Interviews de M. Nicolas Sarkozy, ministre du budget chargé de la communication, à RTL le 23 août 1994, à TF1 le 21 septembre, à France-Inter le 22, sur l'élaboration du budget pour 1995, l'objectif prioritaire de la réduction du déficit et la suspension des allègements fiscaux.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : RTL - TF1 - France Inter

Texte intégral

RTL : mardi 23 août 1994

M. Cotta : Le capitaine Barril, qu'en pensez-vous ?

N. Sarkozy : Je ne vais pas polémiquer avec le capitaine Barril. Lui-même choisit de nombreux interlocuteurs. Décidément, depuis qu'il nous avait expliqué qu'il y avait une boîte noire dans l'avion du président rwandais assassiné, alors qu'on sait maintenant que c'était une antenne parabolique, ces propos sont souvent suspects !

M. Cotta : Vous doutez de ces propos ?

N. Sarkozy : Je n'ai pas d'éléments. Je ne crois pas être le seul.

M. Cotta : La polémique sur le gouvernement de 1982-1983 vous parait-elle de nature à détourner les regards de Carlos ?

N. Sarkozy : Je n'ai pas de commentaire sur cette polémique. Cela ne doit pas détourner nos compatriotes de l'essentiel. L'essentiel, c'est que les terroristes sont des assassins et des lâches. Déposer une bombe dans un endroit où des victimes innocentes potentielles passent, ça n'a rien de romantique. On rend finalement un grand service à ceux qui sont aujourd'hui emprisonnés, notamment Carlos, en polémiquant autour de leur soi-disant aventure. Les assassins doivent être punis. Deuxième remarque : soyez assuré de la détermination d'E. Balladur à châtier avec toute la fermeté nécessaire le terrorisme d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

M. Cotta : Est-il vrai que le gouvernement change de cap en renonçant à la baisse des impôts et à l'allégement des charges des entreprises ?

N. Sarkozy : Il n'y a certainement pas de changement de cap. La procédure qui conduit à établir un budget est une procédure longue et complexe. En juillet, on s'occupe des dépenses. En août, on s'occupe des recettes. Les dépenses sociales, notamment, sont des dépenses contraintes. On ne peut pas tout changer du jour au lendemain. Début septembre, le ministre du Budget va voir le Premier ministre. Le Premier ministre rend les derniers arbitrages. Je puis vous assurer qu'il n'y aura pas de changement de cap. Le cahier de mission qui m'a été fixé par le Premier ministre est clair : construire le meilleur budget possible pour la croissance et l'emploi. Il y aura donc dans le budget des baisses de charges, des réductions du déficit et une maîtrise de l'endettement.

M. Cotta : Des réductions d'impôts ?

N. Sarkozy : La baisse de charges, si ce n'est pas une baisse d'impôts, qu'est-ce que c'est ? La question que vous me posez est de savoir s'il y aura en plus des marges de manœuvre pour diminuer comme nous l'avons fait l'an passé l'impôt sur le revenu ? L'an passé, les Français s'en apercevront à la rentrée, nous avons diminué l'impôt sur le revenu de 19 milliards. Y aura-t-il des marges de manœuvre pour aller un peu plus loin ? Ça ne viendra qu'en troisième élément. Premier élément : baisser des charges pour créer des emplois ; deuxième élément : réduire le déficit, parce que le poids de l'endettement et le poids du déficit doivent être réduits. S'il y a des marges de manœuvre, on verra ce qu'il est possible de faire.

M. Cotta : Votre budget sera-t-il social ?

N. Sarkozy : L'objectif du Premier ministre est simple : tout faire pour relancer la création d'emplois. Nous avons eu cet été une nouvelle extraordinaire : 92 000 emplois créés par l'économie française depuis le 1er janvier ! Si j'étais venu l'année dernière à la même, époque en expliquant que dans un an l'économie française recréait 92 000 emplois alors que l'année dernière tout le monde disait que la croissance ne servait plus à rien, que tout était impossible, qu'on avait perdu l'espoir, personne ne m'aurait cru. C'est une nouvelle de première importance. Il faut continuer et amplifier.

M. Cotta : Est-ce que ça suffit ? Dans l'armement, il y a des réductions d'emplois.

N. Sarkozy : Bien sûr que non ! Dans un pays où il y a 3 millions de chômeurs, non. Lorsque nous sommes arrivés, il y avait 40 000 chômeurs de plus par mois. 92 000 emplois créés, c'est comme si plusieurs grandes villes de France apparaissaient de nouveau sur la carte économique de la France.

M. Cotta : Vous voyez la courbe se redresser dès maintenant ?

N. Sarkozy : Les Français ont été tellement abusés par des promesses extraordinaires qu'il faut faire très attention à ce qu'on dit. Contre tous les scepticismes, le gouvernement d'E. Balladur a permis à l'économie française pour la première fois depuis quatre ou cinq ans de créer des emplois. Cela veut dire que la politique que nous menons commence à porter ses fruits et qu'il faut garder le cap.

M. Cotta : Quand N. Notat dit qu'il faut une grande négociation avec les patrons pour que l'allégement des charges se traduise en créations d'emplois, vous appuyez sa revendication ?

N. Sarkozy : Premièrement, je suis pour la négociation ; deuxièmement, si les chefs d'entreprise peuvent créer davantage d'emplois, qu'ils le fassent. Rarement un gouvernement a fait autant pour les entreprises. Mais je prends garde de mettre au ban les chefs d'entreprise. Ils ne licencient pas par plaisir. Ils ne créent pas des emplois pour faire plaisir à un gouvernement.

M. Cotta : Êtes-vous satisfait du troc allégement des charges patronales-créations d'emplois ?

N. Sarkozy : Dans la position où je suis, par définition, je ne peux pas être content. On souhaiterait toujours qu'il y en ait davantage. Mais je me mets aussi à la place des chefs d'entreprise, soumis à une concurrence extrêmement rude, ce n'est pas pour me faire plaisir qu'ils créeront des emplois.

M. Cotta : La baisse de la production industrielle en juillet est-elle de nature à émettre des réserves sur la reprise ?

N. Sarkozy : La baisse de la production manufacturière en juin n'est pas un élément qui nous inquiète, dans la mesure où c'est à la suite de plusieurs mois de progression spectaculaire.

M. Cotta : Vous laissez vos prévisions à 2,7 % ?

N. Sarkozy : Non. La question que vous me posez « est-ce que la reprise est fragile ? » rien n'est jamais acquis. Rien ne serait pire aujourd'hui que de considérer que tout est réglé. Si je souhaite maîtriser l'endettement et réduire le déficit, c'est justement parce que j'ai des craintes sur la croissance. C'est justement pour ne pas handicaper les chances de cette croissance. La croissance est là. Il faut la consolider. Pour la consolider, il faut éviter une hausse des taux d'intérêt.

M. Cotta : Vous ne craignez pas une rentrée sociale trop difficile ?

N. Sarkozy : Si vous me demandiez si je préférerais une rentrée calme, oui !

M. Cotta : Quand H. Emmanuelli remobilise le PS, quand M. Blondel remobilise le syndicat ?

N. Sarkozy : J'ai beaucoup de soucis, pas celui des déclarations de M. Emmanuelli.

M. Cotta : Ça ne vous empêche pas de dormir ?

N. Sarkozy : Il y a plus difficile quand on prépare un budget que les états d'âme du PS !

M. Cotta : On vous définit comme le grand stratège d'E. Balladur. On vous prête la pratique de la stratégie en contre : user et fatiguer J. Chirac ?

N. Sarkozy : Très honnêtement, les choses ne se présentent pas comme cela. Je suis le porte-parole du Premier ministre. Il n'est pas anormal que je défende le bilan et l'action du Premier ministre. Sinon, je ne vois pas à quoi je servirais. Le Premier ministre a dit clairement les choses : jusqu'à fin 1994, nous nous consacrons exclusivement au redressement de la France. Nous essayons d'avoir les meilleurs résultats possibles. En 1995, il ne m'a pas échappé qu'il y avait un rendez-vous important : les présidentielles. À ce moment-là, et à ce moment-là seulement, les uns et les autres se détermineront.

M. Cotta : D'ici là, vous vous occuperez du RPR ?

N. Sarkozy : Non. Je me consacrerai à ce qui m'occupe, construire le meilleur budget.


TF1 : mercredi 21 septembre 1994

P. Poivre d'Arvor : Les contribuables ne sont pas contents car il n'y aura pas de baisse de l'impôt comme l'avait annoncé le Premier ministre ?

N. Sarkozy : Il y aura des baisses d'impôt pour les entreprises, 17,5 milliards d'allégements de charges sociales, et des baisses d'impôt sur le revenu pour les contribuables. Mais nous avons posé une condition : elles sont conditionnées à l'engagement d'un emploi à domicile.

P. Poivre d'Arvor : Mais vous ne poursuivez pas l'effort de 94 ?

N. Sarkozy : Si, mais je suis bien obligée de tenir compte de deux choses. D'abord nous venons après dix ans de socialisme, où pendant dix ans, la France a dépensé plus qu'elle ne gagnait. C'est un objectif national, de résoudre le problème du déficit. La voie de la facilité, ça ne va ni pour une famille, ni pour une entreprise, ni pour un État. C'est une réalité. Quant à la baisse de l'impôt sur le revenu, qui pourrait me reprocher dans un pays où il y a 3,2 millions de chômeurs de la conditionner à l'emploi sur une personne à domicile ? Chaque foyer qui paye l'impôt sur le revenu et qui engagera quelqu'un pour s'occuper d'une personne âgée ou d'un jeune enfant, pourra déduire de son impôt, jusqu'à 4 500 francs. Qu'est-ce que c'est, si ce n'est une baisse de l'impôt sur le revenu.

P. Poivre d'Arvor : Vous avez annoncé une légère baisse de l'ensemble des prélèvements obligatoires pour 95…

N. Sarkozy : Soyons précis, la part des prélèvements obligatoires de l'État, les impôts qui vont à l'État baisseront de 0,1 point c'est-à-dire, 10 milliards de francs.

P. Poivre d'Arvor : On passe de 44,5 à 43…

N. Sarkozy : Non, 14,5 à 14,3.

P. Poivre d'Arvor : Mais ça fait une promesse de plus, ou vous êtes sûr de pouvoir la tenir ?

N. Sarkozy : Non je la tiendrai. Mais il y a les prélèvements à la sécurité sociale et aux collectivités locales. J'ai reçu une instruction très précise du Premier ministre : ne pas faire un budget électoral, oublier que, dans huit mois il y a des élections présidentielles. Reconnaissez avec moi qu'afficher comme priorité nationale, la réduction des dépenses et la réduction du déficit, c'est pas très électoral ! Et deuxièmement faire en sorte, c'est une responsabilité personnelle, que chaque centime dépensé, chaque centime pris au contribuable, soit un centime bien utilisé. Le ministre du Budget doit être celui qui traque la dépense. Si j'en juge par les commentaires des uns et des autres, c'est plutôt réussi.

P. Poivre d'Arvor : Si vous voulez à ce point réduire le déficit budgétaire, c'est plutôt pour rassurer les marchés financiers.

N. Sarkozy : Non, moi je ne suis pas un professeur d'économie, je ne veux pas faire de dogme. Si je veux réduire les prélèvements de l'État sur l'économie, diminuer la dette, réduire le déficit, c'est pour soutenir la croissance et permettre à l'économie française de créer plus d'emplois. Permettez-moi deux exemples très simples. Tous les budgets de fonctionnement de tous les ministères, seront réduits, - 0,6 %. C'est pour le fonctionnement. Les crédits de subvention, savez-vous que l'État verse chaque année, 415 milliards de subventions. J'ai donné instruction que ces subventions augmentent ni plus ni moins que de l'inflation. Pourquoi ? Parce qu'on ne peut pas continuer dans une situation où les intérêts de la dette représentent les deux tiers de l'impôt sur le revenu. Je ne veux pas polémiquer avec M. Malvy – après tout, les élections sont passées par là et le problème a été tranché – mais je suis bien obligé de dire que voilà la situation que nous avons trouvée : un déficit de 343 milliards qu'avec beaucoup d'efforts nous allons réduire à 275.

P. Poivre d'Arvor : On nous annonce régulièrement une bonne croissance. E. Alphandéry vient d'annoncer, pour 95, une croissance proche de 3,5. Mais l'on ne voit pas dans votre budget, les dividendes de la reprise.

N. Sarkozy : D'abord parce que la croissance cela reste des chiffres. Je comprends que pour ceux qui nous regardent cela n'est pas du concret. Lorsque nous sommes arrivés, il y a 18 mois, la France était en récession. Aujourd'hui, la croissance est de nouveau là. Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est la nouvelle formidable que, depuis le premier janvier de cette année, en solde, si je compte les emplois qui ont été supprimés, les emplois créés, cela fait 118 000 Français qui ont eu un emploi de plus. Pendant ces deux derniers mois, le chômage a diminué. Loin de moi l'idée de dire que tout est résolu comme un coup de baguette magique. Mais rappelez-vous, il y a 18 mois, c'était 40 000 chômeurs de plus. Nous sommes dans la bonne direction. Il y a encore beaucoup à faire. Pourquoi croyez-vous que le Premier ministre m'a demandé de faire des économies ? C'est pour ne pas contrarier cette croissance qui est porteuse d'emplois.

P. Poivre d'Arvor : Mais les gens voudraient bien consommer, mais il faut leur donner le pouvoir d'achat.

N. Sarkozy : Mais donner le pouvoir d'achat ce n'est pas me mettre à distribuer de l'argent que je n'ai pas. Si demain j'ouvre grand les caisses cl que je distribue de l'argent qu'il n'y a pas, on les retrouve comment ? En augmentation d'impôt. C'est ce qui s'est passé ces dix dernières années. Quelles sont les seules augmentations du Budget ? Aucun impôt nouveau !

P. Poivre d'Arvor : Il y a quand même l'essence…

N. Sarkozy : Concrètement, la taxe sur les produits pétroliers augmentera, en 95, de 3,3%, avec une inflation de 1,9. Allez, 1,2 d'augmentation, je conçois que cela soit désagréable ! Mais ce n'est quand même pas terrible pour un budget ! Cigarettes : l'augmentation de 7 %, ce n'est pas l'État qui en est responsable. Ce sont les fabricants qui ont décidé – c'est leur droit – d'augmenter les prix. Mais pas un centime de taxe supplémentaire. On arrive à alléger les charges des entreprises, à donner des avantages fiscaux pour les emplois familiaux, parce qu'on a réduit les dépenses sans créer des impôts. On me dit, ici ou là, il faut aller plus loin dans l'allégement des charges. Mais avec quelles recettes ? Ce serait une politique de gribouille qui consisterait pour moi, parce que, dans huit mois il y a des élections présidentielles, à dire : dépensons sans compter. Quand on dépense sans compter – les Français le comprennent – après il faut payer l'addition. C'est toujours eux qui la payent.


France Inter  : jeudi 22 septembre 1994

A. Ardisson : Entre le possible et le souhaitable, à propos de ce budget, avez-vous quelques regrets ?

N. Sarkozy : Le problème n'est pas tant d'être satisfait. Je crois que le budget que j'ai fait était, dans les circonstances que nous connaissons, le seul possible. Je ne suis pas un dogmatique, un théoricien de l'économie. On ne prépare pas un budget dans un pays qui a retrouvé la croissance comme on l'a préparé, l'an passé, dans un pays qui était en récession. J'essaie de m'adapter le mieux possible. Il n'est pas destiné à satisfaire les uns ou les autres, à rassurer les marchés financiers, il est destiné à un objectif très simple, à soutenir la croissance qui permettra de créer des emplois. Moi, je serai satisfait quand, à la fin de l'année, ce que j'ai dit se trouvera réalisé. Mais pas maintenant.

A. Ardisson : Mais c'est difficile de faire comprendre aux Français qu'ils auront peut-être de mauvaises surprises alors que la situation s'arrange ?

N. Sarkozy : Si vous me permettez cette image, quand il n'y a pas d'essence dans le moteur, il faut en mettre. C'était le problème de l'an passé. Maintenant, personne ne conteste qu'il y a de l'essence. Si j'en mets trop, je risque de noyer le moteur ; si je n'en mets pas assez, je risque de l'assécher. Tout est une question de mesure et de pragmatisme. C'est peut-être difficile mais c'est pour cela qu'il y a un ministre du Budget.

A. Ardisson : Les organisations familiales protestent à cause des taxes sur l'essence.

N. Sarkozy : J'ai vu ces protestations et je ne les partage pas. Vous savez, que l'essence est taxée, c'est ce qu'on appelle la TIPP. En 1995, elle augmentera en moyenne de 3,3 %. Avec une inflation prévue de 1,9, cela veut dire que l'utilisateur supportera une hausse de 1,2-1,3. Je comprends que ça ne soit pas agréable, mais il n'y a quand même pas de quoi en faire une histoire.

A. Ardisson : Mais il y a encore d'autres taxes !

N. Sarkozy : La taxe sur EDF-GDF, celui qui paiera, c'est tout simplement l'État qui est propriétaire qui prélèvera moins de bénéfices sur EDF. Aucun ménage ne sera touché. Quant à la redevance, j'aimerais qu'on reconnaisse au moins la logique des décisions que j'ai été amené à prendre. Je ne vois pas comment, dans un pays qui crée une nouvelle chaîne de télévision, il faudrait, en plus, que je réduise la redevance. Je sais bien que c'est une démagogie qui a été utilisée à de nombreuses reprises dans le passé, je ne le ferai pas. Nous sommes le pays d'Europe, avec l'Italie, qui a la redevance la plus faible. Il était parfaitement normal de l'augmenter à l'occasion de la création d'une nouvelle chaîne. J'ai décidé de l'augmenter de 6 %, je prends mes responsabilités. Ce n'est pas parce qu'il y a une élection présidentielle dans huit mois qu'on ne doit pas commencer à gérer ce pays comme il doit l'être. J'entends que les uns et les autres ne sont pas contents. Pour le PC, je fais trop de cadeaux au patronat, pour le patronat, je ne lui en fais pas assez. Tout cela est classique et ne me fait pas dévier d'un centimètre.

A. Ardisson : Pouvez-vous jurer qu'il n'y aura pas de mauvaise surprise sur les feuilles d'impôt ?

N. Sarkozy : Ce que je vous promets, c'est que le seul moyen d'avoir une mauvaise surprise, c'est l'augmentation de ses revenus. C'est la seule chose qui justifiera l'an prochain augmentation de ses impôts. D'ailleurs, je me permets de vous faire remarquer que, compte tenu du nombre d'observateurs, de journalistes et d'hommes politiques qui se sont penchés sur mon budget, s'il y avait eu la moindre augmentation déguisée, ça se saurait.

A. Ardisson : Les collectivités locales estiment que la dotation globale de fonctionnement ne permettra pas d'assurer les promesses en ce qui concerne l'aide aux banlieues, aux régions rurales, à l'intercommunalité.

N. Sarkozy : C'est toujours classique. On imagine toujours une catégorie bien faible en disant, regardez, ce qu'il a encore fait. Sur les collectivités locales, c'est assez simple : la DGF augmentera de 1,9 plus la moitié de la croissance de cette année. Elle augmentera donc de 3 %. Personne ne peut me dire que les collectivités locales seront au régime minceur.

A. Ardisson : Pourquoi augmenter la taxe professionnelle alors que tout le monde dit que c'est un mauvais impôt ?

N. Sarkozy : Je n'augmente pas la taxe professionnelle pour une raison très simple, c'est que je n'en ai pas le droit. Le débat, c'est aussi en revenir aux faits. L'augmentation de la taxe professionnelle, c'est une décision des collectivités locales. Il y avait 24 milliards d'allégement de taxe professionnelle dans le budget 94. Dans le budget 95, il y en aura 24 milliards. Pourquoi tous ces hurlements ? Parce que j'ai refusé de mettre 3,5 milliards de plus. Parce que je considère qu'à un moment, la politique des allégements sans compter, il doit y avoir un terme. Parce que ces allégements qui sont consentis sur la taxe professionnelle aux entreprises, il faut bien que quelqu'un les paie. C'est toujours le contribuable, ou l'usager. Tout le monde dit qu'il faut faire attention à la consommation car elle n'est pas assez forte. Et on voudrait donc que j'augmente les impôts. Non. Il y aura le même nombre d'allégements de taxe professionnelle l'an prochain que celte année. Pas un centime de plus ne sera pris. J'ai décidé que je n'en ferai pas plus.

A. Ardisson : Ne craignez-vous pas une guérilla au Parlement, une guérilla droite-droite ? E. Raoult dit que « la rigueur ne doit pas être sucrée pour les gros et salée pour les petits ».

N. Sarkozy : Il a dit ça parce qu'il a plutôt une surcharge pondérale.

A. Ardisson : C. Millon dit que c'est un budget sérieux mais qui n'engage pas de grandes réformes.

N. Sarkozy : Bien sûr. Ce sont des débats, en France, formidables. On adore parler de la réforme, surtout quand elle est grande. Moi, je considère que la France est un grand paquebot et qu'on ne peut pas le gérer avec de la brutalité. Si vous me permettez cette image, je crois à la réforme progressive, je ne crois pas à la réforme brutale. Je ne crois pas au discours de rupture. La France est passée de la société monarchique à la société républicaine par la rupture révolutionnaire. La France est aujourd'hui la quatrième puissance économique du monde. On n'a pas besoin de discours de rupture. Il faut de la raison, de la mesure et un peu de pragmatisme.

A. Ardisson : H. de Charette a dit « on est dans la dèche ».

N. Sarkozy : C'est la politique du logement. L'an passé, nous avons décidé 4 milliards d'allégement pour l'immobilier, c'était la marque d'une grande politique du logement. Ces allégements seront intégralement reconduits dans le budget de l'an prochain. J'entendais un représentant de l'immobilier sur votre antenne dire c'est la catastrophe. Je prends les mêmes mesures que l'an passé. L'an passé, c'était formidable et parce que j'ai osé ne pas en rajouter, c'est insuffisant. La vérité, c'est que depuis dix ans, la France a dépensé plus qu'elle ne gagne. Pour une famine, pour une entreprise comme pour l'État, le chemin de la facilité n'est jamais le bon. On ne peut pas me demander de ne pas augmenter les impôts et dans le même temps, d'augmenter les dépenses. Sur tous les budgets de fonctionnement de tous les ministères, je l'ai fait reculer. Le train de vie de l'État reculera de 2,5 %. Qui pourrait me reprocher de mettre l'État un peu au régime minceur. Quand j'entends dire que c'est un budget de rigueur, je me demande si les mots ont un sens. Budget de rigueur ? Avec 275 milliards de déficit ? Croyez-moi, il y a encore de la marge.

I. Levaï : Sur l'altitude de la presse en général face à votre budget ?

N. Sarkozy : Je me disais, en vous écoutant, c'était très intéressant, que j'ai bien fait de faire mon budget avant de lire tous ces conseils car ils sont tellement contradictoires que je risquais d'en perdre mon latin.

I. Levaï : Il y a beaucoup de journaux qui s'inquiètent « d'un budget en trompe-l'œil… de truquage… de ficelles » on doute, au fond. On doute de l'honnêteté, pas de la vôtre, mais de celle des fonctionnaires de l'administration des Finances.

N. Sarkozy : Ma préoccupation est autre. Ce qui m'inquiète, c'est plutôt la montée des lobbies, leur poids dans notre société. Je pense que l'une des raisons qui font que le poids des lobbies n'a jamais été aussi fort, c'est la faiblesse des camps intermédiaires. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'un pays peut se satisfaire d'avoir des syndicats et des partis politiques trop peu représentatifs. La faiblesse des syndicats et des partis politiques implique le corollaire de la montée en puissance des lobbies. Finalement, et c'est la grande difficulté du gouvernement, c'est peut-être ce que j'ai appris le plus fortement depuis 19 mois que je suis au gouvernement : c'est la difficulté que nous avons à contractualiser des politiques, à prendre des engagements avec des interlocuteurs qui sont eux-mêmes représentatifs de ceux qu'ils sont censés défendre ou représenter. Finalement, dans toutes ces remarques qu'entend-on ? Chacun défend sa petite profession, chacun défend son petit intérêt, chacun hurle quand son petit avantage semble être remis en question. Et la France dans tout ça ? L'intérêt général, le poids des corporatismes, la montée des prélèvements obligatoires, qui en parle, qui est l'avocat de ces gens-là, qui fait pour eux, qui présente une analyse, qui pourrait contester que 199 milliards pour rembourser les intérêts de la dette ? Est-ce que ceux qui nous écoutent, savent que les deux-tiers de l'impôt sur le revenu de l'an prochain seront consacrés au remboursement des intérêts de la dette ? Qui pourrait me reprocher d'essayer de tenir les dépenses dans ces conditions ? Qui parle pour la France ? Qui est l'avocat des contribuables, si ce n'est le ministre du Budget ? On présente, en général, le ministre du Budget comme celui qui va faire mal au portefeuille. Bien au contraire ! Mon devoir est de traquer la dépense. Mon devoir est de regarder si chaque centime dépensé est un centime qui sert à quelque chose. Si je ne le fais pas, malgré ce concert de protestations, de gémissements, de pleurs, qui le fera, qui parlera au nom de l'intérêt général et au nom de l'intérêt des contribuables ?

I. Levaï : Une partie de la presse dit « bon très bien, l'essence, le tabac etc., ce sont les recettes de poche de tous les ministres du Budget de la Vème République. On nous fait le coup à chaque fois. »

N. Sarkozy : Je sais bien qu'on me reproche d'avoir « été parfois trop malin. » Prenez l'essence sans plomb : beaucoup de gens en prennent. Quand le pot catalytique n'était pas obligatoire, il était parfaitement normal que l'on donne un avantage fiscal à l'essence sans plomb. Depuis 2 ans, les pots catalytiques sont obligatoires. 50 % des véhicules sont équipés pour prendre du sans-plomb. Pourquoi devrais-je prendre dans la poche du contribuable pour financer un avantage fiscal pour quelque chose qui est obligatoire ? Est-ce que vraiment, c'est totalement incohérent de ma part de vouloir faire en sorte que l'avantage fiscal sur le sans-plomb qui existait hier, quand il n'était pas obligatoire, ne le soit plus aujourd'hui, alors qu'on a plus d'une voiture sur deux qui sont équipées en sans-plomb ?

A. Ardisson : Comment réagissez-vous à la nomination de C. Ockrent à la tête de l'Express ?

N. Sarkozy : Ce que je trouve sympathique dans cette affaire, c'est que c'est justement une journaliste de la télévision qui va à l'écrit. Je ne participe pas du tout de cette mode qui dirait que la presse écrite n'a plus d'avenir. Je crois que la presse écrite a au contraire tout l'avenir devant elle, mais à une seule condition : c'est que l'on réfléchisse avec elle sur les conditions de distribution et les conditions de production, plutôt que de crier pour la TVA taux 0, ce qui n'arrangera rien du tout. Je voudrais dire ma conviction que le premier problème de la presse écrite est un problème de distribution. C'est comme cela en améliorant les conditions de distribution avec des gens qui auraient leurs journaux le matin avant de partir de chez eux que l'on pourra résoudre le problème de la presse écrite. Je suis un peu triste, parfois, que l'on parle toujours du contenu. Notre presse écrite est bonne dans son contenu, ce n'est pas en changeant la maquette que l'on gagnera des lecteurs mais c'est en diminuant les coûts de production et c'est en améliorant les conditions de distribution. Voir une journaliste comme C. Ockrent aller de la télévision à l'écrit c'est quand même un symbole.

Auditrice : Puisque le gouvernement a décidé de ne pas augmenter les retraites, pourquoi n'a-t-il pas également bloqué l'augmentation des loyers ?

N. Sarkozy : Les retraites augmenteront exactement proportionnellement aux prix, mais j'ai considéré que dans un pays où il y a 3,2 millions de chômeurs il faut donner priorité à la création d'emplois et à ceux qui n'ont pas encore de travail. Je voudrais vous faire remarquer. Madame, que la mesure sur les emplois familiaux qui bénéficiera d'une puissante incitation fiscale, puisqu'elle pourra monter jusqu'à 45 000 francs, celle mesure sert pour 55 % aux personnes retraités. Toutes les personnes retraitées qui souhaiteront avoir aux côtés d'elles quelqu'un pour les aider pourront déduire de leurs impôts le coût en charges sociales. Ce n'est donc pas une augmentation des retraites mais c'est quand même un avantage.

Auditeur : Avez-vous une idée, vous et tous les membres de votre gouvernement, de la vie que peut mener un jeune célibataire à Paris avec un salaire net de 5 300 Francs et 300 francs d'allocation logement, avec un loyer de 2 900 francs, les impôts, l'EDF et le téléphone à payer ?

N. Sarkozy : Si vous voulez, me demander par-là, si je pense que la vie est difficile et si je sais que pour un certain nombre de nos compatriotes la vie n'est pas simple tous les jours, ma réponse est clairement oui. Pourquoi croyez-vous que dans le budget les deux seules priorités qui échapperont à la rigueur sont le budget de l'emploi et le budget de lutte contre l'exclusion. C'est bien pour cela que nous mettons au cœur de notre action tous les dispositifs d'insertion. Permettez-moi de vous dire que si ce n'est pas facile pour quelqu'un qui gagne 5 500 francs par moi, cela l'est encore moins pour quelqu'un qui est au chômage depuis plus d'une année. Nous pourrons augmenter la situation de chacun à partir du moment où on aura pu créer les conditions pour que notre économie donne un emploi à chacun. Je crois vraiment qu'aujourd'hui il faut que nous nous mettions en situation d'assurer comme priorité des priorités la lutte contre l'exclusion. 3,2 millions de gens au chômage, c'est là où nous devons porter le fer, c'est là où nous devons porter tout notre effort.

B. Jeanperrin : L'insertion n'est pas tout, les gens ont aussi besoin d'autres formes d'aide. Qu'allez-vous faire ?

N. Sarkozy : La réponse est claire, aucun avantage des RMIstes ne sera supprimé. Mais ne croyez- vous pas qu'il est plus intelligent de faire engager un RMIste par une entreprise et de verser à cette entreprise le coût de son RMI alors que cette entreprise versera un salaire à cette personne, que de laisser cette personne dans l'exclusion. Qu'est-ce qui compte ? C'est de redonner de la dignité à tous ceux qui sont les exclus de la société. Je ne peux pas me satisfaire de voir que 150 000 le sont depuis la création du RMI. C'est pour ces gens-là qu'il faut faire quelque chose. Comment allons-nous résoudre leurs problèmes, si ce n'est en les mettant en entreprise. Là est la priorité. La question n'est pas de donner de l'argent comme on donne une aumône. Chacun a le droit à la dignité, la question est de donner une nouvelle chance à ces gens qui sont sur la bas-côté de la route, de les réinsérer. C'est cela que nous voulons faire. Est-ce que l'on y réussira, on en jugera par la suite.

Auditeur : Qu'est-ce que l'endettement ?

N. Sarkozy : C'est l'addition des déficits de chaque année. Chaque année, il y a une addition. Celle dernière est positive ou négative. C'est cette situation fait que depuis dix ans, la France, chaque année, dépense plus. L'endettement est la somme des déficits de chaque année. En 1973, la France n'avait aucun endettement. En 1980, la France avait 470 milliards d'endettement, lorsque je suis arrivé aux responsabilités du ministère du Budget la France avait un endettement de 2 500 milliards. En réduisant le déficit celle année de 25 milliards, il faut que j'ai l'honnêteté de vous dire que je vais quand même accroître l'endettement de 275 milliards, c'est-à-dire du montant du déficit. Cela veut dire que la France est un énorme paquebot et qu'on ne le pilote pas comme on peut piloter un petit voilier. Mon objectif est très simple, faire qu'en 1997 le poids de l'endettement soit stabilisé et que cela ne coûte pas plus cher.

Auditeur : Je félicite M. Sarkozy pour l'extrême originalité de ses mesures fiscales. N'est-ce pas dû au fait qu'il cumule tant de mandats, maire, député, écrivain, ministre, ce qui fait qu'il n'a pas tellement d'idées neuves ? À propos du cumul de mandat, il assure l'intérim du ministère de la Communication. Envisage-t-il l'abrogation de la loi socialo-communiste, la loi Fabius-Gayssot, qui fait qu'actuellement des journaux comme Présent, Rivarol et National Hebdo sont accablés de procès et menacés de disparaître ?

N. Sarkozy : Toutes les idées sont bonnes. Si je fais ce que je fais, il faut que je m'apprête à accepter la critique, même quand parfois je la trouve un peu injuste. Précision : écrivain, ce n'est pas un mandat. On ne peut pas être ministre et député. J'exerce beaucoup de responsabilités, mais je ne suis plus député. Est-ce que j'ai des idées originales ? Non, je ne le prétends pas. Si je devais repenser à ces dix dernières années, je considère que ce qui a fait beaucoup de mal à la France, ce sont les idées « originales » de mes prédécesseurs. Quant à l'avenir de la presse, notamment de la presse engagée, c'est un élément de notre démocratie, y compris que des journaux qui n'ont pas mes idées, qui combattent la politique du gouvernement puissent continuer à vivre. C'est toujours un grand malheur pour une démocratie quand un journal, quel qu'il soit, disparaît, fût-il Présent, Minute ou tout autre journal de la sorte. C'est la raison pour laquelle dans le cadre du plan exceptionnel pour la presse, nous avons été amenés l'an passé à distribuer un certain nombre de subventions exceptionnelles, mais que je crains de devoir reconduire en 1995 pour aider ces journaux qui ont finalement de moins en moins de lecteurs. Mais est-ce vraiment leur faute ?

I. Levaï : Ne vous reproche-t-on pas aussi de vous être intéressé à G. Mandel et à la façon dont il a été assassiné ?

N. Sarkozy : Je vous le promets : je recommencerai.

Auditeur : Votre boulot, ce n'est pas de la tarte !

N. Sarkozy : Grâce à vous, je vais passer une bonne matinée. C'est la remarque la plus intelligente que j'ai entendue depuis longtemps !

Auditeur : Ne pourriez-vous pas instituer une carte pour les chômeurs afin de diminuer la TVA sur le chauffage ? Dans les bus, les gens puent, parce qu'ils ne peuvent plus se laver avec 12 degrés !

N. Sarkozy : La TVA est un impôt sur la consommation. C'est très important, parce que c'est la première recette fiscale de l'État. Savez-vous que sur un budget de 1 500 milliards, la TVA représente 600 milliards ? De tous côtés, dès qu'il y a une nouvelle dépense, on me demande d'augmenter la TVA. Seulement, il y a un petit problème : la TVA, c'est vous, nous, moi, tous les autres qui la paient. Or l'un des problèmes de notre économie, c'est que la consommation n'est pas encore assez forte. Je me posais cette question : si j'augmente la TVA un jour sur le chauffage, un autre sur tel ou tel produit comme on me le suggère ici ou là, est-ce que finalement ça ne reviendra pas à prendre de l'argent dans la poche du contribuable ? Ceux-ci pourront donc moins consommer. Les entreprises pourront donc moins vendre. Ça fera moins d'impôt, moins de croissance, donc moins d'emplois.

Auditrice : Mon ami et moi nous sommes décentralisés en province. J'ai trouvé un emploi par mutation. Mon ami est en attente de poste depuis deux ans. Lorsqu'il a fait une demande de RMI, on lui répond « votre amie gagne trop ». Mais je ne peux pas le prendre en compte sur ma déclaration de revenus, parce que nous ne sommes pas mariés. Faut-il que je l'embauche pour un emploi familial pour que je bénéficie d'un abattement fiscal ?

N. Sarkozy : Vous êtes bien placée pour travailler dans l'administration des finances. Vous avez déjà la compétence pour intégrer la DGI. Deux remarques : je vous félicite de vous être délocalisée, mais c'est l'un des problèmes de la France : le manque de flexibilité de notre société. Si j'osais vous dire cela, le problème de la France n'est pas tellement d'avoir 3 millions de chômeurs que d'en avoir trop longtemps au chômage. On se localise toujours sur le nombre de chômeurs, alors que – j'espère ne choquer personne – le problème n'est pas tant le nombre de chômeurs que le nombre de mois où il reste au chômage. Plus nous aurons de Français qui changeront de métier, qui changeront de région pour reconstruire une vie, refaire une vie professionnelle, mieux ce sera. Deuxième remarque : je ne suis pas pour qu'on distribue le RMI quand on paie de l'impôt sur le revenu. Il y a 15 millions de familles qui paient l'impôt sur le revenu. Il y a une trentaine de millions de familles en France. Le RMI doit être réservé exclusivement à ceux de nos compatriotes qui sont dans la détresse absolue. Cela coûte 19 milliards au budget de la France. Ce sont ceux qui travaillent qui le paient. Si je n'avais qu'une seule idée à faire passer, que chacun comprenne que l'argent que je distribue à tel ou tel, cet argent vient de votre poche. Plus nous en prendrons, plus le travail sera cher, moins de Français auront du travail.