Interview de M. Luc Guyau, président de la FNSEA, à France-Inter le 18 octobre 1993 et France 2 le 20, sur la négociation du GATT et en particulier sur l'accord dit de "Blair House".

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Média : France Inter - France 2

Texte intégral

France Inter : lundi 18 octobre 1993

J.-L. Hees : Vous verrez E. Balladur en début d'après-midi. Est-ce que ça vous inquiète un peu toutes ces voix qui se font entendre pour signaler qu'après tout, il y aussi des aspects très positifs dans le fait que la France signe l'accord du GATT ?

L. Guyau : Il faut que chacun s'exprime. Ce qui est important dans cette consultation aujourd'hui, c'est que l'on décloisonne le dossier de Blair House et de l'agriculture et que l'on montre très clairement à l'opinion publique, mais aussi à ceux qui ont des décisions à prendre, que ce débat du GATT dépasse, et de loin, l'agriculture. Nous nous sentons un peu moins isolés qu'à un certain moment, c'est une bonne chose. Car il faut dire haut et clair que ça n'est pas un seul débat agricole, c'est un problème de société.

J.-L. Hees : Mais de plus en plus de voix s'élèvent pour dire : « Attention, les agriculteurs c'est important en France, mais notre commerce extérieur est bien plus important » ?

L. Guyau : Oui, parce que ce sont ceux qui ne parlent que de l'agriculture. Mais quand on parle des autres secteurs, spectacles, des textiles, de l'aéronautique, des partages du commerce international, on voit qu'on est beaucoup plus nombreux à se poser des questions. Avec nos amis des syndicats salariés, j'ai eu l'occasion de m'en entretenir, à savoir la clause sociale, ce qui permet de faire respecter les hommes, les femmes et les enfants dans le cadre du droit du travail international. Nous ne sommes pas, nous, opposés à un accord au GATT. Nous sommes opposés à un accord qui ne respecterait pas des règles minimum d'échange, que ce soit au niveau des frontières, de la monnaie ou au niveau du travail. Si ce cadre-là est accepté par l'ensemble de nos partenaires au niveau international, alors il peut peut-être y avoir un accord.

J.-L. Hees : Que peut faire E. Balladur entre « le compromis honteux » selon son expression et « l'isolement dangereux » aussi son expression ?

L. Guyau : Première chose, maintenir la fermeté car c'est la seule solution justement pour éviter la crise. Etre ferme pour ne pas accepter de mettre le genou devant les Américains qui n'ont qu'une idée c'est de détruire la PAC et d'exister sur le marché international. Et puis si la fermeté n'est pas suffisante pour convaincre nos autres partenaires au niveau international, il faudra peut-être aller jusqu'à la crise. Mais la crise n'étant qu'un moyen et non pas un objectif. Cette fermeté exprimée par la France doit convaincre l'ensemble de nos partenaires pour s'assurer qu'enfin les Américains se mettent à la table de négociation. Je le rappelle aujourd'hui, ce n'est pas nous qui sommes accusés, c'est à nous d'accuser les Américains car ils refusent la discussion. Comment voulez-vous faire alors une négociation quand M. Kantor vient à Bruxelles et dit : « Non, moi je ne discute pas. » Si c'est cela, des négociations internationales, on ne peut pas l'accepter, y compris pour un grand pays démocratique tel que les USA.

J.-L. Hees : Je repose une troisième fois ma question : vous n'avez pas l'impression que les Français se désolidarisent un peu des préoccupations du monde agricole ?

L. Guyau : Non, car je crois que nous avons réussi, et si ce n'est pas tout à fait réalisé nous allons finir par le réaliser, à faire comprendre qu'au-delà du débat agricole, il y avait un débat certes économique d'échanges, d'emplois – je vous rappelle que 22 % de l'emploi en France dépend de façon directe ou indirecte de l'agriculture – mais qu'au-delà de cet aspect d'emploi et économique, il y avait l'aspect politique et stratégique pour le commerce international du XXIème siècle. L'Europe ne peut pas en être absente. Et puis le grand débat qui a été initié par le Premier ministre et C. Pasqua sur l'aménagement du territoire : comment envisager une telle chose, une reconquête du territoire, comme le dit C. Pasqua, s'il n'y a pas une agriculture solide qui puisse accueillir les citadins, maintenir les paysages, des bons produits sur l'ensemble du pays et une activité économique, 50 milliards d'excédents de la balance commerciale.

J.-L. Hees : Le corporatisme sert tout de même vos intérêts à long terme ?

L. Guyau : Je n'ai pas l'impression de faire de la défense corporatiste. Je suis plutôt convaincu, au nom des agriculteurs, de défendre ma profession mais dans un cadre plus global. Le rôle et la place de l'agriculture c'est bien au-delà de notre métier uniquement. Je le rappelais encore un emploi conforté dans le milieu rural donc avec l'agriculture, c'est une famille de moins dans les banlieues. Et là, nous avons fait œuvre utile à l'équilibre de la société. J'en suis convaincu.


France 2 : Mercredi 20 octobre 1993

G. Leclerc : Depuis quelques jours on a l'impression que le vent est en train de tourner.

L. Guyau : Si le vent a tourné, c'est qu'aujourd'hui on ne parle pas que de l'agriculture dans le GATT et c'est une très bonne chose. Depuis sept ans, on parle beaucoup de l'agriculture dans cette négociation, et aujourd'hui on s'aperçoit qu'il y a d'autres sujets qui bloquent, que ce soit la culture, l'acier, le textile, l'organisation mondiale du commerce. C'est une bonne chose que devant le Premier ministre, chacun ait pu exprimer ses inquiétudes par rapport au GATT. Quant à la position de la FNSEA, elle reste toujours aussi ferme le pré-accord n'est pas acceptable, il faut qu'il soit modifié. Maintenant, la balle est dans le camp des Américains.

G. Leclerc : Mais vous ne parlez plus de veto.

L. Guyau : Le veto, c'est l'exécution d'une politique. Aujourd'hui, nous sommes en négociation, et il y aura une décision un jour, le 15 décembre ou un autre jour. Et si ce n'est pas acceptable pour la France, nous redisons clairement au gouvernement qu'il ne peut pas l'accepter et doit user de son droit de veto à ce moment-là. D'ailleurs, le Premier ministre ne l'a pas exclu dans la mesure où l'accord du GATT ne serait pas satisfaisant. Tout le monde est d'accord pour un bon accord du GATT.

G. Leclerc : Mais les Américains ne veulent toujours pas renégocier.

L. Guyau : Je tiens à redire officiellement que je suis d'accord avec tous ceux qui disent qu'ils sont pour un bon accord du GATT. Il y a consensus là-dessus. Les Américains ne veulent pas reprendre une certaine discussion, mais ce n'est pas une raison pour que la fermeté européenne ne soit pas assurée. J'ai eu l'occasion de voir L. Brittan hier, je lui ai redis qu'il fallait maintenir cette fermeté, il m'a assuré qu'il continuait les négociations avec les Américains sur la base du papier qui était sorti le 20 septembre. Suite au prochain numéro.

G. Leclerc : Et s'il n'y a pas de véritable négociation de Blair House, vous continuez à dire qu'il ne peut pas y avoir d'accord et à demander le veto ?

L. Guyau : L. Brittan est très subtil, il dit qu'il n'y aura pas renégociation globale de Blair House, il y aura des aménagements pour arriver à une négociation globale. Pour nous, c'est le résultat qui compte. Blair House doit permettre à l'Europe d'être plus présente sur les marchés internationaux, de protéger l'espace européen, mais aussi d'assurer que demain dans un commerce international, il n'y ait pas deux groupes de pays, un qui est désarmé, l'Europe, et celui des Américains qui serait armé. Parce que les Américains gardent leur politique d'agression sur le marché extérieur. C'est inadmissible.

G. Leclerc : Sur le fond, on dit aussi qu'on nous aurait un peu raconté des histoires car il ne porterait que sur une petite partie des exportations agricoles.

L. Guyau : Il ne faut pas se tromper, dans le commerce extérieur comme dans toute fixation de prix, ce n'est pas toujours la quantité qui fait la difficulté mais c'est parfois la petite partie qui définit le prix directeur. Et dans le cadre du commerce international, c'est la même chose. Quelques pourcentages auront un coût fatal sur l'ensemble des exportations françaises alors que les Américains sont beaucoup moins concernés car ils gardent intact leur système d'aide à l'agriculture. Et c'est d'ailleurs tout le débat depuis le début de cette négociation : nous avions un système européen d'aide à l'agriculture et un système américain. On attaque le système européen et c'était la volonté des Américains, c'est toujours leur volonté. Et de l'autre côté, les Américains gardent leur politique de soutien aux agriculteurs. Lorsqu'ils exportent un produit, ils disent il n'est pas subventionné, mais en réalité ils aident l'agriculture pour le produire, c'est la même chose.

G. Leclerc : On parle aussi de la pression du lobby des céréaliers. N'en avez-vous pas été victime car de nombreux autres produits risquent de souffrir s'il n'y a pas d'accord ?

L. Guyau : Au début de la négociation, on a trop dit que c'était un problème d'exportation uniquement céréalière. La viande bovine, la viticulture sont aussi concernées par les exportations. Mais dans cette négociation, comme il y a aussi toute la démarche d'accès minimum pour importer des produits dont on a même pas besoin dans la Communauté, qu'il nous faudrait accepter malgré tout, toutes les productions sont concernées. Et d'ailleurs le 20 septembre, tous les départements ont bougé. Il est vrai qu'il y a quelques productions qui ont des circuits traditionnels d'exportation, le champagne, le cognac, et qui peuvent avoir, si les Américains mettaient des mesures de rétorsion, une agression sur leur marché. Nous devons tous être solidaires là-dessus car il en va de l'avenir de quelques productions à certains moments, mais surtout de tous les agriculteurs français.

G. Leclerc : N'avez-vous pas le sentiment d'avoir mis la barre trop haute et que maintenant vous allez être en situation difficile avec un compromis qui ne satisfera pas tout le monde.

L. Guyau : Nous avons mis la barre au niveau où elle était. J'ai toujours dit qu'un accord du GATT ne me gênait pas dans la mesure où il était bon pour l'ensemble des composants. Et qu'ensuite, un accord sur l'agriculture à partir de Blair House n'était pas acceptable dans l'état puisqu'il ne permettait pas à l'agriculture européenne de pouvoir exister sur son rôle économique et stratégique. Pourquoi abandonnerions-nous, agriculteurs français et européens, notre place sur le marché international solvable ou insolvable, quand on sait que dans les dix ans qui viennent, les échanges internationaux des céréales et d'autres produits seront l'élément essentiel de la paix dans le monde.

G. Leclerc : Et si l'accord ne vous satisfait pas, vous relancez les manifestations ?

L. Guyau : Nous jugerons en fonction des avancées et de la discussion avec le gouvernement et avec l'Europe. Et si vraiment ça n'est pas satisfaisant, les agriculteurs se feront encore entendre.