond du tiroir sans céder pour autant, aux sirènes de l'utopie. Alors c'est vrai, nous renversons quelques icônes, dans un monde agricole qui à certains égards s'est figé, mais en cela nous sommes fidèles à la vocation du CNJA de donner quand il le faut quelques coups de pied dans la fourmilière, et d'imaginer des solutions.
Jeunes Agriculteurs : Ces solutions tombent aussi en pleine campagne pour les élections législatives du 21 et du 28 mars. Est-ce un hasard ?
Christian Jacob : Pas du tout. Les périodes électorales sont en principe propices aux débats de société. L'agriculture attend pour tout de suite une politique agricole, alors nous donnons aux hommes politiques l'occasion d'avoir tous les éléments en main afin qu'ils construisent cette politique. Je crois qu'il faut vraiment sortir du gouffre dans lequel nous sommes en train de nous noyer, au moins depuis janvier 1990, quand tout le monde s'est mis à vivre au rythme de la réforme de la politique agricole commune, une simulation par-ci, une simulation par-là. Cette réforme, qui n'est qu'un correctif budgétaire, c'est une non-réforme qui tue l'Europe dans la mesure où elle ne porte pas de projet agricole. Et si on continue sur cette pente, la Pac va réussir à briser l'élan européen des agriculteurs.
Jeunes Agriculteurs : Revenons au document. On y découvre deux grandes parties, neuf commandements, trois pactes et vingt- cinq propositions. Mais d'abord, on serait presque étonné d'y lire en introduction une réflexion d'inspiration humaniste. Parler de l'homme respecté, comme vous le faites, n'est pas spécialement dans l'air du temps…
Christian Jacob : L'air du temps est une chose, le CNJA en est une autre. Vous l'affirmez vous-même, il existe entre le syndicalisme jeune et la pensée personnaliste ou humaniste un lien fondateur que les outrances de l'économisme, l'évolution des comportements et les modes n'ont jamais réussi à rompre. On ne bâtit rien de solide sans le souci de l'homme. Ça peut faire sourire mais on voit où mènent des décisions prises par des gens qui ont des colonnes de budget à la place des yeux. Or donner un sens à son action, comme nous le disons, c'est d'abord donner un sens à sa vie, c'est- à-dire être créateur et responsable par rapport à son travail, sa famille, son environnement, la société. Ce n'est pas être seulement un as de la machine à calculer et du logiciel de gestion.
Jeunes Agriculteurs : Neuf commandements - le terme a sans doute été choisi à dessein – expriment cette volonté de respecter l'homme. Ce sont les tables de la loi, le côté sacré du document…
Christian Jacob : Ce sont des préalables auxquels on ne peut pas échapper. Je citerai plusieurs exemples. Le premier commandement concerne la reconnaissance de l'agriculture pour elle. Nous ne pouvons plus nous offrir le luxe d'exclure des formes nouvelles d'agriculture. Je pense à l'agriculture biologique, à la pluriactivité, aux débouchés industriels, etc. Autre commandement celui qui définit le respect du travail de l'agriculteur. Ce travail doit être rémunéré par un juste prix, en fonction de sa valeur, de la qualité du produit notamment, ce qui suppose la prise en compte de la performance individuelle accomplie par le producteur. Le septième commandement dit qu'un rural égale un urbain. On ne voit pas pourquoi le premier vaudrait cinq fois moins que le second. C'est la différence de dotation globale de fonctionnement entre une commune rurale et Paris. Sans parler de la proximité des services publics, de la scolarisation des enfants, de [mot manquant] à la culture. Et oui nous avons un commandement planétaire, si je puis dire. La mondialisation des échanges de produits agricoles a évolué plus vite que les systèmes de régulation économies du tiers monde s'effondrent [mot manquant] social est énorme voyez l'immigration pendant que les pays riches détiennent l'arme alimentaire. Or l'alimentation est un droit fondamental de l'individu, et la sécurité alimentaire un attribut essentiel de la souveraineté des États. Nous demandons en conséquence une organisation des échanges dans le respect des productions vivrières de ces pays.
Jeunes Agriculteurs : Le pacte agricole, premier des trois pactes du document, est le gros pavé que personne n'attendait, du moins à ce niveau de remise en question…
Christian Jacob : Sans doute, mais il va falloir que l'agriculture cesse de se tromper d'époque, les années soixante c'est fini. L'agriculture, aujourd'hui, ce n'est plus seulement la production agricole, elle devient productrice de services – les "services de la terre", comme nous l'écrivons –, elle élargit son champ d'action et justifie du même coup sa requête d'une parité économique et sociale avec les autres secteurs d'activités. Ça doit être la fin du ghetto agricole. Aussi, nous voulions insérer l'activité agricole dans un statut de l'entreprise des professions indépendantes, aux côtés des artisans, des commerçants, des professions libérales. Il faut savoir que la spécificité nous coûte chère maintenant. Elle nous fait passer à côté de mesures comme la réduction d'un tiers de l'impôt sur les sociétés. Nous avons donc beaucoup à gagner, dans le cadre de ce statut de l'Epi, au plan fiscal et social, sans compter qu'il s'agit là de la base d'une politique pour le monde rural et une solution de fait aux problèmes fiscaux et sociaux posés par la pluriactivité.
Jeunes Agriculteurs : Le second volet de ce pacte agricole situe la place de l'agriculture dans le Marché unique communautaire. Là aussi, on va de nouveauté en nouveauté…
Christian Jacob : L'Europe de la réforme de la Pac, c'est celle des années 60. Inutile de se voiler la face. L'Europe des années 90, c'est le Grand marché, le projet de monnaie unique, la fin des politiques sectorielles, c'est une Europe des structures et des normes de productions, des outils de la concurrence. Or je crois que nous aurions tort de ne pas adhérer à cette Europe du droit commun. Ce que nous demandons en premier lieu, c'est une politique européenne de la concurrence qui harmonise les conditions structurelles de l'activité agricole. Voilà la vraie révolution de la Pac qui devient une politique structurelle commune. Ensuite, nous entrons de plain-pied dans la subsidiarité : aux États-membres de gérer les soutiens dans un cadre communautaire adapté à l'exercice de cette subsidiarité.
Jeunes Agriculteurs : Les soutiens aux productions Justement, qu'en faites-vous ?
Christian Jacob : La Communauté, dans le cadre de la politique structurelle commune, répartit les soutiens entre les États-membres. Elle définit aussi les quotes-parts financières de soutiens par pays et se charge de leur contrôle. Mais c'est à chaque État de gérer nationalement la distribution de l'enveloppe communautaire parce qu'il est logiquement mieux à même d'apprécier ce qui se passe chez lui.
Jeunes Agriculteurs : N'est-ce pas une renationalisation de l'agriculture ?
Christian Jacob : Finissons-en avec les grands mots ! C'est en fait le retour à la cohérence et la fin du vide dont j'ai parlé au début de cet entretien. À moins de choisir la démission pure et simple, la France n'a d'autre possibilité que de répartir harmonieusement ses productions. Dans ce but nous faisons trois propositions. Primo, il faut homogénéiser les organisations de marché. Cela mettra un frein aux délocalisations de productions provoquées par la réforme de la Pac.
Ensuite, il est impératif de rompre avec la vision verticale des filières qu'imposent les offices par produits. La création d'un Conseil d'orientation et de régulation des productions, le Corp, doit remplacer les offices. Troisièmement, la gestion des soutiens devient nationale. C'est à la France de dire à qui, à quelles productions, dans le cadre de quelle politique régionale, selon quelles priorités doivent être accordés ces soutiens. Dans cette affaire, les mesures prises doivent être proches du producteur et satisfaire deux ambitions : la compétitivité de l'agriculture et l'occupation de l'espace. J'observe aussi que la jachère devient une option pour le producteur plus un carcan.
Jeunes Agriculteurs : Le pacte agricole revendique également la reconnaissance de la valeur ajoutée de l'activité agricole et de service. C'est la volonté de mettre fin à une sorte de confiscation ?
Christian Jacob : Tout à fait. Depuis 1970, la courbe des prix alimentaires a suivi celle de l'inflation ; celle des produits agricoles a baissé de 40 %. C'est presque un hold-up, essentiellement connu par les industries agro-alimentaires et la distribution. Donc ça doit cesser. Nous proposons une augmentation de 1% de la taxe à la valeur ajoutée sur les produits alimentaires qui permettra de dégager 7 à 8 milliards de francs. Cette somme sera ensuite réinjectée dans l'économie agricole, par exemple à travers le Fonds de gestion de l'espace rural dont nous demandons la création. Et puis rémunérer la valeur ajoutée, cela peut se faire aussi par le biais de contrats-type signés par les agriculteurs pour des activités de services et des productions non-alimentaires.
Jeunes Agriculteurs : Le pacte rural et le pacte européen concluent le document en quelques pages et sept propositions… Auraient-ils moins d'importance que le pacte agricole qui, lui, est très dense ?
Christian Jacob : Pas du tout. Nous nous sommes souvent exprimés sur les questions rurales, quant à l'Europe nous évoquons le fonctionnement de ses institutions. Je le répète, en ce qui concerne le monde rural, nous défendons l'invention d'une véritable politique. Rien à voir avec les discours de tribune du dimanche. Dans ce domaine, il s'agit de financer des projets plus que des zones ou des bassins. Il faut que les décisions soient proches des citoyens.
Jeunes Agriculteurs : Et l'Europe ?
Christian Jacob : Sa construction est un objectif prioritaire c'est clair. Mais nous souhaitons un fonctionnement beaucoup plus démocratique de ses institutions : une véritable responsabilité politique de la Commission la possibilité d'organiser des referendums communautaires, l'élection des députés européens sur une base territoriale. Nous proposons aussi la création d'une assemblée des pays exportateurs de produits alimentaires. Le laisser-faire actuel dans la libéralisation des échanges a des conséquences dramatiques pour les pays en voie de développement. Une réflexion mondiale s'impose qui dépasse les objectifs du Gatt pour aborder certes les échanges et le développement de ces pays mais aussi les équilibres sociaux. Les États-Unis sèment une pagaille monstrueuse sur les marchés, mais c'est nous qui payons la facture sociale. Il ne s'agit plus de courir après un accord équilibré au Gatt. Il faut maintenant constater son échec et tourner la page.