Déclaration de M. Philippe Séguin, président de l'Assemblée nationale, sur le climat politique, les valeurs de la République, l'exclusion sociale et l'Europe, Paris le 10 décembre 1994.

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Circonstance : Première journée nationale du Rassemblement pour l'autre politique ("RAP") à Paris le 10 décembre 1994

Texte intégral

Mes chers amis,

C'est la première fois que je vous rencontre. Vous imaginez sans peine le plaisir que j'éprouve en vous voyant, vous qui m'avez demandé, d'emblée, d'être le Président d'honneur de votre mouvement. Vous imaginez également ce que je ressens à l'idée de ce que peut représenter la constitution d'un tel rassemblement de jeunes, déterminés, enthousiastes, fidèles aux idéaux que nous avons en commun et qui ont été à l'origine de notre entrée en politique. Vous imaginez enfin combien l'espérance que vous portez, que vous incarnez, rejoint la mienne.

Ainsi au plaisir de vous rencontrer et de mieux vous connaître s'ajoute, par une sorte de retour naturel, le souhait de sceller entre nous comme un pacte, celui de ne jamais nous décevoir.

Ce pacte sera d'autant plus fort qu'il n'a rien à voir, comme l'a souligné Florent Longuépée, avec les aspects les plus superficiels de la vie publique : ce qui nous réunit c'est la volonté de penser la politique et plus encore de penser, pour demain, une autre politique. Le choix de cet emblème, « l'Autre Politique », est d'ailleurs courageux : ce n'est pas sans crânerie que vous avez repris une formule si souvent décriée par ceux qui tentent de ridiculiser par avance tout effort pour proposer une alternative future à toutes les formes du fatalisme.

Que n'a-t-on entendu à propos de cette « Autre Politique », qui a été chargée de toutes les turpitudes : les déficits, le laxisme, la dévaluation, le repli national, l'étatisme, que sais-je encore ? Alors qu'il s'agissait d'imaginer de nouvelles solutions pour la nouvelle phase que va connaître, en tout état de cause, notre pays, on a voulu ramener votre engagement, notre engagement, au niveau de basses querelles de boutiques et à la critique supposée d'un Gouvernement dont l'action ne pouvait s'inscrire, donc se limiter, que dans le cadre des grands choix arrêtés en 1988.

Vous avez quand même relevé le gant. Vous y avez d'autant plus de mérite.

Ainsi, l'énergie et le sens des responsabilités dont vous témoignez, notamment à travers l'organisation de cette réunion, m'obligent. Je voudrais pouvoir en remercier chacune et chacun d'entre vous. Je ne le peux certes pas, tant vous êtes nombreux et je ne peux même pas féliciter chacun des membres du Comité d'organisation, tant vous avez été également nombreux à vous y impliquer. Qu'il me soit cependant permis de citer à nouveau votre Président et porte-parole Florent Longuépée, qui a voulu le RAP et lui a donné – si j'ose dire – son rythme, ainsi que Jean-Christophe Comore, coordinateur des antennes locales, sans oublier Alexandra Grodsky, Cécile Bancillon et Vincent Roger.

Mais si cette première Assemblée me paraît si importante, ce n'est pas seulement pour vous ou pour moi. C'est parce qu'elle est un symbole, un symbole qui en vaut bien d'autres d'une volonté de renouveau de la vie politique française. Et ce renouveau, il est bien nécessaire !

On dit souvent que le climat est délétère. Si ce n'était que cela, nous pourrions nous rassurer. Après tout, comme l'on dit, le temps change tout le temps. Mais en réalité, et nous le savons bien, les racines du mal sont beaucoup plus profondes. Les incertitudes liées aux prochaines échéances ne sont qu'un révélateur ; le révélateur d'une crise de la Nation, d'une crise de l'État, d'une crise de la République que nous avions ressentie, dénoncée depuis bien longtemps, sans susciter mieux que de l'indifférence. Qui ne voyait pourtant que les repères s'estompaient, que les comportements devenaient erratiques, que chacun avait tendance à se replier sur son pré-carré… D'où l'impression terrible de confusion, de désordre, qui trouble d'autant plus les citoyens que de déplorables effets d'optique donnent à penser que la corruption s'étend alors qu'elle ne fait que se révéler et s'avérer, enfin, insupportable. Nous n'en avons pas fini de payer les erreurs des années 80, de l'individualisme et de l'argent roi. Nous n'avons pas fini de payer l'erreur commise quand on a confondu la fin présumée des idéologies avec la fin du débat politique. Nous n'en avons pas fini de payer l'erreur, que dis-je la faute, que constituait la démission du politique.

C'est dire que vous représentez une véritable bouffée d'air frais dans la vie politique française, précisément parce que vous avez décidé de tourner le dos à tout ce à quoi elle se résume aujourd'hui si malheureusement… Vous lui apportez votre volonté de servir, votre lucidité, votre besoin de rigueur. Et c'est heureux.

Ainsi, vous avez voulu que cette première réunion soit une journée de réflexion et vous y avez convié des esprits clairs et libres, ce qui n'est pas un mince mérite dans une époque où règnent le prêt-à-penser et finalement le conformisme le plus épais. Je voudrais dire aux personnalités de toutes opinions, venues d'horizons très divers, qui sont aujourd'hui présentes, combien je suis sensible à la simplicité avec laquelle elles ont répondu à votre appel.

Vous vous réunissez, il est vrai, à un moment crucial de la vie de notre République, en raison de l'importance des échéances qu'aborde notre pays. Échéances qu'il aborde, à vrai dire, dans l'incertitude, le désarroi et la démission de bien des caractères.

Par-dessus tout, s'impose pourtant cette échéance vitale qui devrait nous porter à la hauteur des défis que doit relever la France de cette fin de siècle, défis intérieurs, défis européens, défis mondiaux : je veux bien sûr parler du grand rendez-vous présidentiel.

Vous le savez, je l'ai dit, et je veux le répéter ici, l'élection présidentielle est plus encore que le choix d'un homme qui incarnera l'État : c'est l'expression d'une volonté nationale par le choix d'un projet, qui deviendra le projet de la République. Le rendez-vous présidentiel est une rencontre, celle d'un homme et d'un peuple d'où jaillit nécessairement, comme de toute rencontre, une dynamique, et plus encore, une volonté. Cette volonté, il nous revient, il vous revient, par le débat, de l'éclairer.

En France, le Président de la République distribue les signes, ordonne les énergies, définit les grandes orientations dans lesquelles s'inscrivent les efforts de tous les citoyens, quels que soient leurs appartenances et leurs engagements. De ce point de vue, il est bien évident que le fait qu'il y ait un, deux, trois, dix candidats de la majorité, de la gauche, de l'extrême-centre droit ou du super-centre n'a aucune importance ! Strictement aucune importance ! L'esprit de la présidentielle est très particulier, il serait peut-être temps que l'on s'en rende compte. C'est un homme et un projet, qui se présentent aux citoyens indépendamment des partis ou même des coalitions de partis. Que chacun se présente donc clairement devant le peuple, s'explique clairement et expose son projet ; le peuple tranchera.

De cette clarté nécessaire, comme nous sommes encore loin ! Tout est réduit à une subtilité de jeu d'échecs qui n'a pas toujours grand rapport avec le débat démocratique. Mais il y a plus grave encore, et qui tient au fond : chacun veut ignorer la position de l'autre et s'il la mentionne c'est pour la caricaturer, personne n'essayant vraiment de savoir, ou a fortiori de comprendre, de respecter, ce que dit l'autre. Ce qui tient lieu de débat est cantonné à un niveau de superficialité assez étonnant : on en reste aux étiquettes plaquées une fois pour toutes, aux émotions, aux délices de stratégies qui amusent d'autant plus qu'elles sont indéchiffrables.

Tout cela est très préoccupant. Et pour les esprits libres de la République que vous êtes, ce doit être un vrai souci. Il n'y a pas de démocratie s'il n'y a pas de démocrates, c'est-à-dire des citoyens qui défendent le bien public et qui entendent participer activement au débat d'idées. Or les démocrates manquent, ils manquent cruellement et si un jour la démocratie ou ce qu'il en reste disparaît, et bien la faute en reviendrait d'abord à nous qui l'aurions laissée mourir.

Il faut donc nous ressaisir ! Il en est encore temps. Peut-être. Que chacun cesse de consacrer son temps, ses réflexions, son talent, à délégitimer telle ou telle candidature dans un exercice de démolition réciproque qui ne peut mener qu'à la défaite. Et quand je parle de défaite, je ne pense pas à la défaite de tel ou tel… La première des déroutes, la déroute intellectuelle, est le prélude à toutes les autres. Que l'on discute enfin des idées, que l'on confronte les projets.

C'est le mérite de Jacques Chirac, quels qu'en fussent les risques, de s'être dégagé le tout premier de cette gangue détestable, d'avoir annoncé sa candidature, et d'avoir commencé à dire ses intentions. C'est pour nous une raison de plus de le soutenir dans sa démarche. Alors, de grâce, qu'à son exemple, on en vienne enfin aux choses sérieuses !

Les choses sérieuses, et bien il n'y en a pas trente-six.

Les choses sérieuses, il y en a trois : en allant du plus immédiat au plus crucial, ce sont : d'abord l'exclusion – je veux dire la lutte contre la déliquescence du corps social, le délabrement de cette communauté des citoyens qui tombe par pans entiers comme des falaises de craie –. Deuxièmement, l'Europe, l'Europe dont nous avons dit lors du débat sur Maastricht ce qu'elle ne pouvait pas être et qu'il faut maintenant contribuer à construire comme elle doit être. Enfin, la chose sérieuse entre toutes, j'y reviens, est de rendre à la politique sa dignité et sa raison d'être, de la penser à nouveau comme la définition et la maîtrise d'un destin collectif et non comme une simple soumission à des contraintes et des conformismes de tous ordres.

Sur l'exclusion, l'enjeu est immense : la prochaine élection offrira aux Français l'occasion d'affirmer leur volonté de rester un peuple uni et solidaire en refusant qu'après des décennies de progrès, après des décennies de marche vers l'égalité des chances, le corps social ne s'engage sur la voie de la régression et du délitement. Le renouvellement, urgent, du contrat républicain doit donc avoir pour fondement un pacte contre l'exclusion. Ce pacte est simple, il consiste à refuser de laisser sur le bord de la route un seul d'entre nous, de laisser en friche une seule énergie. Il recherche un objectif clair : l'exclusion zéro. Car la France a besoin de tous les Français, même le plus marginal, même le plus démuni ! C'est cela le pacte contre l'exclusion, c'est cela l'exclusion zéro !

Car nous vivons désormais un curieux paradoxe. Le constat que j'ai dressé depuis maintenant huit ans fait de plus en plus l'objet d'un consensus : chacun – ou presque –  s'accorde désormais sur le fait qu'une part du chômage est structurelle, que le plein-emploi appartient au passé, que l'exclusion résulte de la régulation par la seule concurrence internationale de l'activité économique, que la croissance ne résoudra aucun des déséquilibres fondamentaux de notre société. Mais plus ces évidences s'imposent, plus le cartel des immobilismes et des conservatismes de toute nature s'oppose à ce qu'on en tire toutes les conséquences.

Et d'aucuns de feindre de ne pas comprendre que l'on peut substituer la pleine activité aux mirages hypocritement caressés du plein-emploi ; et d'aucuns de répéter qu'une politique économique raisonnable est antagoniste des impératifs sociaux, alors qu'il est désormais patent que l'inverse ne fait que ruiner et la vitalité économique et l'équilibre social ; et d'aucuns de faire dépendre la monnaie de dogmes monétaires d'un autre âge, alors qu'il est toujours possible de régler la politique monétaire selon qu'elle favorise ou bride le dynamisme des forces vives du pays ; et d'aucuns de gémir devant les déficits alors qu'on décourage une bonne partie de ce qui, potentiellement, est capable de créer la richesse !

On persiste à croire que l'exclusion ne touche que quelques marges, marges grises de quelques villes, marges d'une génération qu'on dit désorientée pour ne pas vouloir comprendre que son ressort est cassé ; marges enfin d'un Lumpenproletariat d'un nouveau genre, vaguement menaçant mais que l'on croit pouvoir contenir indéfiniment avec du pain – un petit peu – et des jeux… En réalité, ces marges s'élargissent, dans les faits et dans les cœurs, car ils sont nombreux ceux qui « décrochent ». Nombreux sont ceux qui n'appartiennent plus à la « communauté de citoyens » qui fonde la nation française. Car, ne nous y trompons pas, la première exclusion est celle de la citoyenneté. L'exclusion sous diverses formes gagne du terrain et nous ne sommes pas loin du jour où elle gangrènera tout, où il sera dérisoire de parler de République, parce qu'il n'y aura plus de citoyens –dérisoire de parler même de France, puisqu'il n'y aura plus qu'un éparpillement d'individus, dont un grand nombre seront déclassés et d'intérêts apeurés à l'idée de ne jamais connaître une société en mouvement !

Un jour peut être il sera trop tard et nous aurons perdu jusqu'au vrai sens de la République, qui est une culture exigeante et difficile. Alors nous n'aurons plus, comme le conseillait Malraux, qu'à nous mettre au balcon, car je cite : « C'est un spectacle tout de même, ce n'est pas tous les jours qu'on voit s'effondrer une civilisation » ! Oui, c'est à tout cela qu'il faut opposer, dès aujourd'hui, un pacte contre l'exclusion.

Nous devons le faire tous, quelles que soient nos origines, idéologiques, culturelles, sociales, car ceux qui croient pouvoir s'en tirer seuls, parce qu'ils sont riches ou protégés par un statut ou un autre, ont tort de croire que l'on pourra juxtaposer la fin de la République et quelques îlots de prospérité. Il est impossible en France, comme on le voit dans certains pays de l'Asie du Sud-Est, de fonder une dynamique sociale sur quelques grandes multinationales organisées sur un mode plus ou moins féodal, ou sur une organisation politique qui relègue les gouvernements au rôle de conseils d'administration chargés de suivre les tableaux financiers de dix ou quinze entreprises. Il est impossible de confronter, comme on le voit dans des pays d'Amérique latine, des kilomètres de taudis ou de bidonvilles à des quartiers où se prélassent dans un luxe ridicule des dirigeants coupés de tout, et d'abord des peuples qu'ils ont mission de conduire…

Non, décidément, ces modèles sont impensables en France : ce ne serait pas changer de modèle, mais tout simplement ne plus exister en tant que nation. Car la majorité de notre peuple n'accepterait pas de bafouer nos principes fondamentaux, et d'abord celui de solidarité. Les oublier, serait se préparer au chaos.

Or, il est toujours possible d'agir. Si nous faisons de la politique, ce n'est pas pour nous engager dans de creuses vaticinations sur les primaires ou des élucubrations sur la dissolution de l'Assemblée après l'hypothétique victoire des candidats plus ou moins virtuels, au mépris des principes élémentaires ou subliminaux de la vie et des débats publics. Si nous sommes là, ce n'est pas pour jouer à des jeux d'ombre. C'est pour agir, c'est pour maintenir ce qui doit l'être et changer le reste.

Le deuxième enjeu décisif est celui de l'Europe. Maastricht a été accepté, certes, par tous les pays d'Europe et ses dispositions commencent à s'appliquer. Mais ce n'est pas le Maastricht des origines qui était, je l'ai dit alors, je le répète aujourd'hui, une machine fédéraliste. Le traité de Maastricht a, en cours de route, changé d'allure et surtout changé d'esprit et nous pouvons dire sans forfanterie que nous y sommes pour beaucoup.

Soyons très clairs. Maastricht a été régulièrement voté et ratifié et s'impose donc à tout citoyen et à tout dirigeant politique responsable. Pour autant, les critiques qui avaient été adressées au traité font désormais l'objet d'un consensus (oui, elles aussi !) – je pense au déficit démocratique, je pense à l'absence de prise en compte de la lutte contre le chômage, je pense enfin à l'ignorance volontaire de la chute du mur de Berlin et de la réunification du continent européen.

Il en va aujourd'hui de l'Europe comme du chômage ou de l'exclusion. Tous les responsables se sont rangés à l'analyse qu'avec d'autres, j'avais tenté de développer depuis plusieurs années : caractère structurel du chômage et de l'exclusion qui ne seront pas résolus par la croissance dans un cas ; péril pour la démocratie d'une construction fédérale et technocratique dans l'autre cas. Seul fait exception Jacques Delors qui, au terme de subtils cas de conscience et d'infinis revirements dont il est le spécialiste, après nous avoir expliqué que Maastricht n'était pas son œuvre, a repris, il y a quelques jours, l'antienne du fédéralisme. Presque tous les responsables donc se sont rangés à ces analyses, mais la plupart, s'agissant de l'Europe comme s'agissant du chômage, s'obstinent à ne pas en tirer les conséquences qui s'imposent.

Nous avons, nous, une autre Europe en tête en tête, et au cœur. Car maintenant, c'est à nous qu'il revient de prendre l'initiative pour donner à la construction européenne un élan neuf. Sur l'Europe, c'est maintenant à nous de jouer ! C'est d'autant plus vrai que le Traité de Maastricht prévoit sa révision en 1996, offrant ainsi une occasion historique de remettre l'Union européenne sur ses rails.

Cette évolution nécessaire, j'en ai proposé quelques lignes de force : d'abord, créer à côté de la petite Europe une organisation de la Grande Europe qui, sur le plan politique et stratégique, regroupera toute l'Europe, mais rien que l'Europe et qui servira de cadre de référence vers lequel devra se diriger au fil des années l'Union européenne, au fur et à mesure qu'elle s'élargira. Et c'est précisément pour préparer et favoriser cet élargissement que j'ai demandé que les futurs candidats soient associés, ne serait-ce que de manière parallèle, aux négociations qui vont s'engager. C'est là une condition indispensable pour l'ouverture à l'Est mais aussi au Sud de l'Union européenne.

Ensuite reconnaître que l'Union ne sera légitime que pour autant qu'elle sera démocratique ; et que son caractère démocratique sera directement fonction de l'association des Parlements nationaux au processus de décision européen. Il nous faut donc assurer l'association quotidienne des assemblées nationales à toutes les décisions importantes, je dis bien toutes, de l'Union. Ceci passe par la redéfinition des prérogatives des différentes institutions européennes : au Conseil européen et au Conseil des Ministres d'assumer pleinement la direction politique de l'Union ; à la Commission, dont le nombre de membres doit être réduit, de proposer puis – après la décision politique – d'exécuter les décisions du Conseil ; aux Parlements nationaux d'exercer collectivement le contrôle sur l'élaboration des normes européennes, avec le Parlement européen.

La dernière réorientation concerne l'Union économique et monétaire, qui doit réintégrer la double préoccupation de la démocratie et de la lutte contre le chômage. La future Banque centrale européenne devra tout d'abord être responsable devant un organe politique. Elle devra à tout le moins s'expliquer. Il conviendra également de lui fixer comme objectif prioritaire, à côté de la stabilité des prix, la lutte contre le chômage. De même, les critères de convergence devront être révisés, comme il a d'ailleurs déjà été entrepris à propos des marges de fluctuation monétaire tacitement élargies de 2,25 à 15 %, afin d'intégrer la lutte contre le chômage et l'exclusion.

Car l'Europe, si elle n'a pas vraiment de limite géographique, ni de nature culturelle ou économique, a un critère ferme, la volonté d'États libres et souverains de relever ensemble les défis que nous lance le monde extérieur. Un monde où les pôles de dynamisme risquent de quitter peu à peu nos rivages…

Je m'honore d'avoir toujours défendu une grande Europe politique, je veux dire qui associe les volontés politiques de tout le continent. Notre Europe c'est, nettement, et depuis le début, l'inverse de celle que tente d'imposer en catimini Jacques Delors, lui qui prône, avec quelques atermoiements, la fédération que tentent à vrai dire d'imposer tous ceux qui vont répétant benoîtement que le fédéralisme est un faux débat, tout simplement parce que ce débat, ils l'ont tranché depuis longtemps (et dans le mauvais sens). Pour ma part, je suis constant et confiant dans l'Europe des nations. La seule qui vaille.

Parler clair et net nous conduit à la troisième et dernière chose sérieuse, vraiment très sérieuse : c'est ce que j'ai appelé tout à l'heure la dimension perdue de la politique.

Finalement, mes chers amis, rares sont ceux aujourd'hui qui savent ce que faire de la politique veut dire. Il y aurait toute une réflexion à mener sur la dimension perdue de la politique. La première urgence, c'est de restaurer l'espace du politique, réduit à presque rien. Entre les impératifs économiques et financiers d'un côté, les dérives médiatiques de la société du spectacle de l'autre, l'espace du politique s'est contracté. Et ce mouvement est encore accentué par la percée fort inquiétante de certaines formes du religieux, pour ne pas parler du lent rétrécissement de l'État, coincé dans un entre-lac d'institutions para-publiques, supra-nationales ou infra-étatiques qui n'ont plus aucun lien avec les citoyens.

Oui ! L'espace politique est réduit à presque rien ! Le signe le plus visible en est cette véritable culture, cette culture de l'impuissance où baignent paresseusement nombre de responsables. Dès qu'un problème se pose : le chômage, la violence urbaine, les intégrismes de tous poils, et plus grave encore, la renaissance de la guerre sur le continent européen, on les entend dire que les choses sont compliquées, que l'on n'y peut rien, que la contrainte extérieure, le poids des appareils, les logiques économiques, que sais-je encore ? nous interdisent de faire quoi que ce soit. Il n'y a pas d'alternative, il faut se résigner, c'est toujours la même chanson – une litanie mortuaire, en vérité, au chevet de la volonté politique.

La res publica ou ce qu'il en reste s'englue elle-même dans la technocratie ou démissionne devant ce que Michel Rocard a appelé avec gourmandise « la société civile ». Et l'actualité des dix dernières années le montre abondamment, selon cette obsession du consensus qui consiste, y compris pour les jeunes et pour le système scolaire et en particulier les Universités, à reporter de crise en crise les choix cruciaux.

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la responsabilité éminente des députés que de décider ce qu'il y a lieu de faire ou de ne pas faire. En tout cas l'Assemblée nationale aura été mise en situation de se prononcer et d'agir, conformément aux prérogatives qu'elle tient de la Constitution de la Vè République.

Ce dont les députés vont débattre, ce n'est d'ailleurs pas du renforcement d'un dispositif répressif, ce n'est pas de la recherche d'un bouc émissaire. Il s'agit tout au contraire de donner aux élus, qui sont, dans leur immense majorité, des gens honnêtes, dévoués et désintéressés, les moyens de s'affranchir de la suspicion systématique qui pèse sur eux, suspicion qui menace de réduire à l'impuissance l'ensemble des pouvoirs publics, et même de déconsidérer définitivement toute forme d'action collective.

Bref, la réponse aux grandes interrogations qui nous assaillent ne relève plus, comme au temps figé de la guerre froide intérieure et extérieure – c'est-à-dire au temps des idéologies, d'idées toutes faites et encore moins de ratiocinations gestionnaires. Les véritables problèmes de notre époque ne se posent pas en termes de moyens mais de volonté ; il s'agit moins de pouvoir que de penser et de décider haut et clair ; il ne s'agit pas de se plier à la conjoncture ou aux contraintes mais de forcer le destin, de créer et de susciter les occasions.

La naissance du RAP en est à mes yeux le meilleur des symboles, qui intervient à un moment décisif de notre vie publique. Car je le répète la Présidentielle est un rendez-vous crucial. Alors, faites entendre votre voix, comme je tente de le faire moi-même. Parlez haut et clair. Ne transigez sur rien et l'on viendra à vous. Si vous êtes tièdes, au contraire, on se détournera. Mais le risque m'apparaît faible et de vous voir aujourd'hui comme autant de visages de la France, me donne plus que jamais espoir et foi. J'ai confiance dans l'avenir parce que j'ai confiance en vous.

Voilà ce que je suis venu vous dire !