Interviews de M. Philippe Vasseur, secrétaire général du PR, à Europe 1 le 3 décembre 1993 et dans "Le Journal des finances" le 11, sur l'échec de l'accord Renault-Volvo, la négociation du GATT, l'emploi des jeunes, les réformes fiscales et les taux d'intérêt.

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Média : Europe 1 - Le Journal des Finances

Texte intégral

Europe 1 : vendredi 3 décembre 1993

J.-P. Elkabbach : Renault et Volvo divorcent. Pour qui l'échec ?

P. Vasseur : J'espère que ce n'est pas un divorce, mais une simple séparation de corps. L'occasion a été manquée pour tout le monde. C'est un échec pour les deux. Les Suédois finiront par s'en apercevoir assez vite. Pour la France, c'est une occasion manquée.

J.-P. Elkabbach : Quelqu'un aurait-il mal négocié ?

P. Vasseur : Certainement pas. Les Français, la direction de Renault, le ministère de l'Industrie, on fait tout ce qui était possible. On a affaire à des Suédois qui ont peut-être une attitude un peu frileuse. Ils ont été victimes d'une certaine forme d'intoxication sur l'attitude de la France. C'est regrettable.

J.-P. Elkabbach : Il y a eu une campagne anti-française ?

P. Vasseur : On constate qu'il y a un peu partout une campagne anti-française parce que la France essaie de défendre ses intérêts. C'est de bonne guerre. Ce sont des arguments un peu malheureux dans le débat.

J.-P. Elkabbach : Que doit faire Renault ?

P. Vasseur : Renault doit poursuivre sa route. Il est important pour la Régie de continuer d'avoir des résultats positifs. Il faut essayer de rattraper ce qui peut l'être, essayer de refaire un partenariat avec Volvo si c'est possible. On a besoin d'avoir un grand groupe dans l'automobile. La bataille est mondiale. On ne s'en sortira pas tout seuls, ce n'est pas Volvo seul qui pourra s'en sortir. Si Volvo ne renoue avec Renault, il risquerait d'avoir d'autres ennuis par la suite. Volvo n'est pas à l'abri d'un prédateur.

J.-P. Elkabbach : Faut-il accélérer la privatisation ?

P. Vasseur : Il n'y a strictement aucune raison que l'État fabrique des automobiles. Ça n'a rien à voir. Il y a bien d'autres choses à faire en matière d'État.

J.-P. Elkabbach : Va-t-on vers un accord sur le GATT ?

P. Vasseur : Je ne sais pas. Il vaudrait mieux un accord que pas d'accord du tout. Maintenant, un accord, c'est un compromis dans lequel chacun des partenaires trouve son intérêt. Si c'est pour forcer la France à capituler, on ne peut pas accepter un accord. Le gouvernement est ferme. Il a raison.

J.-P. Elkabbach : Partagez-vous l'auto-confiance du gouvernement en matière de résultats économiques ?

P. Vasseur : Le gouvernement réforme. Il y a un certain nombre de résultats qui se produisent. Ils se produisent lentement compte tenu de la situation dans laquelle se trouve la France. Les Français sont peut-être un peu impatients. Serons-nous au rendez-vous de leurs impatiences ? C'est autre chose. Le gouvernement est sur la bonne voie. Les résultats viennent au rythme où on peut les avoir.

J.-P. Elkabbach : Quand E. Balladur se dit prêt à de nouvelles actions de soutien à l'activité économique pour inverser la courbe du chômage, est-ce la bonne méthode ?

P. Vasseur : Il faut de la relance, il faut une croissance supérieure. Aujourd'hui, la croissance est nécessaire, mais pas suffisante pour lutter contre le chômage. Il faudrait que nous ayons un taux de 3 à 4 %. Ce n'est pas demain la veille. Il faudra donc qu'on prenne d'autres mesures. Il faudrait qu'on ait le courage et une forme d'humilité pour aller chercher des solutions qu'on n'a pas encore suffisamment explorées.

J.-P. Elkabbach : Exemple ?

P. Vasseur : Dans le métro, j'ai vu une affiche d'un grand magasin qui disait avoir recruté 500 jeunes pour faire les achats. C'est très bien. Ce sont des choses qui se font ailleurs. Il faudrait encourager les entreprises à embaucher les jeunes. Pour composter mon billet de train, le composteur était en panne. Au Japon, il n'y a pas de robot : il y a des personnes qui poinçonnent les tickets. Moyennant quoi, il y a moins de délinquance dans les gares et moins de vandalisme dans les trains. Il faudrait savoir quel type de société on veut, si on veut des robots là où on peut mettre des hommes. Il faut qu'on développe en France toutes sortes d'emplois de proximité, qui peuvent fournir du travail à des jeunes, plutôt que d'avoir ce système qui consiste à mettre des robots et à indemniser des jeunes qui cherchent du travail. On marche sur la tête. Si les hommes politiques voulaient garder le contact avec la base, ils auraient bien des réflexes un peu plus sains. Je tiens à conserver ce type de réflexe, à voir comment on vit. Cela nous permet d'avoir des réactions qui ne sont pas toujours celles qu'on peut avoir dans les beaux quartiers.

J.-P. Elkabbach : Le déjeuner Balladur-Chirac ?

P. Vasseur : La table était bonne ! Cela m'inspire une réaction amusée : le fait que J. Chirac et E. Balladur déjeunent, le fait que cela devienne un événement, il y a quelque chose qui ne va plus. C'est normal que ces deux hommes déjeunent ensemble. Il faut que l'or banalise l'événement. Il y a parait-il, une rivalité entre eux. De mon point de vue, je suis convaincu qu'il n'y aura pas d'affrontement entre les deux hommes. Je suis convaincu qu'ils s'arrangeront entre eux. Ceux qui spéculent sur une rivalité entre J. Chirac et E. Balladur qui pourrait aller jusqu'au bout, ils en seront pour leurs frais.

J.-P. Elkabbach : On ne spécule pas au PR ?

P. Vasseur : Au PR, on gouverne, on participe à la majorité. Le moment venu, on verra bien. Au moment de la présidentielle, on a envie de gagner, on a envie de prendre toute notre part à la victoire. Si ça peut être la première place, on la prendra. Sinon, on sera juste à côté.

J.-P. Elkabbach : Le Conseil constitutionnel vient de valider l'élection de B. Tapie. Le PR votera-t-il la levée de l'immunité parlementaire ?

P. Vasseur : Un député est un homme comme tout le monde. Pour toutes les affaires de droit commun, il ne devrait pas y avoir d'immunité parlementaire. L'immunité devrait être réservée à des faits politiques. On assiste actuellement à une dérive politico-médiatique sur les affaires judiciaires. On nous utilise. C'est malsain. J'éprouve un certain malaise. Tout le monde utilise tout le monde dans cette affaire. Il y a un certain nombre dans l'appareil judiciaire qui prennent un malin plaisir comme dans l'affaire Villemin où autres, qui s'amusent à distiller des informations, qui utilisent les médias, alors qu'on devrait garder une certaine réserve dans le cabinet des juges d'instruction. Je n'essaie pas de donner raison à qui que ce soit, j'essaie d'être moi-même et d'avoir un certain nombre de principes. Cette affaire regarde chaque député en son âme et conscience. On doit avoir un votre de conscience face à une affaire comme celle-là, compte tenu des deux principes que je viens d'évoquer. Je voterai en conscience. Mon vote ne regarde que moi. Il n'engage en aucune façon le PR. Je ne vous répondrai pas. J'estime que dans la vice politique, il faut aussi savoir garder le silence.


Le Journal des Finances : 11 décembre 1993

Journal des Finances : Le projet de loi de finances pour 1994 pose les jalons d'une réforme de l'impôt sur le revenu. Cela va-t-il dans le sens que vous souhaitiez ?

Philippe Vasseur : La classe politique est unanime sur la nécessité de réformer l'ensemble du système des prélèvements obligatoires. Il y a cependant deux écoles de pensée différentes. La première estime qu'il faut réformer progressivement la taxation des revenus. La seconde estime, au contraire, que l'opinion publique a besoin d'un vrai choc, d'un changement radical du système fiscal. Pour ma part, je suis plutôt partisan de cette dernière solution.

Le Journal des Finances : Vous estimez donc que le gouvernement n'est pas allé suffisamment loin dans son projet de réforme pour 1994.

P. Vasseur : Disons que j'aurais préféré que soit engagée rapidement une vaste réforme d'ensemble. Mais ce que fait, fait le Premier ministre me parait intéressant en ce qu'il inscrit ces premières mesures dans une perspective pluriannuelle. Avec, comme objectif, d'éviter de pénaliser l'activité, les entreprises qui embauchent, les cadres, les classes moyennes et, plus généralement, l'emploi. C'est ce qui justifie la réduction du nombre de tranches de l'impôt sur le revenu, son allégement global et, en matière de coût du travail, la fiscalisation des allocations familiales.

La fiscalité de l'épargne a également fait l'objet de plusieurs modifications. Avec, cependant, une grande lacune qui concerne un avantage fiscal lié à l'investissement en actions, d'autant qu'il faisait partie des promesses faites durant la campagne électorale.

Mon sentiment est très clair sur ce point. Je pense que lorsque l'on; est amené à faire des promesses, il paraît d'autant plus importante que, fiscalement, on a trop longtemps privilégié les placements courts et sans risque par rapport aux déplacements longs et à risque. Nous allons tout faire, pour notre part, pour qu'une telle déduction fiscale, par exemple à l'entrée du PEA, soit rapidement proposée au vote des parlementaires et adoptée. Une telle mesure pourrait être votée l'an prochain, peut-être pas à l'occasion du collectif budgétaire mais plus probablement lors de la discussion du projet de loi de finances pour 1995.

Le Journal des Finances : Au risque d'avoir perdu un an sur ses engagements ?

P. Vasseur : 1994 pourrait être une année d'attente avant les changements politiques très importants de l'année suivante. J'estime néanmoins que nous aurons à prendre l'an prochain des mesures importantes, de manière à envoyer des signes forts à l'opinion.

Cela étant, je pense que le gouvernement Balladur a beaucoup fait, mais qu'il n'en a pas assez profité pour créer un « électrochoc » dès le printemps. Sur le plan fiscal, par exemple, beaucoup de mesures ont été prises, mais qui furent distillées. Alors que si tout avait été annoncé d'un bloc au printemps dernier, il y aurait sans doute eu plus de chances de voir la confiance se ranimer davantage. Il est clair que, maintenant, cela est trop tard. Je regrette sincèrement cette erreur de présentation. Le changement de majorité n'a pas été suffisant pour faire cesser l'attentisme d'une bonne partie des investisseurs.

Le Journal des Finances : Les sénateurs ont récemment adopté un amendement prévoyant d'étendre aux SCPI les mesures fiscales (détaxation des sorties de monétaires notamment) en faveur de l'immobilier. Ce projet sera-t-il repris en seconde lecture à l'Assemblée ?

P. Vasseur : Nous allons, pour notre part, essayer de défendre cette mesure intéressante adoptée par les sénateurs. Le gouvernement y est malheureusement très opposé, et je crois qu'il a tort. Cela s'inscrit donc dans une négociation permanente entre Jacques Barrot, le président de la commission des finances, et Philippe Auberger, le rapporteur général du budget, d'une part, et Nicolas Sarkozy, d'autre part.

Le Journal des Finances : Les privatisations et les changements de président intervenus à la tête de plusieurs entreprises privatisables ou privatisées ont entraîné des commentaires sur l'émergence d'un nouveau paysage capitaliste français. Qu'en pensez-vous ?

P. Vasseur : C'est vrai que plusieurs nominations d'envergure sont intervenues. Mais, au-delà des amitiés politiques de tel ou tel patron, nul ne peut nier que toutes les nominations effectuées l'ont été en privilégiant la compétence des hommes. Ces remplacements paraissent donc très naturels, il serait cependant juste que si d'autres nominations devaient intervenir, elles puissent concerner des personnalités d'horizons politiques plus divers, notamment proches de l'UDF.

Le Journal des Finances : La baisse des taux d'intérêt vous paraît-elle suffisamment rapide ou ne regrettez-vous pas que l'élargissement des marges de fluctuation du SME pendant l'été n'ait pas donné lieu immédiatement à une forte baisse des taux ?

P. Vasseur : Moins les taux d'intérêt sont élevés, mieux c'est. On a déjà fait une partie du chemin. Pour les taux longs, nous sommes pratiquement au plancher. Pour les taux court il y a encore des progrès à faire. Le niveau optimal se situerait à deux points au-dessus de l'inflation, soit à un taux de 4 où 5 %. Mais il faut savoir que nous finançons le tiers de notre dette à l'étranger et que cela nous oblige à rester vigilants en matière de politique monétaire.

Le Journal des Finances : Quel est votre sentiment sur la manière dont se déroule la phase finale des négociations sur le Gatt ?

P. Vasseur : La France l'a bien menée. Nous avons réussi à obtenir des évolutions importantes de nos partenaires alors que certains avaient pourtant annoncé qu'ils ne bougeraient pas d'un pouce. Certes, on peut toujours estimer qu'il aurait fallu davantage, mais on ne peut pas gagner à 100 % dans une négociation : un accord est toujours le résultat d'un compromis. Il restera, dans plusieurs semaines, à adapter notre politique nationale à la nouvelle donne internationale. C'est par exemple, nécessaire pour l'agriculture, qui a besoin d'une grande loi, mais aussi pour toute l'activité économique et cela nous ramène à la fiscalité et à l'allégement des charges qui pèsent sur le travail.