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Passages : M. Giraud, Paris, ville phare et pôle d'attraction, est un lieu de mélanges et de contact, d'expérience sociale et culturelle. Ces aspects vous semblent-ils être des éléments expliquant ce qui peut passer pour un combat passéiste – « Paris contre le reste de la France » ?
Michel Giraud : Effectivement, une des conditions l'Île-de-France [mot illisible] en particulier, est, depuis toujours, d'être une région de passage. Les hommes viennent effectuer une partie de leur carrière. Le reste de la France, sauf certaines villes comme Marseille, n'a pas connu avec autant d'acuité ce phénomène de mobilité de la population et a vécu beaucoup plus en autarcie. L'Île-de-France est habituée aux mélanges et aux contacts entre les cultures. On peut même dire qu'une partie du rôle phare, notamment culturel, de l'Île-de-France et de Paris provient de son aspect cosmopolite. De Lulli, collaborateur de Molière, à Stravinsky, créant l'Oiseau de feu à Paris – pour rester dans le domaine « historique une partie de la gloire des Écoles de Paris tient, pour beaucoup, à ceux qui ont fait de la capitale des droits de l'homme leur lieu de vie et d'expression. Cette attirance pour Paris et l'Île-de-France, des étrangers comme des provinciaux, est une des marques de l'identité francilienne. Je ne sais si elle peut être une suffisante explication du vieux débat Paris/Province. Mais, sans doute, a-t-elle même si c'est plus ou moins inconscient fait naître un certain sentiment d'étrangeté culturelle de la capitale qui peut avoir son effet dans cette opposition récurrente, entre Paris et la province, qui apparaît aujourd'hui si dépassée.
Passages : Les atouts de Paris et de sa région pourraient-ils être recréés par décret dans d'autres métropoles françaises ?
Michel Giraud : Les lois et les décrets ne peuvent refaire, en quelques années, ce que les siècles ont bâti. C'est une vieille illusion française. Mais il ne faut pas non plus se limiter au fatalisme historique. Il y a également place, en France, pour des métropoles régionales actives. Émergent d'autres pôles ayant des cultures très affirmées et reconnues, et des projets économiques ambitieux. Je pense aux performances économiques et aux ouvertures européennes de Midi-Pyrénées qui s'est imposée dans le domaine de l'aéronautique, de Rhône-Alpes pour la recherche, du Nord qui achève sa reconversion, de l'Alsace, trait d'union avec la Communauté européenne. C'est, j'en suis persuadé, le rôle d'une politique d'aménagement du territoire bien conduite que de renforcer les atouts des régions. Mais il ne faudrait pas qu'à force d'ambition économique, ces régions en arrivent à perdre leur identité. La force d'un territoire est d'abord celle de sa culture.
Passages : Dans le cadre de la construction européenne et de la mondialisation des échanges, pensez-vous que l'Île-de-France subira nécessairement une expansion et que, de fait, les velléités de remise en cause de son importance deviendront caduques ?
Michel Giraud : Il y a en fait, derrière cette question, deux problèmes. L'Île-de-France doit, bien sûr, conserver sa place et son rang de métropole internationale. Sur ce point, ses concurrents sont les autres régions européennes ayant atteint un même niveau de développement, par exemple le sud-est anglais, le Ransdadt ou la [mot illisible] Westphalie.
Parallèlement se pose le problème de l'équilibre entre la région-capitale et les autres régions françaises. Il s'agit là d'une question d'aménagement du territoire. Toutes les régions françaises doivent jouer la carte de la complémentarité. Dans ce cadre, l'Île-de- France a son rôle à jouer, avec l'ensemble du Grand Bassin parisien. Les régions limitrophes à la région-capitale ont, en effet, beaucoup à attendre du positionnement international de la région-capitale, notamment dans le domaine du développement économique. Mais l'Île-de-France n'a aucun intérêt à favoriser une France à deux vitesses. L'hypertrophie serait autant une gêne à son développement qu'à celui des autres régions. Et s'il y a, comme vous dites, des velléités de freiner son expansion, il ne faut pas compter sur la fatalité d'une croissance non maîtrisée, mais sur la maîtrise lucide de la croissance de l'Île-de-France. C'est à la région-capitale de faire la preuve de sa capacité à gérer son développement tout autant que son utilité pour tout le reste du pays.
Passages : Comment concevez-vous l'articulation future de l'Île-de-France avec les autres régions françaises ?
Michel Giraud : Avec le raccourcissement des distances et du temps, cette articulation est facilitée. Elle repose, avant tout, sur la complémentarité et sur une meilleure utilisation de l'espace. Rien ne l'explique mieux que des exemples. Ainsi, on voit de plus en plus émerger la réalité du Grand Bassin parisien dans lequel les « villes à une heure de Paris » demeurent les pôles de rééquilibrage, aux franges de nos limites administratives. Le développement des universités, de la recherche, de certains emplois et de l'habitat doit s'effectuer dans ce cadre. En matière de transports, comment ne pas voir que Rouen et Le Havre sont, par nature, les débouchés maritimes de la région capitale. Quant au troisième aéroport, s'il doit être construit, il sera grâce aux progrès des transports TGV, autant celui de la région-capitale que celui de l'ensemble du Grand Bassin parisien. Quant à l'articulation du développement de la région-capitale et de celui des autres régions françaises, elle doit aussi être assurée. Des délocalisations administratives intelligemment menées, c'est-à-dire en tenant compte des besoins exacts et des problèmes humains, financiers et sociaux qu'elles suscitent, devraient permettre à des métropoles de province de conserver ou de retrouver dynamisme et croissance. Il ne faut pas non plus oublier l'articulation qui passe par les hommes. L'Île-de-France est et demeure la région de tous les Français, où beaucoup passent un moment de leur vie. Cette articulation Île-de-France province s'accentuera d'autant mieux que les hommes gagneront en mobilité.
Passages : L'aménagement du territoire, discours technique et débat politique, devient un enjeu majeur. Quelles pourraient être les modalités d'une concertation avec les premiers intéressés, les habitants eux-mêmes ?
Michel Giraud : L'aménagement du territoire concerne l'ensemble du territoire, c'est-à-dire l'ensemble des 36 500 communes françaises Nous avons la chance en France d'être riches de ce merveilleux réseau de démocratie. Il faut en profiter : à travers toutes les communes, tous les habitants sont concernés, et peuvent se faire entendre. Je crois que, de nos jours, les citoyens participent de plus en plus à la vie publique, notamment pour tout ce qui concerne le quotidien, pour ce qui les touche directement, comme les questions d'environnement. Il ne faudrait pas avoir à déplorer une dérive de ce système où les intérêts privés l'emporteraient sur les intérêts publics qui, malheureusement, exigent certains sacrifices. Il faut bien que les grandes infrastructures trouvent des terrains pour s'implanter. Il y aura toujours des nuisances. La société doit les assumer. Il convient aussi d'afficher des objectifs à long terme qui ne sont pas toujours bien perceptibles par les citoyens. Gouverner, c'est prévoir. C'est le rôle de la puissance publique. État, dans sa fonction de pérennité, et citoyens, comme force d'équilibre, chacun a son rôle à jouer. Ne privilégier qu'un des deux conduirait inexorablement à des déséquilibres et à des crises. Les premiers à en pâtir seraient les citoyens. Pour tout cela, l'information, la communication jouent un grand rôle. Elles demeurent le meilleur moyen de rendre les citoyens plus responsables.
Passages : Vous avez consacré une grande partie de votre action politique à la région Île-de- France. Comment recevez-vous les attaques dont cette région, et vous indirectement, sont la cible ?
Michel Giraud : Je ne prends pas ce qui est dit çà et là comme des attaques. Il s'agit plutôt d'un manque d'information. Dans un temps, on a voulu, par exemple, faire croire que l'Île-de-France était la région du mal-vivre. C'est celle où on vit le plus longtemps, où la proportion de jeunes est la plus importante d'Europe. Celle où la vie culturelle est la meilleure, tant en qualité qu'en quantité. Celle où la pollution diminue régulièrement depuis vingt-cinq ans : l'air n'a jamais été aussi pur à Paris depuis un siècle. Ensuite, on a eu tendance à fausser le débat Paris/province en faisant croire que la France finançait le développement de l'Île-de-France.
On se basait presque uniquement sur la subvention aux transports parisiens et sur les dits « du Président » : le Grand Louvre, la Très Grande Bibliothèque... En fait, c'est le contraire qui se produit. La province est largement bénéficiaire de la redistribution fiscale et du budget social de la région. Près de 200 milliards sont ainsi fournis par l'Île-de-France au reste du pays et je considère que c'est normal, au nom de la solidarité nationale, en faveur des régions moins favorisées.
En revanche, ce qui serait anormal, ce serait de nier l'évidence de ces transferts financiers. En définitive, l'Île-de-France peut, et doit, demeurer un de nos grands atouts au sein de la compétition européenne et mondiale. Il nous appartient de faire fructifier au mieux cet atout, dans un effort de réelle solidarité, faire le développement harmonieux du pays tout entier.