Interview de M. Jean Poperen, Membre du PS, à RMC le 23 mai 1993, sur les contrôles d'identité et la délinquance et sur le PS, son orientation et sa réorganisation.

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Média : Emission Forum RMC L'Express

Texte intégral

Sylvie Pierre-Brossolette : Cette semaine, donc, le garde des Sceaux Pierre Méhaignerie a fait adopter par le Conseil des ministres son projet de contrôle préventif des identités ; est-ce que ce projet vous choque ? Ou l'approuvez-vous ?

Jean Poperen : Je crois que nous sommes arrivés à un moment où il faut apporter des réponses à des questions que posent beaucoup de gens et d'abord beaucoup de gens du peuple. Et je voudrais dire à ce sujet que dans les déclarations mêmes de Pierre Méhaignerie, dire qu'il faut concilier la sécurité et le souci de liberté, ça me parait une curieuse façon de poser le problème. Faut-il rappeler que dans la déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789, l'aspiration à la sécurité était considérée comme une des aspirations essentielles aux droits de l'homme ? Et qu'il était bien souligné que les gens du peuple d'abord avaient ce souci. Alors je voudrais que quelles que soient les dispositions pratiques qui sont proposées ou retenues, je voudrais que l'on n'oublie pas cette dimension : le souci de la sécurité et notamment, disons-le, pour les pauvres, il n'est pas attentatoire à la liberté. Ça fait partie de leur liberté.

Cela étant, et j'ai entendu tout à l'heure un ministre d'État qui s'exprimait sur ce sujet, cela étant…

Christine Fauvet-Mycia : C'était madame Simone Veil, qui disait que tous ces textes étaient plutôt la preuve d'une volonté de meilleure intégration et pas du tout d'exclusion.

Jean Poperen : Oui ; elle a fait observer que beaucoup dépendrait de l'utilisation, en effet, de ces textes. Et c'est sûr que la volonté centrale, qui doit être celle de tous les responsables aujourd'hui, c'est une idée à laquelle je tiens beaucoup, c'est la réussite de l'intégration. Et tout ce qui pourra aller dans le sens d'une discrimination – or, il y a ce risque dans les dispositions proposées, et je réponds donc très précisément à votre inquiétude ou en tous cas à ce que vous laissez paraître de l'inquiétude, il y a ce risque dans les dispositions proposée. C'est pourquoi il faut y être très attentif. Tout ce qui conduit à une discrimination, donc à retarder l'intégration, il faut le regarder avec une grande méfiance et, finalement, avec hostilité.

Christine Fauvet-Mycia : Beaucoup d'hommes d'églises, d'associations de gauche craignent que les nouvelles dispositions créent les conditions d'une chasse au faciès, notamment l'Eglise réformée de France souhaite même que le gouvernement revienne sur ces textes ; est-ce que vous pensez que toutes ces personnalités sont dans leurs rôles en critiquant ces textes, ou vont-elles trop loin ?

Jean Poperen : Je pense que d'abord tout citoyen est dans son rôle quand il émet une opinion sur des sujets aussi fondamentaux, aussi graves et à fortiori des collectivités qui aspirent à exprimer le souci même d'une éthique et donc je ne puis que trouver très normal qu'elles aient une opinion sur ce sujet. Et je dois dire, ayant regardé d'assez près ce qu'ont exprimé et les évêques et l'Église réformée, la plupart des préoccupations qu'ils expriment, je les partage. Simplement, et pour moi, c'est là le cœur du sujet, dénoncer ce qui se passe dans les banlieues, sans dire que l'essentiel, c'est l'aggravation dans les secteurs urbains de la tendance constante depuis un certain nombre d'années à l'aggravation des inégalités sociales, alors, c'est passer à côté. Et je dois dire que dans toute l'émotion que j'entends ou que je lis ici ou là, de gens certainement très bien inspirés, toute l'émotion que j'entends ou que je lis, ne peut pas me distraire de de considérer qu'en faisant beaucoup de bruits sur ces dispositions, sur cet aspect de la politique gouvernementale, on laisse de côté l'essentiel : est-ce qu'on a une vision de l'avenir pour les années prochaines qui permette enfin de retourner la tendance à l'aggravation des inégalités ? Tant qu'on n'aura pas fait ça, tous les discours sur le mal des banlieues, sur les exclus, formule d'ailleurs curieuse, il n'y a qu'à dire tout simplement, ceux qui sont les opprimés de la société d'aujourd'hui, c'est l'expression la plus simple, tout cela est passé au second plan.

Christine Fauvet-Mycia : Vous avez évoqué le mal des banlieues. Alors, on a eu un exemple ce week-end, vous avez sans doute vu tout cela, c'était au quartier des « biscottes », à Lille, la population s'est chargée d'expulser elle-même des dealers en jetant des pierres sur les voitures, en les « virant », en fait, de leur quartier ; d'abord votre première réaction ; on n'a pas vu beaucoup de forces de l'ordre, on a vu la population faire sa police elle-même, votre première réaction sur ce fait ? Et votre deuxième réaction sur la drogue, quelles solutions souhaitez-vous ? Est-ce que vous êtes pour des solutions de substitution ? Quel est votre avis sur ce point ?

Jean Poperen : Je ne suis pas sûr que les solutions de substitution contribueraient beaucoup à faire reculer le mal. Mais là encore, je vous répète, si dans certaines banlieues, un nombre important de jeunes se laissent aller, c'est que pour la plupart d'entre eux, et même s'ils ont déjà 25 ou 30 ans, ils n'ont jamais eu d'emplois. C'est qu'ils sont devenus presque par nature, par la faute des circonstances, mais presque par nature, ils sont devenus des désœuvrés. Et il faut tout de même imaginer ce que cela représente pour des collectivités entières dans certains quartiers, que des dizaines, des centaines, parfois de milliers de jeunes sans emplois et sans perspective d'en avoir ; comment voulez-vous que ça ne glisse pas vers un certain nombre de fuites, un certain nombre de désespoirs, de manifestations de désespoir ? Je crois que nous y sommes tout à fait.

Christine Fauvet-Mycia : Mais votre commentaire sur ce geste-là ; vous pensez que ça va se généraliser ? Vous y voyez une manifestation plutôt positive? Une volonté de prendre en main ?

Jean Poperen : J'ai eu l'occasion de dire à plusieurs reprises, peut-être même ici même, lors de notre dernière rencontre, que si rien n'était fait pour réparer le tissu social et sa dégradation, nous irions en effet vers des chocs, vers des violences dans ces quartiers-là. Moi, ce que les gens du quartier des « biscottes » ont exprimé, je l'ai entendu, naturellement dans une intensité moindre, avec une gravité moindre, mais je l'ai entendu dans ma propre ville, dans certains quartiers où on ne supporte plus je dirai la permanence de troubles, de heurts, de violences ou de menaces de violence et le sentiment, en effet, soit de l'impuissance, soit d'une insuffisante bonne volonté des forces de sécurité. Je vous livre ça parce que c'est la réalité que je vis moi-même dans ma propre ville, dans la banlieue lyonnaise et que des dizaines et des dizaines de maires, d'élus municipaux vivent comme moi. Donc j'alerte sur les conséquences de cette désintégration du tissu social, mais alors l'essentiel, et j'espère que c'est de cela que nous allons surtout avoir l'occasion de parler, y a-t-il réponse à cela ? Y a-t-il une autre politique possible, puisque nous n'avons pas su la mettre en œuvre quand nous étions au pouvoir ? Et je le dis tout de suite, je ne crois pas, et pour cause, que la majorité actuelle ait les moyens de la mettre en œuvre, ni d'ailleurs la volonté.

Sylvie Pierre-Brossolette : Mais la réponse de la majorité actuelle est pour vous plutôt une réponse de droite ou une réponse centriste ? Est-ce que vous êtes étonné que Simone Veil et Pierre Méhaignerie cautionnent une politique dont certains disent qu'elle est franchement inspirée par Charles Pasqua ?

Jean Poperen : Écoutez, je ne vous dirai pas que je n'ai pas éprouvé une ironie, je ne dirai pas maligne, mais tout de même, à voir M. Méhaignerie accroché par les évêques et obligé de leur répondre. Ca, que voulez-vous, ce sont les retours de l'Histoire. Mais j'attends la suite. Non, sur l'essentiel, ce gouvernement bricole et ne peut que bricoler. Les dispositions qu'il a prises n'apporteront pas de réponses au fond du problème que nous venons d'évoquer, tel qu'en tous cas je le ressens, tel que je mesure sa gravité dans la société française d'aujourd'hui.

Christine Fauvet-Mycia : Une question, on parle des centristes avec Simone Veil et Pierre Méhaignerie, vous les sentez un petit peu piégés par ce gouvernement ? Et quand vous les voyez agir, est-ce que vous pensez, certains socialistes parlent encore, même s'ils se font rabrouer, d'alliance avec les centristes, alors est-ce que vous pensez que ça, définitivement, c'est une vieille lune ? Et étant donnée l'attitude des centristes dans ce gouvernement, il faut en finir avec ce rêve d'un gouvernement où il y aurait des socialistes et des centristes ?

Jean Poperen : Je vais vous dire, je ne vais pas distribuer des bons points dans l'actuelle majorité. Mais, Mme Veil, pour moi, en dehors d'autres moments forts de son existence, elle est celle qui a mené le combat pour une loi libératrice, pour une loi libératrice de la femme et de la famille et je sais dans quelles conditions. J'étais parlementaire, d'opposition bien sûr, à l'époque et j'ai vécu ces séances, j'ai vécu notamment la séance où affrontant une grande partie de sa majorité hostile, elle s'est battue pour faire passer cette loi. Alors ça, c'est un point qui pour moi ne peut pas être subalterne. Mais…

Christine Fauvet-Mycia : Donc c'est une personnalité à part ; mais pour le reste ?

Jean Poperen : … Mais, concernant le CDS, c'est un vieux débat que nous avons à l'intérieur de la gauche, c'est un vieux débat que nous avons avec beaucoup d'amis de Michel Rocard, et puisqu'on va en parler tout à l'heure, c'est un point de clivage qui n'est pas artificiel, qui n'est pas inventé pour les besoins de la cause : ils ont toujours rêvé qu'on ferait cette alliance avec le CDS. Et Huchon a le mérite de le dire clairement. Il l'écrit dans son livre, il vient de le répéter, il pense ça, tout le monde sait qu'il pense ça !

Sylvie Pierre-Brossolette : Il vient de se faire rabrouer par Michel Rocard…

Jean Poperen : Oui, enfin, écoutez, il est quand même le numéro 2 actuel du Parti, bien que n'étant pas membre du comité directeur, mais ça, ce sont en effet des mystères de cette direction provisoire, passons… Voilà. Alors, écoutez, répéter ça au moment où Méhaignerie est un des principaux personnages de ce gouvernement, et apparemment s'y trouve bien à l'aise, c'est quand même extraordinaire ! C'est ignorer ce qu'est la réalité politique française, c'est ignorer, écoutez aussi, ce que sont les forces sociales, politiques qui soutiennent le CDS. Vous imaginez que l'électorat de M. Méhaignerie, à Vitré, que je crois connaître assez bien, que l'électorat de M. Barrot à Yssingeot, qui est vraiment un des hauts lieux de la France de droite, de la France de droite profonde, est prêt à s'allier avec les socialistes ? Enfin, non seulement cette politique me parait mauvaise pour les socialistes, mais je dirai elle est totalement utopique, elle est contraire à la réalité sociale et politique française. Comment s'y accrocher encore ?

Sylvie Pierre-Brossolette : Est-ce que sur un point au moins il peut y avoir un consensus, c'est sur la révision constitutionnelle ? La droite va reprendre le texte que François Mitterrand avait fait déposer au parlement avant les élections ; est-ce que vous êtes favorable à la réforme de la Haute Cour et du Conseil supérieur de la magistrature, dans la formulation que les sénateurs vont retenir, à quelques amendements près, c'est de même nature que la volonté du président de la République ; vous voteriez si vous étiez parlementaire ?

Jean Poperen : Je crois vraiment que ces réformes sont tout à fait salutaires, hautement souhaitables et je dirai je regrette qu'elles ne soient en somme que le minimum incompressible. Mais réjouissons-nous qu'il y ait au moins ce minimum. Le minimum incompressible des changements qu'il convient d'apporter à la constitution. Cela dit, d'un mot, rien de décisif ne sera fait en ce qui concerne le rééquilibrage des pouvoirs entre l'exécutif et le législatif, qui est quand même la grande question Cette formidable rupture d'équilibre voulue délibérément en 58 et approuvée par les Français à l'époque, mais à l'usage, ils ont peut-être mesuré ce qu'en étaient les conséquences, rien ne saura fait de décisif tant que la présidence de la République cumulera ces deux caractéristiques essentielles : élection au suffrage universel et droit de dissolution. Nous sommes la seule grande démocratie où il y a cumul de ces deux prérogatives, il faudra bien un jour les mettre en cause. Pour le moment, apparemment, nous n'y sommes pas.

Christine Fauvet-Mycia : Deux mots encore peut-être, très rapidement, avant qu'on en arrive à la deuxième partie de cette émission, sur cette Cour de justice de la République ; les sénateurs souhaiteraient, à la différence de François Mitterrand, qu'elle soit présidée par un parlementaire ; vous êtes plutôt pour ou contre ?

Jean Poperen : Il me semble que dans une phase qui ne peut être que transitoire, la formule du président de la République est sans doute la plus sage. Mais peut-être pour l'avenir il faudra réfléchir en effet à rendre en effet davantage encore au parlement.

Christine Fauvet-Mycia : Et sur les ministres dans l'affaire du sang contaminé ; est-ce qu'il faut juger ces trois ministres ? Et selon quelle procédure ?

Jean Poperen : Écoutez, j'ai été un peu surpris d'entendre l'autre jour que pour la première fois dans le droit républicain on envisageait la rétroactivité d'une disposition. Je pense que ça n'est pas, c'est le moins qu'on puisse dire, convenable.

Sylvie Pierre-Brossolette : Nous en venons donc à votre famille politique, le Parti socialiste ; vous avez critiqué récemment la nouvelle direction en disant qu'avec l'organisation d'états généraux, elle cherche plutôt à verrouiller l'appareil qu'à le réformer ou à lui donner un nouvel élan ; qu'est-ce que vous avez voulu dire exactement ?

Jean Poperen : Je ne souhaite pas m'attarder beaucoup sur cet aspect des choses. C'était il y a quelques semaines, les événements ont encore beaucoup marché depuis. Je trouve un peu désolant que depuis deux mois que nous avons subi ce désastre historique, parce que c'est la réalité, je ne nie pas la réalité, je constate hélas, on ait surtout assisté à ce que j'appellerais des tentatives de ravaudage de petits boutiquiers. Franchement, devant quoi sommes-nous ? Et dans le propos que vous évoquiez, j'ajoutais surtout d'abord réponse politique. Devant quoi sommes-nous ? Pendant que nous avons géré, nous avons opéré la modernisation, nous avons été battus, nous avons été rejetés parce que le monde du travail qui nous avait fait confiance, qui nous avait amenés au pouvoir, qui reste quels que soient les aléas, notre support social et politique, a eu le sentiment qu'il avait payé les frais de la modernisation. Aujourd'hui, parce qu'il faut surtout regarder devant, nous sommes devant d'énormes phénomènes, tout le monde en parle, parce que c'est dans ça que nous vivons, de la mondialisation de l'économie, avec toutes les conséquences qu'elle entraîne. La question qui est posée, à laquelle la gauche française, le mouvement socialiste français doit répondre, et pas telle ou telle boutique, pas telle officine, pas tel ou tel candidat qui se nomme tel ou qui se décide tel à la présidence de la République, doit répondre : qui paiera les frais de la mondialisation ? Pour le moment c'est bien parti, c'est à nouveau bien parti avec de gros guillemets, vous l'imaginez, c'est à nouveau le monde du travail qui risque de payer. Hier, on s'est aperçu, pendant que nous étions au pouvoir, que le fameux théorème Schmidt-Barre, les profits d'aujourd'hui feront les investissements de demain, qui feront les emplois d'après-demain, non seulement n'avait pas joué, mais s'était retourné. Et que la modernisation avait eu pour effet de diminuer le poste de travail. C'est à dire d'exercer une pression formidable sur les salariés français. Et maintenant, nous sommes devant quoi ? Nous sommes devant le dumping social, les phénomènes de délocalisation ; la France toute entière a pris conscience de ça avec l'affaire Hoover il y a deux mois, c'est à dire le choix fait par une multinationale d'aller là, ce qui est la logique du libéralisme. C'est là qu'on retrouve d'ailleurs les gémissements, les pleurnicheries sur la société injuste, les exclus… Mais c'est la loi du système, c'est la loi du libéralisme ! La firme Hoover a choisi l'endroit où les salaires sont les plus bas, là où elle a pu imposer aux travailleurs écossais de renoncer à la protection sociale, là où elle a pu imposer aux travailleurs écossais de renoncer à un certain nombre de droits syndicaux.

Sylvie Pierre-Brossolette : Est-ce que ce n'est pas la logique que privilégie Michel Rocard ?

Jean Poperen : C'est la logique du système ! Écoutez, je ne fais de procès d'intention à personne, je dis en tous cas que le mouvement socialiste doit être contre cette logique et doit apporter une réponse : y a-t-il moyen de réguler l'économie libérale ? C'est ça le sujet ! Ou alors on laisse faire. Et dans ce cas-là, Balladur fera toujours mieux que nous. C'est d'ailleurs ce qu'ont pensé les Français, pour faire cette politique, Balladur, ça vaut mieux ! Ils ont donc choisi Balladur. Alors, il faut être clair. C'est pourquoi je parlais tout à l'heure de ravaudages de petits boutiquiers. Moi, vous savez, tous ces débats sur états généraux de ceci ou de cela, faut-il supprimer les courants ? On va en parler, tout ça, c'est misérable par rapport à ce qui est en jeu : est-ce que les forces du travail en France et en Europe ont une réponse à ça ? Sinon, sinon premièrement nous allons vers un mouvement de régression sociale quasiment sans précédent depuis très longtemps, de mise en cause d'acquis considérables. Et d'ailleurs M. Major l'a dit, avec son cynisme, il a dit : vous aurez la protection sociale, façon de parler, et nous on aura les emplois. Voilà, c'est le dilemme que l'on veut poser aux travailleurs européens aujourd'hui.

Et deuxièmement, comme ça ne sera pas supportable à la longue, nous irons vers des révoltes du désespoir. Dont d'ailleurs ce qui se passe dans les quartiers, là où il y a justement une concentration de gens les plus opprimés, je le disais tout à l'heure, est l'avant-coureur, est l'esprit avant-coureur. Nous irons vers cela. Voilà, ça, ce n'est pas du catastrophisme, c'est ce que je ressens monter faute d'une réponse, une réponse de qui ? De la gauche française, de la gauche européenne !

Christine Fauvet-Mycia : On comprend bien qu'il y a de très graves questions et des réponses importantes que la gauche doit apporter, si ce n'est qu'il faut trouver une méthode, un cadre dans lequel faire mûrir et faire progresser cette réflexion. Donc ce cadre, Michel Rocard en a proposé un, ça va être les états généraux au début du mois de juillet. Alors vous, vous récusez complètement cette méthode. Vous participerez à ces états généraux ? Ou vous pensez que de votre côté vous allez continuer votre réflexion, que chacun va constituer ses petits clubs, ses petites formations, et puis advienne que pourra, un jour si Dieu le veut ?…

Jean Poperen : Je comprends que comme on a beaucoup de temps, vous ayez tendance, Christine Fauvet-Mycia, à simplifier les choses ; mais vous les simplifiez quand même un peu de trop.

Christine Fauvet-Mycia : On a peu de temps…

Jean Poperen : Oui, on a peu de temps, mais quand même, il faut que je puisse vous dire…

Christine Fauvet-Mycia : Mais je compte sur vous pour les affiner…

Jean Poperen : Absolument. Premièrement, les états généraux, c'est évidemment pas ce qu'il fallait faire. Il fallait faire les assises de tout l'espace de gauche. Là, on fait les états généraux, vous admirerez la formule, du Parti socialiste ! Ce qui est contradictoire dans les termes. Si c'est les états du Parti socialiste, c'est pas les états généraux. Mais passons. Il y a un endroit où on va discuter, nous en serons. Ça, c'est clair. Moi, vous savez, je vais partout où on discuter et partout où on m'invite. Là, je suis en train de faire un tour de France avec mon livre, je peux vous dire que je me ballade un peu partout. Je serai à Arras après demain, j'irai à Rennes, j'irai à Nantes, j'irai à Montpellier, je suis allé à Nancy, j'y suis passé avant les quadras mais je suis ravi de voir qu'ils sont sur mes traces, vous voyez, bon ! Partout on discute. Mais vous dites : Michel Rocard a offert un cadre. Mais c'est tout le problème, c'est qu'il offre un cadre, que je ne crois pas très bon, mais qu'est-ce qu'il met dedans ? Par rapport à ce qu'a été notre expérience du pouvoir et par rapport à ce défi de la mondialisation, qu'est-ce qu'il apporte ? Alors, vous dites : il faut des solutions. Mais permettez-moi ! Vous avez parlé tout à l'heure de mon livre en disant d'abord, et je vous en remercie, qu'il y avait un énorme point d'interrogation sur son titre Chute finale ? Ça veut dire que je ne crois pas du tout à la chute finale des socialistes. Et puis vous avez dit livre de colère et de regret, j'ai noté. J'assume pleinement, quels regrets ! Mais j'ajoute et de propositions. Et de propositions que j'ai élaborées tout au long de ces années. Je n'ai cessé de dire : nous devons aller vers une sorte de grand contrat social, c'est la réponse de cette société. Il faut par conséquent que le mouvement social, les forces du travail recommencent à jouer leur rôle. Aujourd'hui ils sont hors-jeu, ils sont hors course ! Tout se règle entre les forces dominantes de l'économie et les forces dominantes de la médiatisation. Le mouvement social, les forces du travail, ils sont hors course, ils ont d'ailleurs pris une habitude de formidable passivité, ils subissent, ils sont sur la défensive parce que s'ils essayent de résister, on leur fait signe : il y a la porte, puisqu'il y a le chômage. Voilà !

Sylvie Pierre-Brossolette : Ces forces sociales, comment les remet-on dans le coup ? Est-ce que la réponse de Daniel Percheron, le patron de la fédération socialiste du Pas-de-Calais, vous semble bonne ? Éliminer les courants et puis la direction actuelle du Parti socialiste, parce qu'au fond il faut une grande nouveauté dans tout ça ; est-ce que vous seriez d'accord pour faire ces grands bouleversements ?

Jean Poperen : D'abord, si vous me permettez, ça ne me parait pas être la réponse sociale que je souhaite, remettre le mouvement social dans le coup. Pour ça, il faut lui offrir une perspective, il faut qu'il y ait une volonté. Mais il faut un instrument, il faut des instruments, ce sont les structures politiques, partis, mouvements, etc. Alors, cher Daniel, parce que c'est un garçon de grande qualité, que j'aime beaucoup, ce n'est pas une formule de circonstances, c'est vraiment un ami, cher Daniel, faire porter le chapeau, si j'ose dire, le bonnet d'âne aux courants, c'est un peu fort de café ! Ce qui est en cause, ce n'est pas qu'il y ait des courants qui expriment une diversité : je ne pense pas que Daniel Percheron souhaite une formation où il n'y aurait qu'un seul courant – ça existe un parti comme ça, apparemment ça ne lui réussit d'ailleurs pas très bien. Une des forces du mouvement socialiste en France, c'est sa diversité. Alors, je lui pose la question : si on ne l'exprime pas par des courants, on va l'exprimer comment ? Par exemple entre les deux orientations, celle que Huchon exprime, qu'on évoquait tout à l'heure, et celle que moi et d'autres nous exprimons, on va faire comment, on va se compter comment ? Un seul courant ? Alors qu'il y a plusieurs positions politiques ? Non, ce ne sont pas les courants qui sont coupables, c'est leur dérive présidentialiste ! Et on l'a bien vu au congrès de Rennes. Ce n'est pas que des courants exprimaient des idées, notamment celui qu'animait Jean-Pierre Chevènement, celui que j'animais, mais vers lesquels les militants ne se sont pas portés, parce que tout était centré sur la querelle des présidentiables. Et que j'entendais dire, et je l'ai entendu souvent, pardonnez-moi : ah, vous avez de bonnes idées, c'est vrai, c'est plutôt vous qui avez raison, mais, tu comprends, je veux qu'Untel soit notre candidat ou plutôt – c'était pire encore – je ne veux surtout pas qu'Untel soit candidat ! Donc je vote Fabius parce que je ne veux pas de Jospin ou je vote Jospin parce que je ne veux pas de Fabius. C'est ça qui a été la catastrophe ! Et c'est avec ça qu'il faut rompre !

Sylvie Pierre-Brossolette : Et de ce point de vue c'est très sain que ce soit votre candidat virtuel ou présenté comme tel qui soit à la tête du Parti socialiste ?

Jean Poperen : Écoutez, je crois qu'il faut séparer les choses : d'abord l'orientation politique. Je ne cesserai de le répéter, pardonnez-moi d'avoir l'air de radoter, j'espère qu'on ne le ressent pas comme ça… Donc, d'abord l'orientation politique, d'abord la plate-forme. Et ensuite, effectivement, on ne manque pas d'hommes, de femmes, de grandes qualités qui pourront être candidats. Et il est évident que Rocard est de ceux-là, bon. Mais après, priorité aux choix politiques. Sinon, on retombe dans le défaut que je viens de dénoncer. Sinon le Parti dégénère par présidentialisme. C'est d'ailleurs pourquoi j'évoquais tout à l'heure, c'est une des raisons, pas la seule, la réforme de la constitution. Tant que cette constitution sera ce qu'elle sera, le fait présidentiel écrase la vie démocratique, y compris des grandes formations. Et le nôtre en est hélas un triste exemple.

Christine Fauvet-Mycia : Encore un mot sur Daniel Percheron, puisque vous estimez beaucoup son propos. Dans son propos, il ajoutait qu'il fallait que les courants disparaissent parce qu'il n'y avait plus personne qui transcendait les courants et que seul Mitterrand, François Mitterrand, pouvait transcender les différences. Donc quel est le rôle que vous voyez jouer aujourd'hui à François Mitterrand ? Est-ce que vous pensez qu'une personnalité peut réussir comme François Mitterrand l'avait su, à transcender ces courants ?

Jean Poperen : François Mitterrand a joué ce rôle comme Premier secrétaire et c'est vrai, je rejoins là encore tout à fait Daniel Percheron, je n'ai pas que des désaccords avec lui, loin de là, vous le voyez, naturellement il a joué pleinement son rôle. Et je crois que parmi les acquis historiques de François Mitterrand, il y a eu notamment celui-là. Mais aujourd'hui, il a une autre fonction, il est président de la République, il a deux années de ce septennat encore à couvrir, il n'est pas là pour régler des affaires du Parti socialiste, il l'a d'ailleurs dit très tranquillement.

Christine Fauvet-Mycia : Le mitterrandisme, c'est fini ?

Jean Poperen : je n'ai pas dit ça, j'ai dit que sa fonction… Écoutez, je n'ai fait que constater ce que tous les Français savent depuis douze ans, que sa fonction de Premier secrétaire est terminée. Apparemment depuis, on n'a pas franchement trouvé la solution. Alors, ça, c'est aux militants à décider.

Sylvie Pierre-Brossolette : Est-ce que vous pensez que ce serait une bonne chose que les quadras jouent un plus grand rôle au Parti socialiste ? Et que certains d'entre eux, même une femme, je sais que vous aimez bien Martine Aubry, par exemple, est-ce que ça vous parait possible qu'un jour un quadra ou une quadra puisse prendre des responsabilités très importantes au Parti socialiste ? Et souhaitable ? Et assez à court terme ?

Jean Poperen : Écoutez, de toutes façons, je vais vous dire, de toutes façons, les générations poussent, c'est la réalité. Simplement, dans l'action politique, je considère qu'on ne prend jamais sa retraite. On doit continuer de se battre. C'est d'ailleurs, moi, vous voyez, ce que je fais. Je ne suis plus parlementaire, mais mon action politique n'a pas diminué pour autant. Mais pour un rôle de tout premier plan pour ce parti, au nom de quoi on dirait : telle génération écartée ? Alors, il y a beaucoup de gens que j'apprécie. Martine Aubry, puisque vous la citez, je l'ai appréciée comme ministre, je l'ai appréciée comme animatrice de la campagne électorale, elle est venue dans ma ville et je sais l'impact qu'elle a eu, précisément parce qu'elle a apporté des éléments de réponse aux problèmes que nous évoquions tout à l'heure, et c'est ça qu'attendent les gens. Alors, il y a elle, il y en a d'autres. Comme je vous le disais, nous ne serons pas embarrassés, nous avons de grands talents, de grandes capacités. Mais à condition que nous ayons donné priorité à un choix politique clair, qui permettra ensuite de mettre une équipe capable d'exécuter cette politique.

Christine Fauvet-Mycia : Et vous comprenez, c'est un petit point de détail, ces quadras se divisent aussi ; certains d'entre eux, plutôt les deloriens, commencent un tour de France, vous comprenez que Martine Aubry et Elizabeth Guigou ne choisissent pas tous ces lieux de réflexion et de rencontre comme vous voulez les choisir, pour faire avancer les réponses politiques de la gauche ?

Jean Poperen : Je n'ai pas, chère amie, vocation politique à décider pour elles. Moi je crois que dès lors qu'il y a des lieux de débats, il vaut mieux les fréquenter. Mais ce que vous évoquez à propos des quadras, confirme le sentiment général qu'on peut avoir en regardant la vie politique à gauche aujourd'hui : c'est vraiment l'éclatement ! J'ai l'impression qu'il y a eu une bombe à fragmentation qui a tout dispersé. Regardez dans le secteur des écolos ce que ça donne aujourd'hui ! Regardez aussi dans le secteur des opposants communistes, qui veulent renouveler là aussi, mais éparpiller également ! Le PS éparpillé. Nous sommes donc encore, encore, c'est comme ça, c'est dommage, mais nous sommes encore dans la phase de décomposition. Mais la recomposition, elle ne se fera pas, c'est la fin de ma réponse, j'y tiens beaucoup, vous comprenez l'enjeu, à Daniel Percheron, elle ne se fera pas par une tentation d'uniformisation. La diversité est la force de la gauche française. Et je me demande, pour en finir, si nous ne devrons pas avoir le courage, j'y réfléchis un peu, d'autres aussi, d'abandonner ‘a conception d'un parti très centraliste, qui au fond est encore dans les têtes : c'est d'ailleurs curieux, tous ces gens qui veulent moderniser, mais ils n'ont en tête qu'un parti de type guesdiste. C'est quand même très étonnant. Ne devrons-nous pas aller vers une formule beaucoup plus souple de mouvement, de confédération, qui permettra de faire vivre ensemble toutes les diversités ? En tous cas, si on voulait tuer les minorités de la pensée politique de gauche, on tuerait une fois encore et il n'en est pas besoin, la gauche.

Christine Fauvet-Mycia : Monsieur Jean Poperen, je vous remercie d'avoir participé à ce FORUM. Je sais bien qu'il vous a paru très court, vous aviez encore plein de choses à dire…

Jean Poperen : On ne s'ennuie pas ensemble !

Christine Fauvet-Mycia : Notre prochain invité sera M. Philippe Vasseur, porte-parole du Parti républicain et député du Pas-de-Calais. Merci.