Déclaration de Mme Simone Veil, ministre des affaires sociales de la santé et de la ville, sur l'emploi comme facteur d'insertion sociale notamment dans les quartiers défavorisés, Paris le 12 octobre 1994.

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Intervenant(s) : 
  • Simone Veil - Ministre des affaires sociales, de la santé et de la ville

Circonstance : Colloque de la Fondation de France sur le thème "Emploi, activité pour une nouvelle dignité", à Paris les 12 et 13 octobre 1994.

Texte intégral

Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi de vous dire combien je me réjouis d'être aujourd'hui parmi vous.

Faute de pouvoir ouvrir véritablement vos travaux, dans une journée à l'emploi du temps très chargé, j'ai tenu à venir, ne fut-ce que quelques instants, rendre personnellement hommage au magnifique travail qu'accomplissent, au service de la collectivité nationale, la Fondation de France et les nombreuses associations qui travaillent autour d'elle, et qui sont représentées ici.

Je le mesure chaque jour davantage : dans tous les domaines qui sont de ma responsabilité, le rôle des associations est capital : elles relaient, démultiplient, prolongent l'action des pouvoirs publics, comblent ses lacunes, assouplissent ses rigidités et remettent en cause les habitudes ou les routines qui accompagnent presque inévitablement les procédures institutionnelles.

Partout je les retrouve, présentes et actives à nos côtés : dans le domaine de l'aide aux personnes âgées, aux handicapés, aux plus démunis. Mais aussi dans les domaines nouveaux de la politique de la ville et des quartiers en difficulté de nos banlieues.

Permettez-moi très simplement de rendre hommage aux hommes et aux femmes qui, dans vos associations, sont les vrais militants de la solidarité et de les en remercier en mon nom personnel et au nom du gouvernement.

Vous avez choisi de débattre d'un sujet important, complexe et difficile : « Emploi, activité, pour une nouvelle dignité : face au chômage, développer de nouvelles formes d'insertion sociale ».

Sujet important, car les enjeux, qu'ils s'appellent « emploi » ou « cohésion sociale », sont au cœur des problèmes de notre société d'aujourd'hui.

Sujet complexe, car les approches sont nombreuses et pas toujours cohérentes : emploi de service, emploi de proximité, emploi d'utilité sociale, chômage de longue durée, insertion, exclusion… Autant de mots, autant de concepts qui ne sont pas interchangeables.

Sujet difficile, car il faut, dans ces domaines, marier les approches macro-économiques et les dispositifs nationaux, avec l'initiative et l'imagination constructive des acteurs de terrain.

Le ministre chargé des Affaires sociales exerce de lourdes responsabilités dans des domaines où les personnes ont un besoin urgent d'aide et de ; c'est le cas en particulier des personnes âgées, des personnes handicapées et des familles. Je suis également comptable de populations qui cherchent à s'intégrer dans notre société, en trouvant un emploi ou, au moins, une activité : jeunes sans qualification, chômeurs de longue durée, habitants des quartiers mal desservis.

Je suis enfin le ministre chargé des comptes sociaux, et à ce titre particulièrement concerné par tous les débats sur le coût du travail et les modulations de ce coût en fonction des publics grâce aux exonérations de charges sociales.

Je suis donc, chaque jour, conduite à m'interroger sur les thèmes de l'emploi, de l'activité et de la dignité, que vous avez choisi d'aborder ensemble.

Le Premier ministre va venir clore vos travaux ; je ne souhaite donc pas évoquer, avant lui, les projets du gouvernement, notamment en matière d'exclusion : il le fera demain. Je me bornerai donc à vous faire part de quelques réflexions nées de mes entretiens et visites sur le terrain, réflexions qui sont à la base des choix gouvernementaux dont vous parlera lui-même le Premier ministre.

Ma première réflexion est une mise en garde : cessons de confondre emplois de service et lutte contre l'exclusion. Nous le savons tous ici, les besoins en matière d'emplois de service sont très importants : mais tous ne peuvent pas servir à la lutte contre l'exclusion.

Il s'agit d'emplois de type très varié : certains correspondent à une demande solvable, d'autres à une demande qui n'est que partiellement solvable, d'autres encore à une demande qui n'est pas du tout solvable. Certains exigent de hauts niveaux de qualification, d'autres n'exigent aucune qualification.

Le rapport Mattéoli a tenté de les classer en plusieurs catégories. D'abord les services marchands aux particuliers. Ensuite les services aux consommateurs.

Puis les aides aux personnes physiques : personnes âgées, gardes d'enfant, assistance aux jeunes en difficulté, assistance à l'enseignement et à l'éducation. Enfin les aides à l'environnement, les aides au maintien des services dans la ville…

L'assistance aux personnes est aujourd'hui très fortement soutenue par les pouvoirs publics, à travers des mécanismes fiscaux et sociaux, à travers les aides des collectivités locales, à travers les fonds sociaux des caisses de sécurité sociale. Je sais que ces soutiens paraissent parfois insuffisants ou dispersés.

Il s'agit de dossiers techniquement complexes, et lourds financièrement : je viens de le mesurer avec la dépendance.

Mais regardons le chemin parcouru : songeons au nombre et à l'importance des mesures qui depuis des années, visent à développer de nouveaux emplois, en abaissant le coût de travail et en solvabilisant les bénéficiaires.

Parmi les plus récentes, je citerai les importantes mesures favorisant la garde des enfants contenues dans la loi sur la famille, dont l'effet sur l'emploi sera très significatif ; le chèque service qui, en éliminant des formalités fastidieuses, favorisera, non seulement la disparition du travail au noir, mais aussi de nouvelles embauches. Les mesures prises pour développer les emplois liés à l'environnement ont permis, quant à elles, de créer plus de 8 000 emplois en un an.

Des mesures existent donc : elles méritent sûrement d'être mieux connues, elles méritent peut-être d'être simplifiées, voire étendues.

Qui pourrait le nier : il existe encore beaucoup de personnes handicapées ou de personnes très âgées qui pourraient embaucher, souvent à temps partiel, une personne pour les aider ; cela améliorerait sensiblement leur vie quotidienne et créerait un emploi. Pourquoi ne le font-elles pas ? Les raisons sont multiples : manque d'habitude, coût, mauvaise organisation de l'offre d'emploi. C'est sur l'ensemble de ces facteurs qu'il nous faut encore travailler.

Mais, je le répète, certains de ces emplois sont très qualifiés : on ne s'improvise pas spécialiste du traitement de l'eau ou des déchets. D'autres supposent des personnes ayant une grande force morale ; je pense à l'aide aux personnes gravement handicapées. Beaucoup toutefois ne demandent aucune qualification qui ne puisse s'acquérir rapidement par une formation pratique : je pense par exemple à l'entretien des espaces verts ou au portage des courses à domicile.

Soyons réalistes : tous les emplois de service ne permettront pas de fournir un emploi à des personnes sans qualification ; il n'est pas question de confier la garde à domicile de très jeunes enfants à des personnes que la vie a si durement frappées qu'elles ont du mal à se repérer dans le temps et dans l'espace. Mais en desserrant les tensions du marché du travail, en ralentissant le flux de ceux qui entrent au RMI, en accélérant le retour de la croissance, le développement des emplois de service contribue à la lutte contre l'exclusion, même s'il ne suffira pas à la faire disparaître.

Ma seconde réflexion est aussi une mise en garde : cessons de confondre les allocataires du RMI, les chômeurs de longue durée, les jeunes sans qualification avec des marginaux, incapables de tenir un poste de travail.

Comment oublier aujourd'hui que certains de nos concitoyens sont dans une situation d'exclusion très grave ; qu'ils manquent de tout : qu'ils n'ont plus de logement, plus d'emploi, plus de famille, plus d'ami ; qu'ils n'ont jamais eu de formation ; que leur vie est faite de solitude et de détresse. Mais je veux dire haut et fort, que tel n'est pas le cas et loin s'en faut, de tous les chômeurs de longue durée, de tous les allocataires du RMI, de tous les bénéficiaires de l'allocation de fin de droits ou de l'allocation de parent isolé.

Certes il y a presque 900 000 allocataires du RMI dont une partie n'a pas travaillé depuis longtemps et dont certains manquent de repères ; ils ont du mal à s'intégrer dans une entreprise à suivre des horaires précis. Beaucoup ont des niveaux de qualification très faibles.

Mais la grande majorité sont avant tout des personnes qui ont perdu leur travail, qui ne demandent qu'à retravailler et qui sont parfaitement capables d'intégrer les contraintes de la vie professionnelle. Leur histoire personnelle est « seulement » – si j'ose dire – ainsi faite qu'ils n'ont pu trouver d'autres solutions que celle du RMI. Faisons taire ces discours qui assimilent plus ou moins consciemment les allocataires du RMI, les chômeurs de longue durée avec des marginaux, voire des bons à rien. Ce n'est pas la réalité ; ce n'est pas leur rendre service ; c'est au contraire le moyen de les enfermer dans des dispositifs d'exception, des dispositifs aidés, loin du monde du travail ordinaire.

C'est bien parce que je considère qu'un très grand nombre d'allocataires du RMI peuvent retrouver des emplois « classiques » que je crois que les mesures récemment annoncées par le Premier ministre permettront à nombre d'entre eux de retrouver le chemin de l'entreprise.

La prime mensuelle de 1 850 F pour l'employeur et l'exonération des charges sociales réduiront le coût du travail de 40 %. Cela représente une aide tout à fait considérable.

Je vous livrerai enfin une troisième et dernière conviction : nous ne pouvons plus tolérer une proportion aussi dramatiquement élevée de personnes inactives dans les quartiers de la politique de la ville : il faut tout faire pour la réduire.

Dans ces quartiers, le chômage, l'inactivité ont plus qu'ailleurs de graves conséquences sur les personnes elles-mêmes, sur leurs enfants, sur la vie sociale.

Nous rencontrons aujourd'hui des jeunes qui n'ont jamais vu leurs parents travailler, qui n'ont plus aucun rapport de confiance avec le monde des adultes, qu'il s'agisse de leurs parents, des enseignants où des travailleurs sociaux.

Des jeunes pour lesquels les mots avenir, confiance, espoir ne veulent plus dire grand-chose.

Il est urgent de donner à chaque famille si possible un emploi, au moins une activité. Pour cela il faut maintenir et développer l'emploi dans les quartiers eux-mêmes ; c'est ce que nous essayons de faire à travers la restructuration des centres commerciaux ou les exonérations spécifiques de charges sociales. Il faut aussi développer l'emploi à proximité immédiate des quartiers lorsqu'il existe des terrains disponibles pour créer des zones d'activité : c'est ce qui est fait par exemple à Grigny comme dans les quartiers nord de Marseille.

Mais ces quartiers sont et resteront avant tout des quartiers d'habitation, comme le sont d'ailleurs beaucoup de quartiers des centres-villes. Il faut donc multiplier les interfaces entre les quartiers et les employeurs : c'est l'objet des conventions que j'ai signées avec les entreprises du BTP ou celles ou de la grande distribution. C'est aussi l'objet des mesures prises pour renforcer la présence de l'ANPE dans les quartiers, par exemple dans le cadre du plan de relance ou de la convention d'objectifs passée avec cette agence.

Et il faut, enfin, car il existe une forte demande, développer l'emploi d'utilité sociale. Il y a des centaines de besoins non satisfaits qui pourront l'être demain si nous savons monter des projets de qualité, c'est-à-dire viables et répondant à de vrais besoins.

Pour cela, il faut soutenir les projets qui existent, il faut diffuser le savoir-faire qui s'est peu à peu constitué en matière d'emplois de proximité : régies de quartier pour entretenir les bâtiments, services collectifs aux habitants, les exemples sont nombreux.

Mesdames et Messieurs, tous ces sujets sont graves et lourds. Nous les portons ensemble, vous dans vos associations et moi au Gouvernement. Je mesure chaque jour et vous mesurez certainement vous aussi comme moi, la détresse qui s'exprime autour de nous, l'attente de nos concitoyens, et l'insuffisance des réponses que leur apporte notre société. C'est pour nous tous un défi grave car, à terme, c'est peut-être la cohésion sociale de notre pays qui est menacée.

Chacun à notre place, nous menons ce combat de notre mieux. Permettez-moi de vous dire pour conclure mon propos combien nous est précieuse la participation des acteurs de terrain qui, au sein des associations, par leur travail quotidien permettent de rendre la vie moins dure aux plus faibles et aux plus démunis de nos concitoyens. Qu'ils en soient remerciés.