Texte intégral
Mercredi 10 novembre 1993
RMC
P. Lapousterle : Quelle est votre réaction quand pour la première fois depuis 1971 les deux organisations étudiantes ennemies, l'UNEF et l'UNEF-ID, appellent ensemble à une journée de manifestation de tous les étudiants sur toute la France lundi prochain pour plus d'argent, plus de locaux, plus de cours, plus de professeurs ? Est-ce que vous pensez que ces revendications n'ont pas lieu d'être ?
F. Fillon : Il y a une poussée du nombre des étudiants qui a été programmée et qui n'est pas remise en cause. Simplement, ceux qui ont programmé cette poussée étudiante, c'est-à-dire le gouvernement précédent, n'a pas programmé les bâtiments universitaires pour les accueillir et les moyens d'encadrement. La rentrée à laquelle nous assistons est une rentrée qui se fait avec les moyens que j'ai trouvé en arrivant au ministère. Nous avons pris immédiatement des mesures pour accélérer le plan universitaire et pour achever ce plan qui sera complétement terminé en 1995 grâce à une augmentation très forte des crédits de construction. Mais on ne pas aller plus vite que le maçon.
P. Lapousterle : Donc, ça veut dire que les étudiants ont raison ?
F. Fillon : Les étudiants, dans un certain nombre d'universités, sont dans des situations difficiles et les présidents d'universités font tout ce qu'ils peuvent avec les recteurs pour leur trouver des moyens d'accueil et des moyens de travail qui soient satisfaisants. Mais encore une fois, l'augmentation des effectifs, notamment en sciences humaines, n'a pas été programmée par l'administration précédente. Et ce n'est pas en quelques mois que je peux construire de nouvelles facultés et former des professeurs alors qu'il y a des milliers de postes vacants dans l'enseignement supérieur aujourd'hui.
P. Lapousterle : On s'aperçoit, dans le budget, que pour l'année prochaine il y a trois fois moins de création d'emplois qu'en 1993. Qu'est-ce que ça va être ?
F. Fillon : Il faut d'abord voir que le budget de l'enseignement supérieur augmente de 6 % dans un budget de l'État qui, lui, augmente de 1,1 % et avec une croissance qui est négative. C'est la première fois depuis 30 ans que notre pays connaît une croissance négative et malgré cela le budget de l'enseignement supérieur augmente fortement. Ce qui montre que le gouvernement a fait tout ce qu'il a pu pour mettre à la disposition de l'enseignement supérieur des moyens satisfaisants. Les créations d'emploi que nous allons avoir, un peu plus de 1 000, correspondent au quart des créations d'emploi de la fonction publique en 1994. C'est donc un effort considérable, il nous faut trouver d'autres moyens que les moyens classiques pour arriver à faire face à cet afflux d'étudiants qui est dû pour une part à des raisons démographiques, pour une part au fait que plus de jeunes français veulent faire des études supérieures, mais, pour une part aussi au chômage et aux difficultés économiques qui poussent vers des filières longues, les sciences humaines notamment, des étudiants qui dans des conditions plus normales iraient peut-être vers des filières plus courtes et plus professionnalisées.
P. Lapousterle : C'est le meilleur budget possible ? Il n'y a pas mieux à faire ?
F. Fillon : C'est le meilleur budget possible. Il faut si nous voulons pouvoir faire évoluer l'université française, car c'est là qu'est le véritable problème. On ne peut pas créer des milliers de poste supplémentaires tous les ans. D'ailleurs on ne trouve pas les professeurs. On ne peut pas les former dans des délais aussi courts. Il y a des problèmes de gestion de carrière. On sait très bien que les effectifs étudiants vont se stabiliser, voire baisser, à l'avenir pour des raisons démographiques. Il faut donc essayer de lisser les recrutements. Il faut que nous puissions faire appel aussi à des intervenants extérieurs. Quand il y a un coup de feu comme celui-là, il faudrait que tout le monde soit sur le pont.
P. Lapousterle : Selon le sondage Louis Harris, 82 % des étudiants se déclarent prêts à soutenir un éventuel mouvement étudiant.
F. Fillon : Je crois que les étudiants sont inquiets.
P. Lapousterle : Est-ce que vous craignez que le mouvement étudiant prenne l'allure de ses ancêtres ?
F. Fillon : Je ne crains rien. Je crois que les étudiants sont inquiets parce que la situation économique est difficile et qu'ils doutent de l'avenir. Il faut, et c'est notre rôle, rôle du gouvernement mais aussi des adultes en général, il faut que nous leur tenions un discours d'espoir. Il faut que les chefs d'entreprise, tous ceux qui ont des responsabilités ne poussent pas la jeunesse française au désespoir. Je vois la diminution de recrutement de cadres, d'ingénieurs, de chercheurs dans notre système économique, notamment dans le monde industriel. Je crois qu'il y a une réaction de repli qui est une réaction trop forte, qui ne tient pas compte des évolutions prévisibles et qui est désespérante pour les jeunes. C'est ce à quoi s'emploie le gouvernement avec la loi sur l'emploi, avec les efforts que nous faisons pour moderniser l'enseignement supérieur. Il faut que nous ayons un discours qui soit un discours d'espoir pour la jeunesse de France.
P. Lapousterle : Et des crédits d'espoir aussi peut-être ?
F. Fillon : Nous en aurons avec 43 milliards de francs et un budget qui est en augmentation forte. Vous savez, le budget de l'Éducation nationale et de l'enseignement supérieur a beaucoup augmenté ces dernières années.
P. Lapousterle : Et les problèmes demeurent.
F. Fillon : Les problèmes demeurent parce que les problèmes sont plus de mon point de vue dans l'organisation du système et dans son repli sur lui-même que dans les seuls problèmes budgétaires.
P. Lapousterle : Est-ce que vous voyez un petit parfum politique dans ces manifestations ?
F. Fillon : Évidemment qu'il y a un parfum politique. Il suffit de lire l'Humanité tous les matins pour comprendre qu'il y a là une volonté de créer une situation comme celle qui a déjà existé à l'heure de la première cohabitation et de s'appuyer sur les étudiants qui sont, pour une part, manipulés pour satisfaire des revendications qui n'ont rien à voir avec les intérêts des étudiants.
P. Lapousterle : Si les défilés prenaient beaucoup d'ampleur lundi prochain, quelle serait votre réaction ?
F. Fillon : Ma réaction, c'est celle de parler avec les étudiants, de leur dire que l'avenir n'est pas aussi sombre qu'on le leur dit et inviter l'ensemble de la communauté universitaire à faire front à cette situation difficile.
P. Lapousterle : On n'entend plus beaucoup P. Séguin. On sait que vous êtes proche de lui. On aura bientôt de ses nouvelles ?
F. Fillon : Demandez-lui. Le président de l'Assemblée nationale est assez grand pour s'exprimer tout seul. Il n'a pas besoin de porte-parole.
P. Lapousterle : Hier, c'était le 23ème anniversaire de la mort du Général de Gaulle. À la messe, l'abbé a choisi l'évangile de St Jean : "aimez-vous les uns les autres". Il y avait en face de lui M. Balladur et Chirac. Est-ce que vous pensez que ce choix du texte est un hasard ou bien que cela répondait à une nécessité ?
F. Fillon : Il y a des similitudes entre les apôtres et les gaullistes. Les gaullistes sont des compagnons et ils n'ont pas besoin, je crois, de l'abbé Lambert pour vivre ensemble et se soutenir et s'épauler mutuellement. Il n'y a pas de difficultés au sein du RPR entre les dirigeants qui, aujourd'hui, ont conscience que la nation traverse un moment difficile et qu'il faut au contraire se serrer les coudes.
P. Lapousterle : Vous savez que l'opinion publique ne pense pas ce que vous dites.
F. Fillon : Les journalistes et ceux qui font l'opinion publique. Peut-être l'opinion est-elle plus sage.
Dimanche 14 novembre 1993
France 3
France 3 : Avez-vous les moyens financiers destinés à calmer la grogne des étudiants ?
F. Fillon : La rentrée qui est critiquée c'est celle de 93, et pas celle qui sera rendue possible par le budget qui sera voté demain. Ce projet de budget comporte une forte augmentation des crédits : 6 %, et ce, dans un contexte économique qui est difficile. Surtout, il comporte une augmentation de 20 % des crédits de construction du ministère de l'enseignement supérieur. Augmentation qui s'ajoute à un plan d'urgence que le Premier ministre avait mis en place dès le mois de juillet pour rattraper les retards en matière de construction universitaire. Nous avons les moyens, en 94, et nous aurons les moyens en 95, de mettre en place les locaux dont les étudiants ont besoin, mais nous trouvons une situation qui est une situation extraordinairement dégradée sur ce point.
France 3 : Votre réaction aux propos de M. Jospin (Cf. passage-antenne, France 3,19/20)
F. Fillon : Je ne suis pas sûr que les étudiants manifestent pour un programme de dix ans, mais pour les conditions d'aujourd'hui dont M. Jospin est, en particulier, responsable. Il est clair que la rénovation de l'université française devra être conduite non seulement pour 95 ou 96, mais pour les dix ans qui viennent. Nous avons déjà mis en place un plan pour poursuivre cet effort d'augmentation des capacités d'accueil, mais aussi de modernisation d'une université qui a des structures qui sont dépassées.
France 3 : Certains étudiants ont le sentiment que vous avez remis en cause la politique de vos prédécesseurs, et que vous n'avez émis aucun signal fort d'un nouvel effort financier ?
F. Fillon : C'est toute la différence entre nos prédécesseurs et nous. Ils ont eu un discours extraordinairement médiatique sur le problème universitaire avec des crédits qui sont tels que j'ai dû, en catastrophe, au mois de juillet, aller réclamer 400 millions de francs au Premier ministre sur l'emprunt d'État, pour rattraper les retards. Ce que ne dit pas M. Jospin c'est que les promesses n'ont pas été suivies des faits dans beaucoup de domaines. Nous avons une politique qui est peut-être plus réaliste. Peut-être n'avons-nous pas dit que la priorité allait être très marquée sur l'éducation.
France 3 : La manifestation de demain sera une manifestation politique ?
F. Fillon : Elle est due aux conditions d'accueil, surtout, elle est due à une très grande inquiétude devant l'avenir.
France 3 : Ce sont les lycéens de 90 qui, aujourd'hui, sont à l'université. Le mouvement risque de se développer de manière importante.
F. Fillon : Il n'y a pas de causes profondes tenant à l'éducation qui justifient un mouvement de très grande ampleur. Il y a des grognes, des difficultés qui ont été abordées et auxquelles on apporte des réponses. En revanche, il y a des incertitudes qui pèsent sur l'avenir et qui peut être un puissant facteur de mobilisation pour les jeunes.
France 3 : Que pouvez-vous dire à ces jeunes gens pour leur promettre qu'au bout de quatre ou cinq années d'études supérieures, ils n'auront pas un passage obligé à l'ANPE.
F. Fillon : Il faut qu'il fasse très attention à leur orientation. Nous sommes dans cette situation paradoxale, aujourd'hui, où il y a un afflux sur un certain nombre de filières dont on sait qu'elles ne sont pas porteuses en termes d'emploi. Par contre, il y a des milliers de places libres en économie ou dans la filière technologie qui est une filière d'avenir. Deuxième chose, le gouvernement mettra tout en œuvre pour que leurs conditions d'études s'améliorent et pour que l'université française soit modernisée. C'est-à-dire qu'elle soit capable de permettre l'insertion professionnelle. C'est la question fondamentale.
France 3 : Dans l'immédiat, demain ils seront des milliers à réclamer des locaux – c'est difficile à promettre tout de suite. Plus de profs, c'est possible ou pas ?
F. Fillon : À la rentrée 94, nous mettrons en place dans les universités sous-encadrées les moyens nécessaires. Pour cette rentrée, il y a des ajustements qui sont faits ici ou là par les présidents d'université que je suis en train de soutenir.
Lundi 15 novembre 1993
France Inter
A. Ardisson : Les deux UNEF, réunies pour la première fois depuis 22 ans, appellent les étudiants à descendre dans la rue à Paris aujourd'hui. Certains y voient les prémisses d'un Mai 68. Êtes-vous inquiet ?
F. Fillon : Rien que cette prévision déjà, montre à quel point on est en train d'annoncer un événement qui n'a pas eu lieu. Il y a une grogne étudiante qui s'est manifestée dans un certain nombre d'universités, sur des conditions d'accueil des étudiants dans les universités, notamment des problèmes de locaux. Cette grogne, je la comprends, elle est le résultat d'un accroissement considérable du nombre des étudiants et d'une intendance qui n'a pas suivi. Je dis aux étudiants qui vont manifester aujourd'hui, ou à ceux qui ne manifesteront pas, que le gouvernement, dès juillet, à mis en place un effort financier sans précédent pour rattraper le retard en matière de construction universitaire. Je leur dis que le budget que nous allons voter prépare une rentrée qui se passera certainement mieux que celle de 1993.
A. Ardisson : En attendant vous reconnaissez que les amphis sont surchargés, que l'on manque de profs ? Ce n'est pas, contrairement à ce que vous disiez dans de précédentes déclarations : "une manipulation politique" ?
F. Fillon : Je dis qu'il y a, à partir de difficultés qui existent et qui sont de la responsabilité du gouvernement précédent, une tentative de récupération, c'est différent. Certains quotidiens proches de partis politiques depuis plusieurs mois cherchent à agiter le milieu étudiant en lançant des fausses nouvelles.
A. Ardisson : Lesquelles ?
F. Fillon : J'ai lu dans un journal que nous allions augmenter les droits d'inscription. Il n'a jamais été question de les augmenter. J'ai lu aussi pire : que nous voulions faire financer le coût global des études, le prix des professeurs, la construction des locaux, aux étudiants eux-mêmes, sous forme d'un emprunt garanti par l'État. Il y a une volonté de dramatiser la situation qui est déjà une situation difficile, pour en tirer des bénéfices politiques. Les étudiants n'y peuvent rien, ils manifestent contre des problèmes réels qu'ils rencontrent dans leurs universités mais ils doivent savoir qu'il y a derrière des gens qui se servent d'eux.
A. Ardisson : Vous allez représenter à la session de printemps, la loi permettant aux universités nouvelles, de déroger au droit commun.
F. Fillon : Tous les étudiants qui sont dans les universités nouvelles descendraient sinon dans la rue pour demander que leur statut soit prorogé. Personne n'envisage que ces universités qui ont été créées pour expérimenter justement, une nouvelle forme de l'organisation de l'université qui en a bien besoin, car une des raisons que l'on rencontre aujourd'hui c'est le caractère dépassé de l'université française, donc personne ne comprendrait que ces universités nouvelles soient obligées d'abandonner les expérimentations qui sont des expérimentations qui réussissent.
A. Ardisson : L. Jospin dénonce "des fautes d'exécution dans la rentrée et une erreur stratégique". N'est-ce pas en effet une erreur d'annoncer aux présidents d'université que les enveloppes de créations d'emplois d'enseignants, ne seraient plus inscrites dans les contrats de 4 ans que l'État signe avec les universités ?
F. Fillon : L. Jospin oublie qu'il a quitté le gouvernement sur des manifestations considérables d'étudiants qui protestaient contre la politique qu'il conduisait. Il oublie aussi qu'il avait changé la totalité de ses directeurs en moins d'un an et plus de la moitié des recteurs, tous ceux qui avaient été nommés par le gouvernement précédent de J. Chirac.
A. Ardisson : Les étudiants se moquent de ça…
F. Fillon : Vous avez raison. La vérité, c'est que quand je suis arrivé, tous les emplois pour la rentrée 93, puisque nous vivons sur le budget de 93 qui a été voté par la majorité précédente, tous les emplois avaient déjà été affectés dans les universités avec notamment, le système des contrats. Résultat : je suis incapable d'adapter la situation en fonction des effectifs étudiants réels et donc je dis aux présidents d'université : "désormais, nous nous garderons une marge d'appréciation, pour au moment de la rentrée, s'il y a comme ça a été le cas cette fois-ci un afflux massif d'étudiants en sciences humaines, 10 000 étudiants supplémentaires qui n'avaient pas été prévus par l'administration précédente, il faut donc que nous ayons des postes pour pouvoir répondre aux besoins. Si les postes sont déjà attribués 4 ans à l'avance dans des contrats, nous ne pouvons pas nous adapter à la réalité.
A. Ardisson : Mais le budget fonctionne en année civile pas en année scolaire. Ça veut dire que le budget qui est discuté cet après-midi, commencera à être exécuté en janvier prochain ?
F. Fillon : Il ne permet pas de préparer la rentrée.
A. Ardisson : Il peut peut-être permettre de créer des postes d'ici janvier ?
F. Fillon : Non, les créations de postes sont effectives lors de la rentrée. On ne crée pas des postes en janvier ou février alors que compte tenu du calendrier universitaire, on est déjà quasiment à la moitié de l'année.
A. Ardisson : Alors quel espoir pouvez-vous donner aux étudiants qui sont dans des amphis saturés ?
F. Fillon : Je leur ai déjà dit que dans les amphis saturés, il n'y a pas d'espoir avant la rentrée prochaine, on ne pourra pas aller plus vite que le maçon. Nous avons mis 400 millions de francs supplémentaires sur l'emprunt d'État pour accélérer la construction de bâtiments universitaires, nous avons mis en place un budget 94 qui augmentera de 6 % mais de 20 % sur les constructions et nous avons déjà prévu, contrairement à ce qui est dit ici ou là, un plan pour 95-98, pour poursuivre Université 2000. Nous avons déjà mis en œuvre la suite d'Université 2000, à savoir 95-98 dans le cadre des contrats de plan. Mais comme nous négocions avec les collectivités locales, et que nous avons du respect pour les collectivités locales, nous attendons que les contrats de plan soient négociés avant d'annoncer les chiffres permettant de montrer à la communauté universitaire que non seulement Université 2000 n'est pas un objectif qui prend fin en 1995 mais que nous bâtissons un nouveau plan qui sera derrière Université 2000 et qui permettra d'aller plus loin.
A. Ardisson : Sondage de Globe sur le malaise étudiant : 64 % des étudiants interrogés disent qu'ils veulent réformer la société mais sans toucher à l'essentiel ?
F. Fillon : J'ai lu ce sondage et je trouve que leur approche correspond parfaitement à celle du gouvernement Balladur.
A. Ardisson : Les étudiants sont donc balladuriens ?
F. Fillon : Vous leur demanderez.
A. Ardisson : R. Monory hier disait que "si on ne pouvait pas faire à la fois l'aménagement du territoire et les universités, il fallait peut-être donner la priorité à l'aménagement du territoire". Vous êtes d'accord ?
F. Fillon : Je crois que les universités sont un puissant facteur de l'aménagement du territoire. C'est en créant celles-ci dans tous les grands pôles urbains et dans les moyens, que nous pourrons participer à l'aménagement du territoire et régler le problème de la surpopulation des grandes universités. Les difficultés que rencontrent les étudiants, sont surtout concentrées dans de très grands pôles universitaires qui sont complétement débordés et qui sont très difficiles à gérer. Je suis convaincu que des opérations de taille plus mesurée, sans tomber dans l'excès de l'implantation dans de trop petites villes, correspondent aussi à une réponse aux problèmes étudiants.
A. Ardisson : Il faut améliorer votre budget 94 pour ça.
F. Fillon : Le budget 94 augmente de 2,4 milliards par rapport à celui de 93. C'est donc le meilleur budget possible dans un contexte qui est un contexte de crise économique grave. Tout le monde doit prendre sa part des difficultés et les étudiants doivent comprendre qu'il ne servirait à rien d'augmenter de manière considérable le déficit, car c'est eux qui auront à le payer plus tard. Ce budget je vais me battre en tout cas pour le faire voter cet après-midi.
Lundi 15 novembre 1993
France 2
France 2 : Tout le monde n'ira pas à la manif, est-ce que vous comprenez l'inquiétude des étudiants ?
F. Fillon : Je comprends à la fois l'inquiétude des étudiants qui ont des conditions d'études qui ne sont pas satisfaisantes – il est inacceptable que des étudiants soient assis par terre, c'est un problème de construction et nous sommes en train de le résoudre –, mais je comprends aussi leur inquiétude plus profonde vis-à-vis de l'avenir, qui nécessite une réponse de notre société mieux adaptée que celle d'aujourd'hui.
France 2 : Je vous ai écouté à la radio, sur d'autres chaînes, vous ne craignez pas de mettre un peu d'huile sur le feu en affirmant que les manifestants sont manipulés ?
F. Fillon : Ils ne sont pas manipulés, il y a une tentative de récupération politique, de mécontentement, qui pour une large part porte sur les conditions de la rentrée. Rentrée qui est largement de la responsabilité des gouvernements précédents.
France 2 : Dans la majorité, vous n'êtes pas traumatisés par les révoltes d'étudiants de 68, 86, vous ne craignez pas une nouvelle explosion ?
F. Fillon : La majorité, comme tous les hommes politiques, doit avoir beaucoup d'attention à ce que disent les étudiants. On n'a jamais raison contre sa jeunesse. Il est très important que nous comprenions qu'au-delà des problèmes matériels, il y a un message d'angoisse auquel nous devons répondre. Nous, c'est la société tout entière, ce sont les responsables économiques, les familles, le monde politique.
France 2 : La création d'antennes universitaires, c'est la solution d'avenir ?
F. Fillon : Sûrement, c'est aussi l'une des causes des problèmes d'aujourd'hui car pour créer toutes ces antennes universitaires très consommatrices de postes et de moyens, on a dégarni, d'une certaine manière, les grandes universités. Sur le long terme, il nous faut aller vers des antennes universitaires, notamment pour le premier cycle qui donne des conditions d'accueil bien meilleures que celles des grandes universités.
France 2 : Les professeurs sont les mêmes, ils ont la même qualification.
F. Fillon : Oui et on a du mal à les convaincre d'aller vers des antennes universitaires. Il y a une certaine résistance du monde universitaire à cette politique d'aménagement du territoire.
France 2 : Il semble que vous soyez plus confronté à un problème d'orientation que de gros sous.
F. Fillon : L'université française souffre largement autant de son organisation dépassée que d'un problème de moyens. Certes, il faut des moyens supplémentaires et on en met, mais son organisation est aujourd'hui dépassée. Vous avez des étudiants qui disent : plus on va faire des études longues plus on a des chances de trouver un emploi et moins aller au chômage. Il y a un énorme effort d'augmentation à faire et nous allons l'entreprendre pour la rentrée 94. Notamment pour montrer à ces étudiants en psychologie que ce n'est pas la voie royale, comme certains le pensent, pour la formation d'enseignants. Il y a aussi un effort à faire pour l'ensemble de notre société, notamment pour les responsables économiques afin qu'ils tiennent un discours qui soit moins pessimiste à l'égard de la jeunesse. Qu'ils aient des difficultés parce que nous sommes en crise pour l'année qui vient ou pour l'année suivante, nous le comprenons, mais ils tiennent un discours tellement pessimiste que les gens pensent qu'à cinq ou dix ans, il n'y a pas d'avenir pour les ingénieurs par exemple. C'est grave et ça ne correspond pas à la réalité.
France 2 : C'est aussi un problème d'orientation, vous avez assez de conseillers d'orientation ?
F. Fillon : Nous n'en avons peut-être pas assez, je ne suis pas sûr qu'ils soient toujours placés là où il le faut. Il y a une réorganisation du système de l'orientation scolaire, et de la compétence scolaire et de la compétence du ministre de l'Éducation nationale, que j'ai entreprise avec lui.
France 2 : Votre budget en augmentation de 6 %. Vous pouvez créer des postes, construire des locaux supplémentaires avec ça ?
F. Fillon : Il faut savoir d'abord que, dès juillet dernier, pour combler les retards de locaux, nous avons, sur l'emprunt d'État, lancé un programme exceptionnel de construction. Ce programme est très soutenu dans le budget 94 qui augmente de 20 % en matière de construction. Il faut que les étudiants sachent, les professeurs aussi, que le budget de l'Enseignement supérieur est pratiquement de tous les budgets de l'État, celui qui va augmenter le plus en 1994. S'agissant des enseignants, nous en créons moins que dans le budget précédent mais nous allons les mettre là où il y en a besoin. Nous n'allons pas mettre en place les postes comme ça a été fait cette année, six mois après la rentrée, sans tenir compte d'afflux d'étudiants imprévus, notamment sur les filières de sciences humaines. Nous cherchons aussi à élargir le champ de recrutement des enseignants. Il faut les former pendant 5, 6, 7 ans, c'est long. Nous avons donc intérêt à aller chercher des enseignants, car nous sommes dans une situation difficile, là où il y a des hommes compétents qui peuvent apporter leur savoir. Je pense aux cadres d'entreprise, aux hommes de la recherche. Il y a en France des milliers de chercheurs dans les laboratoires qui seraient très utiles aujourd'hui. Ils viendraient volontiers si les universités les accueillaient plus facilement. Il y a encore des corporatismes qui sont une des causes des difficultés que l'on rencontre aujourd'hui.
France 2 : Si vous étiez étudiant aujourd'hui, vous choisiriez quelle filière ?
F. Fillon : Je ferais très attention aux débouchés professionnels, tout en choisissant une filière qui, bien entendu, correspond à mes goûts.